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jeudi, 04 janvier 2018 10:40

La vie cachée

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Piero de la Francesca, Vierge de la miséricordeP. della Francesca, Vierge de la miséricordeTertullien, ce Père de l’Église carthaginoise, disait que ce que le serpent a dit à Eve, Eve aurait dû le garder dans le fond de son cœur et le taire à son époux, comme Marie a gardé dans le fond de son cœur le secret que l’archange Gabriel lui avait confié. Un homme qui se tait est comme un dieu. Il n’a même plus besoin de se cacher. La chasteté est le silence de la chair. Ce n’est même pas un refus. La femme chaste ne se refuse pas. Elle est ailleurs. Elle s’est donnée à autre chose. Elle est consacrée. Elle est à part. Elle sert à d’autres fins.

La coquetterie, la séduction sont ce qu’il y a de moins féminin au monde. Plaire, paraître… Alors qu’aimer, c’est au contraire vouloir cacher et se cacher. C’est taire un secret. L’amour est très exactement une messe basse, sans curé. Une messe muette. Le langage est une arme. Les mots sont des couteaux. Un dialogue, une conversation sont des duels. On parle pour convaincre, pour vaincre, pour triompher, pour imposer un point de vue, pour persuader, pour mentir, pour flatter. Le silence ne trompe pas, ne ment pas. Les directeurs spirituels du XVIIe siècle mettaient en garde leurs pénitents contre les conversations, car il les estimaient dangereuses pour l’âme.

Un secret indicible

Une âme est un secret indicible. Même nos péchés sont indicibles. Une âme vit d’une vie séparée et sacrée, et sacrée parce que séparée. À l’origine, séparé et sacré sont une même chose. Il faut remonter aux sources du langage comme un saumon remonte la rivière pour pondre ses œufs. Et il les pond au lieu même de sa naissance d’où il fut expulsé pour entrer dans le monde et voir la lumière du jour.
Dieu lui-même vit d’une vie cachée. Au jardin d’origine, le scribe dit qu’il était caché. Adam et Eve l’entendaient mais ne le voyaient pas. Qui fait vœu de silence est comme un homme qui garde en son cœur un fauve. Seuls ceux qui ont fait vœu de se taire et de vivre cachés seraient intéressants à entendre. Les mots devraient sortir du silence comme un enfant après avoir été porté et nourri silencieusement pendant des mois. Jésus vit d’une vie cachée pendant trente ans avant de se rendre public. Jean-Baptiste fuit le monde, se retire dans le désert où il se nourrit de miel et de sauterelles avant d’invectiver contre Hérode et sa cour.
«Vivez caché», ont dit tous les sages. Notre dieu est un dieu caché. Notre amour est un amour caché. «Mais quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.» (Mt 6,6).

Le silence de la lumière

pierodellaAutoportrait présumé de P. della FrancescaTous les mots sont à peser. Peut-être que le plus grand crime de l’homme est d’avoir tué le silence. Jadis les monastères étaient des réserves de silence, comme les forêts des réserves de vie sauvage que l’homme n’avait pas défrichées, cultivées, domestiquées. Rancé, dont Chateaubriand écrivit la vie à la demande de son confesseur, est un homme qui a quitté le monde. Il n’a plus rien à dire et plus rien à faire d’autre que de se taire, de se cacher et de faire pénitence. Il a fait vœu de silence. De sa vie antérieure il ne dit rien. Il n’en sait que le péché et l’ordure. De cette vie, Chateaubriand nous parle, bavard impénitent qui ne parle au fond que de lui-même sur ce fond de silence auquel il ne peut atteindre. Mais pour Rancé, la vie d’un homme, même d’un grand homme, n’est qu’une suite d’anecdotes dont la lecture fait passer le temps que nous n’employons pas au service de Dieu et des pauvres. Rancé ne parle plus qu’à Dieu. Il est anéanti dans le silence de Dieu. Le silence du moine parle au silence de Dieu. Il s’est rendu invisible comme son créateur.

Certains personnages de Piero della Francesca ont l’air immobilisé dans le silence de la lumière, dans la contemplation sidérée d’un monde antérieur. Est-ce le monde perdu du Paradis? Pris dans un songe somnambulique, indifférents, étrangers à l'ici-bas, au siècle, au temps, à la naissance et à la mort, à la raison comme à la folie.

640px Kusunoki masashigeStatue d'un samouraï, Japon XIVe s. © Jim Epler/FlickrDans le Bushido, l’éthique du samouraï, la voie du guerrier, il est dit: l’amour parfait est l’amour secret. Mourir d’amour sans avoir proféré le nom aimé, le nom imprononçable, et l’enfouir dans le silence de la tombe. Deux amants s’aimant sans se le dire, sans le montrer, sans mots, sans baisers, sans étreintes. C’est le sacrifice parfait, qui va jusqu’au suicide. Le monde doit tout ignorer. C’est ce que savent tous les solitaires de toutes les religions. L’amour ne peut être public, publié, publiable. Il doit être silencieux. Une parole dite ne peut se reprendre. Elle infeste la mémoire. Cela, tous les mythes, tous les contes nous l’enseignent.

 

Silence
Au delà des mots,
au delà des sens
est le silence.
Vient un moment
Où la contemplation n’est plus que silence.
Silence que la Grâce dépose dans l’âme
en l’inondant de la Présence.
L’âme ne peut plus qu’écouter ce silence.
Silence de la plénitude de l’instant présent.
Dans le silence du cœur léger
Dieu souffle :
«Je t’attendais!»
Frère Jean

Découvrez notre dossier sur l'Invisible, paru dans notre numéro 686, janvier-février-mars 2018.

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