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mardi, 11 avril 2017 14:08

Mon Père, je vous pardonne

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MonPereJeVousPardonne PittetPréfacé par le pape François, ce récit retrace le calvaire d’un enfant violé par un prêtre (plus de 200 fois en 4 ans!), la plongée dans l’horreur et la résilience de l’enfant devenu homme, mari, père et frère de tous les enfants violés. Voilà ce que l’on en dit d’habitude... mais est-ce le tout de ce livre?
Avant de l’ouvrir, j’ai ressenti deux appréhensions, celle de devoir descendre dans l’enfer de la pédophilie et celle de me trouver face à un homme arrogant, ce que le titre pourrait laisser présager...

Eh bien oui! Je me suis retrouvée face à une réalité abjecte, à une souffrance infinie, à l’enfance bafouée. Mais non! Je n’ai pas vu trace d’arrogance. J’ai découvert un «homme debout»! Un adulte certes fragilisé par des événements traumatiques, mais qui s’est accroché comme à une bouée à la prière de ses douze ans: «Jésus, je [lui] pardonne, car il n’y peut rien; mais sors-moi de ses griffes.»

Toute la vie de l’auteur est ce combat pour sortir des griffes de son agresseur. «Le pardon m’a permis de rompre les chaînes qui m’attachaient à lui et qui m’auraient empêché de vivre.» Comprendre et accepter que son violeur était un malade lui a permis de prendre de la distance. Cela l’a protégé, mais l’a clivé d’une partie de lui-même. Il en a gardé une grande fragilité.

Il faut oser la lecture pour découvrir ce que Daniel Pittet a véritablement vécu. De drame en drame, c’est comme une toile d’araignée de douleurs qui se tisse autour de lui, enfant. Ce qu’il dit du viol est poignant : «Violer un enfant, c’est enfoncer la porte de son intimité, le démolir pour toujours. Une porte enfoncée ne se referme plus. C’est pourquoi l’enfant abusé n’a pas de barrières, il vit sans filet, ni pour le protéger du dehors, ni pour le protéger du dedans.»

Raconter a permis à l’auteur de nommer sa souffrance, sa colère, sa misère, son désespoir, sa haine, sa honte... Car raconter, c’est échapper à la prison du mensonge, c’est comprendre comment le secret s’est forgé, comment l’enfant a été coincé, contraint au silence, et a cherché continuellement à s’adapter pour survivre. Raconter c’est chercher à vivre, et non plus à survivre! Mais, dans le même temps, c’est découvrir que ce que l’on a vécu et tenté de banaliser, voire d’oublier, était réellement l’enfer... en fait, raconter rend la maltraitance visible autant pour soi que pour les autres!

Mais il faut que la parole s’ouvre pour que la résilience devienne possible, même si la parole publique a de lourdes conséquences. Car parler, c’est dénoncer. L’auteur ainsi expose sa démarche, indispensable pour guérir, et son besoin d’être reconnu comme victime. Il décrit ce chemin comme infiniment douloureux. Reconnu victime par l’Église et par la justice, il sera indemnisé et découvrira que «l’argent ne répare pas»... Aujourd’hui je suis libre, tels sont les derniers mots de Daniel Pittet.

L’ouvrage se conclut par une postface: la retranscription d’un entretien glaçant entre Micheline Repond et ce prêtre qui a abusé quelques 150 enfants. Au terme de la lecture on peut s’interroger sur ces deux trajectoires: celle d’une victime qui se relève et se bat pour vivre et celle d’un prédateur qui se regarde le nombril et souffre surtout d’avoir été découvert. Et on peut se poser la question de la grâce... grâce donnée à l’un de vivre debout avec le Christ et grâce qui semble pour le moment inaccessible à l’autre...

MonPereJeVousPardonne PittetDaniel Pittet
Mon Père, je vous pardonne
Survivre à une enfance brisée
Avec la collaboration de Micheline Repond
Editions Philippe Rey, Paris 2017, 236 pages

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