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lundi, 28 décembre 2020 10:18

Photos sensibles, une nature fantasmée

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Expo Megeve Arbres au bord de eau XIII

À l’heure où beaucoup sont au chevet d’une planète à la dérive, les artistes se tournent de nouveau vers le paysage. C’est ce dernier que célèbre l’exposition Sound of silence - Laissons parler les éléments…, en France voisine, au travers d’une véritable rêverie dédiée à la beauté du monde. Iris Hutegger, Jan Gulfoss et Gilles Lorin en subliment la réalité à la faveur d’un sortilège de techniques à la lisière de la peinture, du dessin et de la photographie.

À voir jusqu'au 30 janvier, du mardi au dimanche, ou sur rendez-vous à la Galerie Daltra de Megève.

Jan Gulfoss, des tropiques luxuriantes au jardin zen

Sa naissance survenue en 1957 entre «le Bhoutan et l’Islande», comme il aime à le dire, était prémonitoire de ses voyages dans les confins qu’il dépeint aujourd’hui dans ses photographies. Le Néerlandais, niçois d’adoption, poursuit ses études à la Villa Arson. Ses années d’apprentissage se déroulent ensuite au Muséum d’Histoire naturelle. Dans les années 2010, son atelier de Saint-Rémy-de- Provence est ravagé par les flammes. Il en fuit les ruines et avec elles les territoires de son adolescence pour les glaciers du cercle polaire, les sombres forêts amazoniennes et les monastères enclavés non loin de la chaîne himalayenne entre la Chine et l’Inde dont il engrange sons et images.

À tant écouter le chant des baleines, Jan Gulfoss en vient à entendre l’appel d’une nature en souffrance. La rencontre de Matthieu Ricard, scientifique également moine bouddhique, achève de le convaincre de mettre son art au service de la faune. Avec une méthode digne d’un naturaliste du XIXe siècle, il entreprend de photographier les spécimens rencontrés dans les zoos, mais en les intégrant à des mises en scène à la manière des dioramas, reconstitutions de la flore prisées par le XIXe siècle.

À la Galerie Daltra, le photographe se convertit en aquarelliste avec le dessin Arbres au bord de l’eau, gouache au réalisme confondant. Aux scénographies des dioramas reconstituant des paysages tropicaux, l’artiste préfère le minimaliste du motif, de l’arbre en l’occurrence, cerné par le vide ponctué de quelques roches herbeuses.

La nostalgie de Gilles Lorin

Les Trois Soeurs 2018 GillesLorin

Même ambiguïté dans les œuvres de Gilles Lorin. Né en 1973 à Aix-en-Provence, il aborde simultanément la peinture, le dessin, la sculpture et la photographie durant ses études à la Trinity Preparatory School en Floride. Il partage avec Jan Gulfoss sa fascination pour le passé et sa puissance d’évocation qu’il recrée par l’alchimie de techniques anciennes, telle la chambre noire, ou par le choix de papiers faits à la main. Ses images nous renvoient à l’histoire de l’art à laquelle Gilles Lorin s’est formé. Longtemps expert en art de l’Extrême-Orient, il emprunte aux peintures japonaises le secret du gampi, autrement nommé «peau d’oie sauvage», cette fibre de papier qui trouve son origine dans les plantes, notamment le murier à papier.

Comme dans Trois sœurs, les tirages au platine et palladium déclinent des nuances de gris, d’ardoise et de noirs profonds. Tel un peintre virtuose de l’encre de Chine, il transfigure les paysages dont les grisailles sont dévorées par les brumes. Sans renoncer à la monochromie, il ne s’en tient pas qu’au noir et blanc. Aux bleus profonds de ses cyanotypes, dont le processus technique a été élaboré au milieu du XIXe siècle, il oppose dans ces tirages en négatifs l’éclat de branches d’arbres dénudées qui, telles des veines, se dessinent avec délicatesse.

Mais Gilles Lorin compose surtout avec les fabuleuses ressources de la nature. La pleine lune ou les nuages vaporeux ne doivent rien à la technique. Ils sont la composante magique de ses images où le sujet se construit parfois autour de la seule sensualité de la lumière qui modèle les reliefs. Il joue sur les contrastes qui exaltent encore la luminosité. À d’autres moments, il accentue l’abstraction des formes naturelles, les cimes, la roche ou la végétation qui créent une atmosphère de spiritualité apaisée. 

Iris Hutegger, tapisser les chemins de couleurs

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Seule une randonneuse peut aimer à ce point les grands espaces. Il faut arpenter les sommets à hauteur d’homme pour voir ainsi le monde. De ses équipées au cœur des Alpes, découle une vision du paysage panoramique ou à même le sol. Rien de photographique dans ses clichés, même s’il s’agit de sa technique première. Iris Hutegger tisse sur le papier une véritable toile dans les anfractuosités de la roche qu’elle colore de ses broderies. Une fois les images glanées au hasard de ses randonnées, la gestation est longue parce que méticuleuse. Pas de réalisme qui pourrait altérer la tonalité élégiaque. Ses paysages sont une méditation poétique sur la beauté et sa fragilité. On se surprend à entendre les chants de la terre, pour songer peut-être à protéger la planète.

Les compagnons de route de la Galerie Daltra, nous convient à une promenade idéale et contemplative. On chemine entre les arbres avant d’atteindre des montagnes quasi célestes. Ces paysages irréels côtoient par-delà les cimaises des montagnes alpines bien réelles, que ces œuvres nous invitent à voir, à entendre et à préserver.

ExpoMegeve2020 ihutegger 2011 315Sound of silence - Laissons parler les éléments…
jusqu’au 30 janvier 2021
Galerie Daltra, Megève - France
du mardi au dimanche, 11h-13h/15h30-19h
www.galeriedaltra.fr 

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CouvLivreChoisir

Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.