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mardi, 29 juin 2021 04:36

La modernité suisse vue de Paris

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19 Orsay Bieler Ramasseuse de feuillesAvec l’exposition Modernités suisses, le musée d’Orsay propose un «monde à découvrir» selon la formule de Laurence des Cars, présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie et en passe de présider aux destinées du musée du Louvre. Les Parisiens découvrent au travers de quelque soixante-dix œuvres, dont certaines inédites en France et d’autres récemment acquises par l’institution, un chromatisme, une lumière et une créativité loin des clichés.

Paris, ville de toutes les avant-gardes

Chauvinisme oblige, les Français ne connaissent de la Suisse, outre ses montagnes, ses lacs et aujourd'hui son football, que les artistes dont la carrière et même la vie se sont écoulées en France, comme Félix Vallotton, peu présent dans l’exposition, et Théophile-Alexandre Steinlein, l'auteur de la célèbre affiche du cabaret parisien le Chat noir, qui en est totalement absent. L’exposition rend enfin justice à la peinture helvétique. L’honneur d’accueillir le visiteur au seuil de l’exposition revient à Ferdinand Hodler.

29 Orsay MAH Gen photo Flora Bevilacqua

Grande figure nationale dans son pays, perçu en Autriche et en Allemagne comme un artiste marquant du symbolisme et de l’art moderne, voire l’un de ses fondateurs, Hodler demeure à l’inverse encore méconnu en France, en dépit de son exposition rétrospective au Petit Palais en 1983. Sa reconnaissance avait pourtant débuté à Paris. Dans les années 1880, les avis de part et d’autre des Alpes différaient alors radicalement. À Paris, on célébrait la Nuit, quand ce même tableau interdit pour inconvenance scandalisait le public genevois qui avait mal compris le symbolisme de ces dormeurs exprimant l’angoisse de la mort. «Voilà mon premier succès obtenu dans la capitale des arts… Bientôt je serai connu à Paris», écrivait le peintre plein d’espoir. Les liens de Ferdinand Hodler avec la France y seront nombreux et gratifiants, au point d’intégrer la galerie du célèbre marchand parisien, Paul Durand-Ruel.

À cette époque, les expositions universelles, les Salons dépourvus de jury, les galeries favorables à l’avant-garde incitent les artistes à s’installer dans la ville lumière. La modernité s’y épanouit. Impossible ne pas être sensible pour ne pas dire influencé par elle, et les Suisses s’efforcent de suivre le modèle si fécond du modernisme parisien. «Chacun sait bien que l’art à Paris est déjà bien plus avancé qu’ici [à Munich]», écrit Giovanni Giacometti à ses parents en 1887. Les peintres assimilent volontiers le néo-impressionnisme, comme en témoigne le Portrait de Trutti Müller de Giovanni Giacometti et le lumineux Autoportrait en rose de Cuno Amiet. Ce dernier copie L’Arlésienne et Giovanni Giacometti Le Pont de Langlois d’après Van Gogh.

Paris lieu des apprentissages

09 Orsay CunoAmiet grand hiver

Fort de sa réputation et en raison de la pénurie d’académies en Suisse, Paris a largement bénéficié de ce terreau helvétique. L’Académie Julian est sans conteste le lieu de ralliement de ces expatriés. «Nous étions arrivés au but: L’Académie Julian», s’emballait Cuno Amiet qui, dans les années 1880, y côtoie Giovanni Giacometti, Max Buri et Hans Emmenegger.

L’École des beaux-arts étant interdite aux femmes jusqu’en 1897, les Suissesses optent aussi pour l’Académie Julian. Elles pouvaient y suivre les cours de nu que seules les écoles privées leur autorisaient. Martha Settler, présente dans l’exposition, et Alice Bailly, qui organisa en Suisse une exposition consacrée au modernisme, sont aujourd’hui des découvertes pour le public parisien. Proche des cubistes, elle allait plus tard frayer avec les dadaïstes.

Une quête de reconnaissance dans l’histoire des avant-gardes

Succède un long silence voire une indifférence. L’ouverture du musée d’Orsay en 1986 relance les acquisitions de peintres suisses relativement connus, comme Giovanni Segantini et Augusto Giacometti, ou moins fameux tels Ernest Biéler, l’ambigu Max Buri ou le troublant Hans Emmenegger. Pour autant, ces acquisitions sont absentes du parcours des collections permanentes du musée d’Orsay. L’exposition fait figure de compensation tant elle veut «inscrire l’art suisse dans le contexte international qui a été le sien et dans une histoire de l’art globale», allèguent les commissaires parisiens.

31 Orsay eau

Un ancrage local

L’exposition tend à nuancer les modernités, plurielles en terre helvète. L’approche novatrice de la forme et des couleurs d’Ernest Biéler, de Max Buri ou Sigismund Righini cède sous le poids du sujet. Pas vraiment d’attention à la vie moderne comme chez les impressionnistes français. Le retour à un ancrage rural est très perceptible dans l’exposition. Au lendemain de sa formation en France, Biéler se consacre à la représentation du travail rural, à une iconographie presque naturaliste dont Buri partage l’engouement. Righini dans des portraits collectifs célèbre l’autorité de la famille et de l’idéal bourgeois.

La modernité d’une peinture pour elle-même

Si on considère que la modernité réside dans un détachement à l’égard du sujet et aux valeurs qu’il véhicule, à l’évidence la dernière salle clôt l’exposition sur une peinture qui ne renvoie qu’à elle-même. L’art se libère de la dimension politique, sociale ou morale à laquelle il a adhéré tout au long de son histoire, tout du moins jusqu’aux avant-gardes. Au tournant du siècle, la fonction patriotique s’étiole peu à peu, ruinée par une approche radicalement subjective. Le paysage cristallisait traditionnellement une recherche d’identité nationale. Certes subsistent les paysages immémoriaux d’Hodler (Le Lac Léman et le Mont-Blanc à l’aube, octobre 1917), avec la silhouette tutélaire de la chaîne alpine, mais l’onirisme l’emporte. Même si le titre Brouillard du soir sur le lac de Thoune (1908) annonce un contenu figuratif, celui-ci se dissout dans les tonalités bleu et jaune chères à l’artiste. La nature n’est plus qu’un prétexte à l’exaltation de la lumière et à un coloris intense. Les «fantaisies chromatiques» d’Augusto Giacometti se libère de ses liens avec la géographie. Dans ses représentations de la voute céleste, le peintre abolit tout naturalisme. Il ne retient plus du réel que son essence abstraite.

Pendant la Première Guerre mondiale, la Suisse devient le théâtre d’une vie culturelle inespérée. Les galeries et les collections se multiplient dans une Europe paralysée par la guerre. En 1919, la prestigieuse galerie Bernheim-Jeune reprend la galerie Tanner à Zurich. La rupture avec l’ancien monde est consommée. Zurich voit naître le subversif mouvement dada. À l’évidence, une nouvelle page de l’histoire s’écrit, dans un contexte ravagé par la guerre et sa volonté d’en découdre avec ses valeurs.

 

Catalogue Modernités suisses 15 Orsay stettler toupieÀ voir
Modernités suisses 1890-1914
jusqu’à 25 juillet 2021
au musée d’Orsay, Paris

À lire
Modernités suisses 1890-1914
sous la direction de Paul Müller et Sylvie Patry
musée d’Orsay, Paris
Flammarion, 2021

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Michel Gounot Godong

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