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jeudi, 19 décembre 2013 11:18

Jésus historique

Écrit par

Pagola 44416José Antonio Pagola, Jésus. Approche historique, Paris, Cerf 2012, 544 p.

« Encore un livre sur Jésus », soupire le sceptique en moi ! Pourtant, la lecture du volumineux ouvrage de Pagola m'a tenu en haleine. L'auteur, prêtre espagnol basque, qui n'est pas exégète de métier mais a été professeur de théologie, livre, avec des mots simples et clairs, un récit vivant de l'itinéraire de Jésus. Très bien in­formé des recherches historiques contemporaines des dernières décennies, principalement en Europe et aux Etats-Unis, il reconstruit la figure de Jésus depuis sa patrie de Galilée jusqu'à sa fin à Jérusalem.
Douze chapitres structurent l'ouvrage : un juif de Galilée et un habitant de Nazareth, la quête de Dieu, le prophète du royaume de Dieu, le poète de la compassion par les paraboles, celui qui rendait la santé aux malades, le défenseur des exclus et de la femme, le maître de vie, le créateur d'un mouvement réformateur, un croyant fidèle, un dangereux individu, enfin le martyr du Royaume de Dieu. Un dernier chapitre sur la résurrection me paraît moins convainquant dans une approche historique, menée selon les critères méthodologiques retenus par l'auteur.

Un Dieu présent
L'itinéraire du « vagabond » de Nazareth trace le chemin du Royaume, qui s'ouvre sur la déroute du mal, l'irruption de la miséricorde divine, la fin de la souffrance, l'accueil des exclus. En par­tant de la compassion de Dieu, Jésus repense tout de manière différente, y compris les enseignements de la Loi et les débats autour de son observation. La liberté de Jésus est telle qu'il a l'audace de supprimer une disposition de la Loi mosaïque, celle du droit de l'homme à répudier sa femme (le droit au divorce), ce qui est scandaleux pour ses interlocuteurs.
Pour l'homme de Nazareth, il ne s'agit pas de détruire mais de soigner, de reconstruire, de bénir et de pardonner. « Dans le Royaume, la vie se diffuse non par le pouvoir des grands, mais à partir de l'accueil aux petits », commente l'auteur, qui observe Jésus accueillant des enfants, peut-être des enfants des rues, car il n'y a pas de mères pour les présenter.
Jésus ne pense pas à une restauration ethnique et politique, mais à la présence régénératrice de Dieu parmi son peuple, qui commence à s'exercer sur les malades, les exclus et les pécheurs lorsqu'il mange avec eux. Pagola accentue donc l'aspect présent de l'avènement de Dieu, et non pas tant futur comme le faisait Jean-Baptiste. Par sa force d'attraction, Jésus crée un mouvement réformateur où se côtoient des hommes et des femmes. Il devient dangereux et sera éliminé parce que son action et son message ébranlent les fondements du système organisé au bénéfice des plus puissants, de l'aristocratie laïque et sacerdotale de Jérusalem et de l'autorité romaine.
Tout en retraçant les lignes de fond de la pensée et de l'action de Jésus, Pagola s'attache aussi aux détails de la narration, s'appuyant parfois sur des découvertes récentes de l'archéologie, comme pour la barque de pêche du lac de Galilée, en bois de cèdre, remontant au Ier siècle et qui mesure 8,12 m de long sur 2,35 m de large.

La particularité de Jésus
L'auteur relève les paroles et les mots caractéristiques de Jésus, telle cette phra­se choquante « Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme... », qui n'a aucun pendant dans le judaïsme de l'époque. En exigeant de ses disciples la fidélité à sa personne au-dessus de celle à son foyer, Jésus s'oppose au pilier le plus ferme de cette société : la famille.
D'autre part, Pagola distingue les paroles qui ont été recomposées par les communautés chrétiennes mais qui conservent l'écho de l'enseignement de Jésus, comme les antithèses du Sermon sur la montagne : « Celui qui ne tue pas suit certes le commandement de la Loi, mais s'il n'extirpe pas de son cœur l'agressivité à l'égard de son frère, il n'imite pas Dieu. » Ou encore les trois premières Béatitudes, des cris lancés par Jésus en différentes occasions pour encourager les pauvres.
Le théologien s'éloigne des positions critiques extrêmes, comme celle qui nie, dans le récit de la Passion, l'historicité d'un procès de Jésus devant Caïphe et devant Pilate. Il rapporte en note les difficultés à trancher sur le caractère historique de l'épisode de Barabbas ou d'autres épisodes de la fin de Jésus. Il remarque que les sept dernières paroles de Jésus ne sont que faiblement ancrées dans la tradition, mais qu'« il existait le souvenir que Jésus était mort en priant Dieu et aussi qu'il avait, au dernier instant, poussé un grand cri ». Il observe qu'on n'a pas non plus de certitude sur l'ensevelissement de Jésus.
D'aucuns penseront que Pagola, par son approche critique des sources évangéliques, menace, voire participe à une entreprise de démolition de la foi. C'est l'avis des évêques espagnols, qui ont fait retirer l'édition originale des librairies catholiques du pays. Pourtant Pagola confesse que sa foi et son amour de Jésus ont été le principal moteur de son travail de recherche historique, qui aspire à rejoindre la particularité unique du Nazaréen. Il dit avoir « beaucoup pensé à ceux qui, déçus par le christianisme qu'ils ont réellement sous les yeux, se sont éloignés de l'Eglise... Je sais que, pour eux, Jésus pourrait être la grande nouvelle. »
Je recommande ce livre consistant et ravigotant. Mais il ne faudra pas ou­blier que, malgré les efforts et les résultats de la recherche historique sur Jésus, qui remontent d'ailleurs à plusieurs siècles, beaucoup de questions, et même des plus importantes, n'ont toujours pas trouvé de réponses définitives.
Seul regret, l'absence d'index des textes bibliques ne facilite pas la consultation. Saluons enfin le travail soigné du traducteur Gérard Grenet.

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