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mardi, 19 juin 2018 14:18

L’Afrique extatique

Figure de reliquaire mbulu-ngulu, Gabon, Haut Ogooué, Kota Obamba, XIXe siècle © MEG, J. WattsRares sont les croyances qui se prêtent à autant de fantasmes que les religions africaines. Loin des clichés, c’est à une exploration de l’orthodoxie des grandes religions monothéistes jusqu’aux pratiques magiques que nous convie Afrique. Les religions de l’extase, dernier opus du MEG, le musée d’ethnographie de Genève.

Geneviève Nevejan s’est entretenue avec Boris Wastiau, commissaire et directeur du MEG depuis 2009, anthropologue, africaniste et professeur d’Histoire et anthropologie des religions à la Faculté des lettres de l’Université de Genève.

L’exposition est née d’un constat et d’un paradoxe: l’Afrique, dont les cultes sont d’une grande diversité, est aussi très largement méconnue du grand public. Le continent a pourtant été un terreau nourricier pour les plus grandes religions, notamment monothéistes. Pour le christianisme, que l’on songe à Tertullien, Cyprien de Carthage, saint Augustin, ou à l’Église d’Alexandrie, une des cinq premières Églises chrétiennes, qui aurait été fondée par saint Marc ! Et dès l’origine, le désert égyptien a été le lieu de l’ascèse de grands mystiques, tel saint Antoine le Grand. L’islam aussi s’est imposé en Afrique du Nord au lendemain de sa naissance. Quant au judaïsme, sa présence y est attestée à partir du IIIe siècle av. J.-C.

L’exposition rétablit cette réalité, mais bouleverse par ailleurs les idées reçues en qualifiant de «religion» les cultes ancestraux. Du point de vue de l’anthropologue et de l’historien des religions, le terme s’applique -même si historiquement on l’a nié en assimilant cette spiritualité à un animisme qui, selon Boris Wastiau, commissaire et directeur du MEG, n’a d’existence qu’en Amazonie et au sud du cercle arctique sous la forme du chamanisme.

L’extase, pilier de la foi

À l’aube du XXe siècle, il y avait plus de 3000 groupes ethniques en Afrique et pratiquement autant de communautés religieuses avec leur système magico-religieux propre. Faute de prosélytisme, les religions ont toujours été très atomisées, chacune étant liée à un peuple ou à une ethnie, comme les Dogons du Mali ou les Yorubas du Bénin. Leurs cultes se sont enracinés dans un territoire et à des esprits locaux. Il en est de même des masques, qui sont spécifiques à certaines mythologies et qui n’ont de sens que localement. Le vaudou haïtien, qui, à l’inverse, agglomère des esprits d’origines diverses, est peut-être la seule exception.

De cette multitude de pratiques, Boris Wastiau a retenu l’extase. Dans son étude comparative Les Religions de l’extase,[1] Ioan Lewis établit qu’elle est, avec le rituel et les sacrifices, la pierre angulaire de la foi et sa composante essentielle. Au cœur des rituels, elle englobe des danses dites de possession, par lesquelles on entre en contact avec l’au-delà. Le devin -ou d’autres membres de la communauté- entre en état de transe et tisse ainsi une relation avec les ancêtres afin de permettre d’identifier le mal. Le but est d’intégrer une entité favorable en exorcisant un mauvais esprit. La transe, c’est-à-dire la perte du contrôle, est souvent obtenue par le biais d’une musique à dominante rythmique. L’intensité démonstrative des gestes concourt à susciter des forces magiques. On se livre enfin à des sacrifices, afin de se rapprocher d’un esprit qui va accompagner le fidèle.

Les objets, les images saintes éthiopiennes, le poteau dédié aux ancêtres, ne disent rien de cette intensité émotionnelle. Dans l’exposition, ce sont les photographies qui donnent vie à cette vénération, en particulier celles de l’Italien Anthony Pappone prises à l’occasion de la Pâque orthodoxe lors du pèlerinage dans la ville sainte de Lalibela en Éthiopie. À elles s’ajoutent des vidéos qui abondent en témoignages. Les cinq installations de Theo Eshetu, artiste d’origine éthiopienne, ont été également réalisées lors d’un pèlerinage sur le lieu même où se retira l’un des plus éminents mystiques de l’Église orthodoxe éthiopienne. S’y réunissent des chrétiens et des adeptes de religions traditionnelles, dont certains, en état de transe, sont libérés par la croix chrétienne.

Approcher la magie

L’Occident cite volontiers la superstition comme un frein au progrès. La colonisation a contribué à entretenir l’opprobre à l’encontre des croyances africaines comme moyen de contrôle social. À la fin du XIXe siècle, les missionnaires ont eu pour charge d’éradiquer ces croyances et y sont parvenus parfois.

L’islam fondamentaliste, qui mène une guerre très claire contre la magie, en fait autant. Il condamne les confréries, en particulier soufies, qui n’adhèrent pas aux cinq piliers de l’islam et se rapprochent de Dieu par le biais des marabouts, du chant ou de la danse. On songe aux derviches tourneurs ou aux flagellants qui ont assimilé les usages de grandes religions, tels l’exorcisme et le culte des saints. Ces confréries se retrouvent en conflit avec les salafistes ou toute autre forme d’islam fondamentaliste au Mali et dans le Maghreb, où elles subissent la terreur de Boko Haram, Ansar ad-Dine ou Al-Qaïda. Au nord du Sinaï, des massacres ont récemment frappé une communauté soufie. Tous les musulmans d’Afrique bien sûr ne connaissent pas ces situations. Les activités politiques et sociales au Sénégal sont largement assurées par les Mourides, une confrérie musulmane maraboutique évoquée dans l’exposition par les photographies de Fabrice Monteiro.

Diaboliser la magie revient donc à incriminer tout le continent, tant elle fait partie de sa vie, du Cap jusqu’au Caire. Elle demeure une réalité pour le chrétien, le musulman ou l’animiste. Exposé au MEG, le Manuscrit talismanique en forme d’étoile, composé de formules coraniques, est emblématique de ce syncrétisme qui imprègne toutes les croyances. Collecté par François Coppier, un militaire impliqué dans un conflit contre le djihad (qui s’est toujours opposé à la colonisation), ce document énonce une formule destinée à protéger les djihadistes. Les références aux prophètes Moïse et David sont associées aux carrés magiques. Cet amalgame révèle les complexités de la spiritualité africaine, que nous ne pouvons dissocier de la magie voire de la sorcellerie, y compris dans le contexte de religions monothéistes.

Boris Wastiau souligne: «Les récits de miracles sont en nombre pléthorique en Afrique mais également en Occident. Chaque société a sa part d’obscurité. Nous avons nos propres monstres, des grands criminels jusqu’aux populaires films d’action ultra violents.» Il y a en tout une ambivalence. Le fusil peut être une arme de défense ou d’agression. Les jumeaux, bannis dans certaines contrées parce qu’ils correspondent à une aberration, sont en revanche révérés au Ghana, au Bénin ou au Togo. Les Dogons associent même la naissance gémellaire aux mythes fondateurs. Une enquête menée à Georgetown au Ghana a été documentée spécialement pour l’exposition, afin d’illustrer ce respect particulier voué aux jumeaux auxquels la population consacre des autels au Ghana et même un festival à Accra.

En deçà du vécu

L’exposition du MEG va donc bien au-delà de ce que son titre annonce. Elle nous invite non seulement à considérer les religions africaines dans leur diversité et dans leur actualité, mais aussi à dépasser nos préjugés. La religion revêt en Afrique un caractère essentiel car elle procure une émotion qui a déserté nos cultes occidentaux. L’expérience religieuse et les sentiments extrêmes qu’elle procure y constituent l’aspect fédérateur de la communication avec l’invisible, plus que la foi elle-même, l’orthodoxie, l’écriture ou l’histoire, que les fidèles ne connaissent pas en général. Le sens et les symboles que l’anthropologie peut donner à ces formes de spiritualité seront toujours en deçà du vécu, que l’exposition n’a de cesse de partager.

[1] Ioan Lewis, Les religions de l’extase. Étude anthropologique de la possession et du chamanisme, Paris, PUF 1977, 232 p.

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