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lundi, 11 décembre 2017 13:47

Dans le corps de l’art brut

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aloise cab 2535Aloïse, sans titre (1948), © Olivier Laffely, Collection de l’Art Brut, LausanneTous les deux ans, la Collection de l’Art brut de Lausanne puise dans son immense fonds de 70'000 pièces pour organiser une exposition autour d’un thème. Cette année: le corps. On y retrouve les œuvres d’Aloïse Corbaz, l’une des plus célèbres figures de l’art brut, et ses luxurieuses princesses aux yeux bleus et au sexe fleuri, hymne à l’amour.

Troisième Biennale de l’Art Brut
Jusqu’au 28 avril 2018

Ce musée précurseur fut voulu par le peintre Jean Dubuffet, artiste et premier collectionneur d’un art en marge. On le sait, Dubuffet a fait don à la Ville de Lausanne des 5000 pièces de sa collection. Un retour aux sources puisque c'est en Suisse, dès 1945, que le peintre rencontrait les artistes et psychiatres éclairés qui permirent l’éclosion de ces œuvres. La Ville accepta alors de créer un musée, qui a pris place en 1976 dans le Château de Beaulieu, à Lausanne.

Puissances féminines

Galli litho REGiovanni Galli, "Angela custode" (2005) © Claudine Garcia, (AN) Collection de l’Art Brut, LausanneÀ l’enseigne de cette troisième Biennale, consacrée au corps, Sylvain Fusco, qui peint ses premières œuvres sur les murs de sa chambre d’hôpital. Il voit les femmes en déesses bienveillantes, aux seins comme des pamplemousses et à la petite bouche rouge dans un visage rond. Les femmes des artistes exposés sont souvent ultra féminines, toutes-puissantes. Chez Johann Hauser, ce sont carrément des femme-obus; les engins de guerre se retrouvent en seins-armes. Encore des obus, ou plutôt des fusées, qui voisinent avec les corps en guêpière et à hauts talons de Giovanni Galli. Un érotisme en couleur pastel, des nus féminins qui ne cachent pas leur chair mûre, nus rassurants car à l’opposé des corps narcissiques et des injonctions du star system. Ils ornent d’ailleurs l’affiche de cette Biennale. Quant aux nus de Friedrich Schröder-Sonnenstern, surréalistes et poétiques, ils montrent un attribut féminin central semblable à une exotique flore sous-marine.

Mais il n’y a pas que des sexes féminins. Ainsi Josef Hofer peint des nus masculins, dont un très beau couple dans les tons jaune-orange. Couple ou duo, qui sait? Car la plupart des œuvres d’art brut sont «sans titre». Chez Robert Gie, il y a des corps-machines, traversés par des cordons véhiculant une énergie menaçante. Michel Nedjar est l’homme des poupées emmaillotées. Poupées fétiches, entourées de chiffons, une anthropologie personnelle et obsédante.

Cette mort, si familière

Tout n’est pas réductible au corps dans cette exposition où l’on revoit avec le même émerveillement les grands classiques de l’art brut, tant les impressions que laissent ces œuvres sont fortes, imposant parfois le silence: souvent profondément mystérieuses, ou alors jubilatoires à l’excès, ou en commerce avec la mort qui semble si familière à certains artistes d’art brut. Comme chez Rosemarie Koczy, inspirée et hantée par ce qu’elle a vu dans un camp de déportation. Ses dessins sont intitulés Je vous tisse un linceul.

hodinos cab 406bisE. Hodinos, "Homme, femme, enfant…" (1876-1896) © Amélie Blanc, Collection de l’Art Brut, LausanneLa mort est aussi très présente chez Hodinos, Jakic ou Giovanni Podesta. Imprégné de culture catholique, ce dernier en tire une morale toute personnelle et savoureuse dans ses compositions s’adressant à Virgile, à Dante… «Regarde, Cher Dante Alighieri, ces Monstres que la Création de Mère Nature a vêtu d’apparences humaines (…).» Autant de représentations allégoriques, émouvantes, de la mort ou vanités. Quant aux triptyques en bois flotté de Pascal Verbena, deux mots les caractérisent: intrigants et impressionnants. Dans les portes coulissantes, dans les tiroirs et les cavités sont tapies des statuettes de bois recroquevillées qui font penser à un ossuaire.

Les corps totem, en rouge et noir de Giovanni Bosco, recouvert de chiffres et de lettres énigmatiques, sorte de hiéroglyphes parcheminés, se rapprochent aussi d’un sacré qui semble remonter des temps primitifs jusqu’à la mémoire créatrice de Bosco. Les sculptures de bois ont un pouvoir d’évocation particulier, comme celles d’Eugenio Santoro, dont la statue de femme paraît sortie du Moyen Âge.

Neuve invention

Ce musée est un écrin complètement noir, pour faire surgir ces œuvres de la nuit. Et la magie continue d’opérer. Aujourd’hui, cet art poussé comme fleur sauvage aux franges de l’art institué ne trouve plus son origine principale dans les asiles. Il est devenu historique, mais il continue de croître, en marge d’une société obsédée par la rentabilité et désespérément technocratique, sous l’étiquette Neuve invention.

Des tatouages de prisonniers, rarement exposés, qui faisaient partie de la collection Dubuffet, sont également exposés. Marques indélébiles sur le corps nu comme des incisions symbolisant la révolte et la souffrance. Rien à voir évidemment avec les tatouages récréatifs banalement répandus aujourd’hui dans les piscines et les plages.

 

tatouages 05Préfecture de Police, Paris, "Evasion de forçats" (1900) © Collection de l’Art Brut, LausannePlus de renseignements
Troisième Biennale de l’Art Brut, av. des Bergières 11, 1004 Lausanne

Avec des ateliers, performance (Gustavo Giacosa, artiste et commissaire de l’exposition), des conférences et des spectacles à Lausanne et à Genève.
Outre l’exposition temporaire de la Biennale, près de 800 pièces sont exposées sur les quatre étages du musée et un espace est dédié à Jean Dubuffet.

Il existe une définition de l’art brut présentée par la Collection de l'art brut Elle rend assez aléatoire la critique d’une exposition d’art brut, en soulevant la question de la référence impossible! «Les œuvres d’art brut sont réalisées par des créateurs autodidactes, marginaux, retranchés dans une position d’esprit rebelle ou imperméables aux normes et valeurs collectives. Parmi ces auteurs, on compte des détenus pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, des originaux solitaires ou des réprouvés qui créent sans se préoccuper de la critique du public et du regard d’autrui. Ne recherchant ni reconnaissance, ni approbation, ils conçoivent un univers à leur propre usage. Leurs travaux, réalisés à l’aide de moyens et matériaux souvent inédits, sont indemnes des influences exercées par la tradition artistique. Et mettent en application des modes de figuration singuliers. La notion d’art brut repose à la fois sur des caractéristiques sociales et des particularités esthétiques.»

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