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mercredi, 09 décembre 2020 08:30

Mia Coutou primé par la Fondation Michalski

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PrixJanMischalski2020 CoutoLe Prix Jan Michalski de littérature 2020 a été décerné à Mia Couto pour sa trilogie Les sables de l’empereur (Éditions Métailié, 2020), une œuvre parue dans sa version originale portugaise As areias do imperador entre 2015 et 2017 (Editorial Caminho), et traduite en français par Elisabeth Monteiro Rodrigues. En cette année coronavirienne, le Prix a été remis sans cérémonie, mais avec un événement en ligne mercredi 9 décembre sous la forme d'interventions à suivre dès 9 heures, et accessible ensuite à toute heure sur le site www.fondation-janmichalski.com/

Le jury du prix a salué «l’exceptionnelle qualité de l’écriture, mêlant subtilement oralité et narration, lettres, récits, fables, rêves et croyances, au cœur d’une réalité historique, le Mozambique à la fin du XIXe siècle aux prises avec la colonisation portugaise. Sans aucun manichéisme, l’auteur excelle à camper avec empathie des protagonistes confrontés à l’inhumanité de la guerre en leur offrant un souffle épique porté par la riche nature africaine.» Le jury regroupait, sous la présidence de Vera Michalski-Hoffmann, le dessinateur Jul (Julien Berjeaut), le romancier, essayiste et critique musical Benoît Duteurtre, l'écrivaine philosophe Alicia Giménez Bartlett, l'écrivaine, poétesse et essayiste Siri Hustvedt, l'écrivain et journaliste Carsten Jensen, l'écrivain, journaliste et scénariste polyglotte Andreï Kourkov et le poète, essayiste et traducteur Tomasz Różycki.

Présidente du jury du Prix Jan Michalski, Vera Michalski-Hoffmann est intervenue pour saluer le lauréat en vidéo. Elle n^était pas la seule. On suivi les interventions de membres du jury, de Maya Jaggi, critique et écrivaine, mais aussi évidemment du lauréat du Prix Jan Michalski de littérature 2020 Mia Couto qui a lu un extrait de son œuvre en portugais, alors que sa traductrice -Elisabeth Monteiro Rodrigues- en a fait de même en français.

Réalité historique des colonies

Initialement publié en trois tomes et réunis en un pour l’édition en français, Les sables de l’empereur de Mia Couto nous plonge dans le Mozambique de la fin du XIXe siècle, alors ravagé par les guerres qui opposent clans et colons. L’empereur Ngungunyane notamment, à la tête du royaume de Gaza au sud du pays, résiste longtemps aux ambitions de la Couronne portugaise, avant d’être défait, déporté à Lisbonne où il est exhibé avec sa cour comme un trophée, puis exilé aux Açores. Au fil des trois parties de l’œuvre -Femmes de cendre, L’épée et la sagaie et Le buveur d’horizons-, Mia Couto narre autant qu’il questionne cette réalité historique par la voix croisée de deux personnages fictionnels: Imani Nsambe, une jeune Mozambicaine éduquée par des missionnaires portugais, et celui pour qui elle doit travailler en tant qu’interprète et à qui elle sera liée par un amour impossible, le sergent Germano de Melo. Ce dernier, envoyé en Afrique par la monarchie portugaise en raison de son idéologie républicaine, affiche sa distance avec sa hiérarchie. Leurs expériences se complètent; si Germano s’applique à décrire dans ses lettres les conflits se déroulant sous ses yeux et ses difficultés à intégrer les valeurs du colonialisme, Imani, quant à elle, porte les déchirures d’être entre plusieurs mondes, entre plusieurs langues, avec comme seule alliée la mémoire des légendes africaines. Sa maîtrise parfaite de la langue des colons la laisse en marge de la communauté noire, ses origines l’éloignent des occupants, dans une destinée où pourtant, traductrice puis espionne captive, elle crée des ponts entre Portugal et royaume de Ngungunyane.

Flamboyante et douloureuse, l’épopée d’Imani et de Germano sera faite d’exils successifs, de tentatives de rapprochement et d’incompréhensions, de doutes et de violences, concentrant tout ce que peut produire le choc de la colonisation, avec cette particularité d’être raconté sur un mode polyphonique. Ces personnages aux identités plurielles, âmes éclatées, nous offrent alors par leur regard fragmenté de multiples perspectives sur l’histoire afin de mieux la comprendre.

Ainsi Les sables de l’empereur, à la fois fresque historique et conte envoûtant, puissant portrait de femme, histoire d’amour et d’humanité, réussit à faire se rencontrer l’ailleurs et l’ici. Avec une langue inventive, renouvelée par les territoires est-africains, irriguée d’une poésie singulière, Mia Couto interroge les croyances, mélange les mondes et floute les frontières dans une méditation universelle sur l’altérité.

Qui est Mia Couto?

Né de parents portugais au Mozambique en 1955, l’écrivain et biologiste Mia Couto grandit à Beira, puis déménage dans la ville de Maputo. Il entame des études de médecine qu’il interrompt pour s’engager aux côtés du Frelimo (Front de libération du Mozambique) en faveur de l’indépendance du Mozambique qui intervient en 1975. Il devient ensuite journaliste, notamment pour Tempo et Noticias, avant de poursuivre une carrière de biologiste, spécialiste des zones côtières, en parallèle de son travail d’écriture. Il enseigne également l’écologie à l’Université de Maputo.
À travers un ensemble de contes, de chroniques, de poésie, de nouvelles et de romans, Mia Couto déploie une œuvre littéraire magistrale, à la fois érudite et populaire, drôle et tragique, universelle et enracinée dans son Mozambique natal. De Terre somnambule (Albin Michel, 1994) sur fond de guerre civile à la trilogie Les sables de l’empereur (Métailié, 2020), en passant par La véranda du frangipanier (Albin Michel, 2000), Tombe, tombe au fond de l’eau (Chandeigne, 2005), Et si Obama était africain (Chandeigne, 2010) ou encore L’accordeur des silences (Métailié, 2011, Prix de la francophonie 2012), l’auteur entremêle les oralités, les légendes et croyances africaines à la violence de l’histoire de son pays ainsi qu’au questionnement des racines.

Alimi Adewale 2 courtesy of galerie ForeignÀ noter que le lauréat du Prix Jan Michalski 2020 recevra une récompense de CHF 50’000.- ainsi qu’une œuvre d’art puissante, choisie à son intention, une paire de sculptures uniques de l’artiste nigérian Alimi Adewale, Sans titre, 2019, en bois azobé, hauteur 47 cm. (comm./red.)

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