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mardi, 03 mars 2020 16:36

Jil Silberstein ou l’Os de l’insatisfaction

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SilbersteinLe lecteur ne trouvera pas ici de ces petits haïkus de rien du tout qui ont la consistance d’un nuage disparu aussitôt qu’apparu, mais le flot tumultueux d’une vie passée au filtre de la poésie, le chant d’un samouraï résonnant du cliquetis des épées comme dans un roman de Stevenson ou de Chesterton et suintant et saignant des blessures inguérissables de l’immortelle enfance, ce bloc indestructible émergeant de la mer du néant rouvertes et limées par le couteau du vers.

Chaque poème est semblable à la bandelette qu’arrache un chevalier blessé sur un champ de bataille. Pauvre hère que le poète qui a reçu des dieux le don de s’ouvrir le cœur pour l’ausculter et le manger!

Chrétien, Jil Silberstein? Plus peut-être de ne pouvoir l’être que d’autres de s’imaginer l’être, divisé qu’il est par la lame d’un couteau de boucher entre le dieu des solitaires et celui du troupeau.

Tout poète a ses dieux lares, qui ne sont pas ceux de tous, et on l’entend parfois murmurer entre deux soupirs: «Laissez-moi à l’écart avec mon noir chagrin, laissez-moi me gratter à plaisir comme un chien galeux, mon dieu n’est pas le vôtre et je vous tiens pour rien.» Car c’est de ce chagrin, de cette amertume et de cette colère que sont faits ses plus beaux poèmes. Parfois l’ombre d’Eliot, d’Hopkins ou de Trakl croise celle du poète et ce sont deux voix en une seule qu’on entend.

«Dos à dos embourbés sur les chemins de l’hiver
Au matin blême: les corps bleuis, silencieux
Amants fratricides et si jeunes!»
Le bleu de Trakl!

Et là, Eliot:
« Le temps m’a désappris à sonder ma conscience,
Cette agence proprette, souvent grandiloquente…
…Hagard, sans plus d’apprêt, comme une strip-teaseuse
Démaquillée après ses frasques féériques,
Et que fusillent dans une rue de tel quartier minable
Les phares impitoyables d’un fourgon de police.»

Mais il n’y a pas que le noir, il y a aussi les couleurs du jour et de la vie enfantine:
« D’un térébrant essor d’allégresse lorsque franchi l’obscur sentier
Foulant la clairière saturée des pollens de l’été
Étourdis de lumière et de joie, nous vîmes venir à nous
- Tendres bêtes appliqués en leur marche timide -
Ces jeunes veaux encuriosés par notre approche…»
Ne se croirait-on pas dans une églogue de Virgile?

La poésie est aussi la surprise d’un beau vers isolé donné par la Muse, comme celui-ci: «Les plus beaux vêtements replacés sur leurs cintres…»

Le poète est un être inutile, a dit Tolstoï, qui se livre à des occupations inutiles à la bonne marche de la société. Ce n’est pas lui qui fera démarrer un train et qui l’amènera à l’heure dite au lieu dit. C’est une abeille qui fait son miel pour elle-même à l’écart de la ruche. Et ne dites pas que Tolstoï a tort et que la société et la poésie peuvent s’entendre. Ni Tolstoï ni le poète ne serait d’accord. Admirable Silberstein dont, dans des temps moins préoccupés par la bonne marche de la société, le nom chanterait sur les lèvres des amants de la poésie.

Jil Silberstein
Le métier d’Homme. Un itinéraire poétique, 1974-2014
Lausanne, L’Age d’Homme 2019, 370 p.

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