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lundi, 18 septembre 2017 10:21

Christianisme oriental

Écrit par

Evangeliaire de RabbulaÉvangéliaire de Rabbula, Syrie, VIe s. Manuscrit enlumine
© Biblioteca Medicea Laurenziana
Le contexte sensible dans lequel s’inscrit Chrétiens d'Orient - Deux mille ans d'histoire donne à l’exposition parisienne de l’Institut du monde arabe (IMA) une dimension contemporaine. Sa perspective est pourtant historique, puisqu’elle relate les deux millénaires d’une histoire née -on l’oublie- au Moyen-Orient, entre le Tigre et l’Euphrate. À l’encontre des idées reçues qui mettent dos à dos chrétiens et monde arabe, l’exposition révèle la rencontre de deux cultures qui se sont nourries de leurs échanges et de leurs différences intellectuels et artistiques. Rencontre avec Raphaëlle Ziadé, commissaire scientifique de l’exposition, spécialiste du christianisme oriental.

 Une exposition à voir jusqu’au 17 janvier 2018

Choisir: Quelle est la légitimité de Paris et en particulier de l’Institut du monde arabe dans l’initiative de consacrer une exposition aux chrétiens d’Orient?

Raphaëlle Ziadé : «Cette exposition résulte de la conjonction de plusieurs énergies. De l’IMA tout d’abord, dont les collections permanentes renferment des objets en lien avec la chrétienté et le judaïsme du Moyen-Orient. Des équipes de chercheurs spécialistes des langues sémitiques, comme le syriaque ou le copte, ont également été sollicitées. Leurs travaux et ceux des byzantinistes sont essentiels à la compréhension des influences diverses qui se sont exercées. Nous lui avons également adjoint l'Oeuvre d'Orient, une association caritative née en 1860 au lendemain du massacre des chrétiens par les Druzes à Damas et au Liban. La France a donc une ancienneté dans cette protection des chrétiens au-delà des frontières occidentales.»

Livre priereLivre de prière syriaque-arabe (Qondaq), Syrie, XVIIe s. Manuscrit. © Col. Antoine Maamari, Beyrouth

Peut-on parler d’une identité?

«L’exposition est circonscrite à la Syrie, à la Jordanie, au Liban, à l’Égypte et à l’Irak, donc à ceux qui vivent au Moyen-Orient et qui partagent la citoyenneté et la langue arabe. Nous avons voulu donner des repères à un monde très complexe, qui compte près de dix-sept communautés, et souligner l’apport de l’Orient au christianisme. On songe toujours à Rome, en oubliant que la religion chrétienne est née en Palestine et qu’elle s’est répandue à partir de ces régions où se situaient à l’époque le plus grand nombre de communautés. On est frappé par le foisonnement et la vitalité de ce christianisme des origines. Il est passionnant de noter l’adoption à partir du Moyen Âge de la culture et de la langue arabe. Moteurs de l’arabité, notamment au XIXe siècle durant la Renaissance arabe (la Nahda), ces chrétiens ont activement participé à la naissance d’une identité nationale.»

Artistiquement, peut-on parler de syncrétisme ou de complémentarité?

«La figuration est omniprésente. Des trois monothéismes, seul le christianisme s’autorise la représentation de Dieu et des saints. Dans l’exposition, les fresques exécutées à Doura Europos au IIIe siècle sont les premières peintures réalisées dans un lieu de culte chrétien. Jamais exposées en Europe, elles sont prêtées à titre exceptionnel par l’Université de Yale où elles sont heureusement conservées, puisque le site est actuellement le lieu de combat.»

Face aux menaces de destruction, peut-on prendre des mesures de sauvegarde?

doura europosDoura-Europos Syrie. La guérison du paralytique. © Yale University art Gallery
«Depuis la conférence d’Abou Dhabi en novembre 2016, Jack Lang, ancien ministre de la Culture et actuel président de l’IMA, est chargé d’une mission de protection du patrimoine - pas simplement chrétien d’ailleurs. La Bibliothèque nationale de France a aussi mis en place le portail des «Bibliothèques du Levant» qui met en ligne l’ensemble des documents écrits de diverses bibliothèques orientales. Le musée de Beyrouth, pour sa part, grâce à son conservateur, n’a rien perdu de ses collections durant la guerre civile. L’exposition de l’IMA présente, pour la première fois en Europe, deux manuscrits du XIe siècle provenant de la bibliothèque de Damas transférée, pour des raisons conservatoires, par des Syriaques orthodoxes au Liban.
D’autres mesures émanent de communautés privées. Certaines ont entrepris la numérisation et la conservation préventive d’une partie de leur patrimoine, souvent en collaboration avec des instances européennes qui aident techniquement et financièrement. Les ouvrages de la bibliothèque du monastère irakien de Mar Behnam ont été retrouvés lorsque la ville a été libérée de Daech, parce que des moines les avaient dissimulés à l’intérieur de bidons derrière des murs. Et quand Daech a pris possession de Mossoul dans la nuit du 7 août 2014, le Père dominicain Najeeb Michael a sauvé non seulement ses paroissiens, mais aussi 809 manuscrits qui avaient été rédigés entre le XIIIe et le XIXe siècles. J’entends plutôt des témoignages d’actes très courageux.»

La mémoire se déplace

Beaucoup de communautés religieuses pré-chrétiennes ont survécu jusqu’alors. Sont-elles plus gravement menacées aujourd’hui?

«Elles sont fragiles par leur nombre qui diminue mais aussi parce qu’elles sont persécutées. L’araméen (le syriaque), langue du christ encore parlée par d’infimes populations en Turquie et en Irak, pourrait être amenée à disparaître. Le christianisme oriental continue de se transmettre grâce à la liturgie de la messe qui véhicule ces langues anciennes. Cet avenir ne se joue pas uniquement au Moyen-Orient. Ces Églises forment aujourd’hui des diasporas dispersées à travers le monde, en Amérique du nord du sud, en Australie ou à Paris. La mémoire se déplace.»

La communauté chrétienne a toujours modéré les extrémismes. Peut-on imaginer un Orient sans chrétiens?

«Depuis la guerre du Golfe, on assiste à une hémorragie des chrétiens en Irak, où ils sont moins de 1%. En Égypte, ils sont la cible d’attaques terroristes. On peut même parler de ‹sous-catégorie sociale›,. Au Liban en raison de la constitution qui prévoit que le chef du gouvernement soit un chrétien maronite, ils demeurent une force, relative dans la mesure où le pays est frappé par un phénomène d’émigration ravivé par l’instabilité politique et économique.
À titre personnel, je n’envisage pas ce monde sans chrétiens. Ils contribuent avec d’autres, avec les musulmans, à un équilibre. Avant d’être chrétiens, ils sont Irakiens, Libanais. Au Moyen-Orient, le vivre ensemble est possible et la plupart y aspirent.»

jerusalemLe prêtre, sa femme et ses deux filles, à Sainte-Anne de Jérusalem, 1905. © École biblique d'archéologie française, Paris

AnisBlessed marriage, Le Caire © Roger Anis

 

L'Institut du monde arabe fondé à Paris en 1980 est inauguré en 1987 dans un bâtiment élevé par Jean Nouvel. Ayant pour vocation d’améliorer les relations diplomatiques entre la France et les pays du monde arabe, il est soutenu par une fondation qui réunit la République française et les membres de la Ligue arabe qui sont l’Algérie, l’Arabe saoudite, le Bahreïn, Djibouti, les Émirats arabes unis, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, le Maroc, la Mauritanie, Oman, le Qatar, la Somalie, le Soudan, la Syrie, la Tunisie, le Yémen.

Raphaëlle Ziadé
Ziade

Fille d’un diplomate libanais et d’une mère française, Raphaëlle Ziadé est docteur en histoire des religions et spécialiste du christianisme oriental. Responsable du département byzantin du Petit Palais, elle a également été conseillère scientifique de l’Institut du monde arabe sur les questions de christianisme oriental et de judaïsme ancien, lors de la refonte du nouveau musée (2010-2012). Auteur de plusieurs ouvrages, Raphaëlle Ziadé est membre statutaire du laboratoire de recherches «Orient méditerranée» et membre du Comité français des études byzantines.

À lire :Chretiens Orient
Sous la direction de Raphaëlle Ziadé
Chrétiens d’Orient 2000 ans d’histoire (catalogue de l’exposition)

Paris/Tourcoing, Institut du Monde arabe/MUba Eugène Leroy/Gallimard, 208 p.

À lire encore à ce sujet l'article de Jacques Berset de cath.ch

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