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dimanche, 08 août 2021 09:39

L’univers enchanteur de Carole B. Perret

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Sans titre, © Carole B. PerretDepuis trente ans, les peintures de cette ancienne graphiste, originaire de Berne, explorent le monde de l'imaginaire dans lequel des nonnes fougueuses, audacieuses et pleines de vie réalisent leurs vœux les plus extravagants, avec humour et impertinence. Un univers chamarré, issu de l'art naïf et des primitifs modernes, qui rompt avec les principes culpabilisants de la religion judéo-chrétienne. Carole B. Perret, désormais installée en France, fait valser ses jolies dévotes en maniant avec dextérité la technique moyenâgeuse de la tempera, pratiquée à l’époque du Quattrocento. Rencontre.

Des nonnes qui affrontent la Grande Vague de Kanagawa sur des cocottes en papier, qui dévalent des collines à pleine vitesse sur des escargots à roulettes, qui se balancent sur des horloges, qui s’amusent avec des arlequins, des marins, des chérubins et des chapeliers fous, qui font parler et vivre leur corps librement et sereinement… autant d’histoires rocambolesques que nous conte Carole Béatrice Perret dans ses toiles.

Sans titre © Carole B. PerretTout devient propice à cette Suissesse rêveuse, passionnée également d'équitation, pour s’amuser avec les symboles et les allégories. À l’image des jeux d’antan (dadas à têtes de cheval, tricycles…), des courges en forme de maisons ou de carrosses tirés par des Pégases, du pouvoir des clés et de la notion du temps (horloges, sabliers…). Jouet, faune et flore se transforment ainsi en des moyens de transport et d’évasion pour faire vivre de folles péripéties à ces bigotes désinvoltes aux coiffes en forme d’ailes, vêtues de bleu et blanc. Et sans commune mesure, elles séduisent aussitôt le public et les galeries. Sa toute première exposition a été un succès.

Sain(t)es de corps et d’esprit

Cette Bernoise, née en 1951 d’un père médecin suisse-allemand et d’une mère écrivaine suisse-romande, a eu une enfance privilégiée mais coupée des autres. Le dessin lui a très vite servi de refuge et de moyen d’expression, comme un exutoire libérateur sur le chemin de la conscience et de la guérison. Après ses études d’arts appliqués à Bienne, elle quitte ce cloisonnement familial et part pour Paris puis Lausanne, avec son compagnon d’alors, afin de devenir graphiste dans la publicité. Mais c’est à la quarantaine qu’elle change radicalement de trajectoire pour se consacrer pleinement à la peinture.

Sans titre © Carole B. PerretElle déploie dès lors un monde merveilleux d’une douce impertinence, nourri de personnages empreints de symbolisme. Car les œuvres tristes, très peu pour Carole B. Perret. L’idée de mettre en scène ces religieuses malicieuses est née d’une tante, une Sœur ursuline cocasse. «Elle m’a donné ce goût pour l’humour, la légèreté et la désobéissance», se remémore-t-elle. Depuis son premier coup de pinceau, elle ne manque pas de les libérer de leur carcan pour mieux s’affranchir elle-même.

Technique des peintres d'icônes

Son identité picturale se façonne ainsi peu à peu via ce dessin enfantin, ces couleurs bigarrées, brisant les perspectives et la géométrie de l’espace. Un style qui renvoie à l’art naïf, courant longtemps dédié aux artistes autodidactes, considérés comme des peintres du dimanche, jusqu’à sa reconnaissance à l’aube du XXe siècle.

Mais la particularité de ses toiles réside surtout dans le choix de la technique: la Tempera sur bois. Cette méthode rare, considérée comme l’ancêtre de la peinture à l’huile et issue du Quattrocento, Première Renaissance italienne, a longtemps été dévouée aux peintres d’icônes. «Ce ne fut pas évident au départ, car c’est un véritable travail d’orfèvre et de minutie. Ce sont les mêmes pigments, mais au lieu d’avoir de l’huile, on utilise du jaune d’œuf, entre autres. La Tempera est surtout rapide à sécher, contrairement à l’huile, et très solide dans le temps. Ce choix a été d’autant plus primordial que je devais répondre très vite à des expositions.»

«L’habit ne fait pas la nonne»

Sans titre © Carole B. PerretCarole B. Perret joue ainsi avec dérision sur les apparences et cette fameuse expression rabelaisienne. Si pour elle la religion reste importante, elle ne doit pas être dévouée à l’extrême. «Je me rendais à la messe jusqu’à mes 20 ans, par contrainte», insiste-t-elle. «J’étais une enfant obéissante avec une mère dominatrice et un père absent. Lorsque j’ai quitté la Suisse pour Paris, j’ai cessé de m’y rendre. La religion est la base de la société judéo-chrétienne, un fil conducteur, mais j’ai en horreur cette croyance culpabilisante inculquée. Je l’ai trop subie.» Tous les personnages masculins (arlequins, moines, marins…) qui gravitent dans ses toiles encouragent d’ailleurs à braver les obstacles. «Ce sont des mains tendues que je n’aie pas eues. Et ce que je n’avais pas, je l’ai peint.»

Sans titre © Carole B. PerretDans tout ce cheminement, son processus créatif a connu naturellement des évolutions. «Au départ, mes nonnes étaient dodues et avaient le costume imposant. Leurs robes recouvraient leurs chevilles et leurs manches dissimulaient leurs poignées. Puis je me suis affranchie, à la fois de cette rigidité vestimentaire et de cette chair qui protège des agressions subies. Elles sont devenues fines et je les ai déshabillées pour les libérer de ces entraves: leurs fessiers et leurs poitrines ressemblent à des pommes croquantes (rire). Elles m’ont vraiment permis de créer un être en quête d’épanouissement et de liberté.»

À 70 ans, Carole B. Perret, installée depuis quatre ans dans un mas de plus de 200 m² en Aveyron, dans le sud-ouest de la France, avec en son sein sa galerie d’art personnelle, continue d’allier ses trois passions: la peinture, ses (quatorze) chevaux et son mari. Ses toiles, présentées à travers l’Europe, sont actuellement exposées à Giverny, le coin de paradis de Claude Monet, et seront présentées au Salon d’Automne à Paris.

À voir
Galerie Blanche à Giverny: exposition collective sur le thème du «Voyage», du18 juillet au 15 août 2021
Le Salon d’Automne à Paris: exposition du 27 au 31 octobre 2021, section peintres naïfs

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.