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jeudi, 19 décembre 2013 11:22

Qohélet commenté

Écrit par

Faessler 44425Marc Faessler, Qohélet philosophe. L'éphémère et la joie, Genève, Labor et Fides 2013, 320 p.

Le Qohélet, autrefois appelé Ecclésiaste, est un livre mystérieux. Son auteur est aussi énigmatique que les circonstances de sa composition (probablement au IIIe siècle av. J.-C.). Premier et unique livre « philosophique » de la Bible, Qohélet reste, par ses questions plus que par ses réponses, d'une actualité et d'une pertinence stupéfiantes.
Le théologien Marc Faessler, ancien directeur du Centre protestant d'études de Genève, lui a consacré un ouvrage remarquable, où il chemine avec le lecteur, approfondissant le sens de chaque mot. Il nous propose une traduction personnelle qui dépoussière certains ter­mes.
Le premier thème de l'ouvrage, c'est l'éphémère. Le bonheur, la vie ne durent qu'un instant ; tout n'est que « vanité », dans le sens de vain, de vent. Le terme hébreu ével (Marc Faessler le traduit par buée) revient comme un leitmotiv ; il s'apparente (mêmes consonnes) à Abel, dont la vie a été brève mais bénie de Dieu, alors que l'humanité souffre encore de la caïnisation des rapports humains (« Suis-je le gardien de mon frère ? » Gn 4,10). Qohélet, se faisant passer pour Salomon, démontre avec force l'inanité des solutions proposées par le désir humain et ses pulsions. L'accumulation des biens, le savoir, le pouvoir, une certaine sagesse, tout cela est ével. Il évoque même la tentation du désespoir et, dans un verset magnifique de sensibilité, de l'alcoolisme.
La méditation se poursuit sur le thème du temps, dont l'hébreu distingue trois formes : le temps chronologique (zeman), celui de l'horloge ; le temps intérieur (ét), le seul qui nous importe, temps du présent qui ne reviendra pas, du moment favorable (le kairos des grecs), temps que nous actualisons par nos décisions et nos actions, en rapport avec nos désirs ; enfin, le temps caché (ôlam), insaisissable, mal traduit par éternité ou pour les siècles et les siècles. L'ôlam nous surplombe et, comme l'éphémère, nous ouvre à la Transcendance.
Après avoir semblé toucher le fond du désespoir (« A quoi cela sert-il de naître ? ») Qohélet nous fait entrer dans la grande surprise : l'éphémère, la souffrance sous toutes ses formes et la certitude de la mort n'empêchent pas ce qui nous tombe dessus comme un ca­deau en plus de la vie : la joie ! La joie est inopinée, donnée, elle n'est ni liée aux conditions extérieures, ni prévisible par des dispositions psychiques, à l'opposé du plaisir que l'homme recherche, parfois jusqu'à l'addiction.
Pur hasard, clin d'œil du destin ? Non, dit Qohélet, qui, loin d'être pessimiste ou fataliste, suggère que pour être capable d'accueillir la joie, il faut s'y préparer, notamment en cherchant le Bien. Démarche possible seulement si l'on reconnaît qu'on n'est pas le centre du monde, mais que la vie, le monde et ses défauts, comme la joie, sont des dons.

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