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lundi, 09 mars 2020 07:52

Recensions n° 695

© Illustration, Nicolas FossatiMarie David et Cédric Sauviat
Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie
Monaco, du Rocher 2019, 314 p.

Pour Marie David et Cédric Sauviat, président de l’Association française contre l’intelligence artificielle, l'IA s’inscrit dans une fuite en avant technologique vers toujours plus de déresponsabilisation. Elle est décrite comme «un projet technoscientifique d’exploitation utilitaire du monde (…) par essence, totalitaire». «Ce n’est (...) pas un hasard, écrivent-ils, si l’intelligence artificielle et les technologies du vivant se développent en même temps.»

Les auteurs de fait n’accordent guère de crédit à une contribution positive, ni aux possibilités de distinguer aide à la décision et décision, capacité de réactivité de la machine et capacité de pilotage de l’être humain. Leur livre met l’accent sur les retombées négatives de l’IA.

Ainsi de la capacité de stocker d’énormes quantités d’informations qui donne un immense pouvoir à ceux qui les gèrent, par exemple aux propriétaires de Facebook ou de Google dont le modèle d’affaires repose sur le financement par la publicité et donc la fidélisation de l’usager. Tout est fait pour stimuler l’attractivité des écrans par une activité en continu, selon des «mécanismes d’addiction (...) conçus délibérément». Puis «le comportement de l’utilisateur (...) est capté et transformé en données monétarisables».

Le flux constant de sollicitations et la tension introduite par le rythme des échanges dits virtuels nous font oublier comment notre image du réel devrait se construire : la vraie vie, c’est le contact physique avec les choses et les gens, et l’outil ne devrait jamais s’y substituer. Piégés dans «une fausse proximité (…), nous passons plus de temps à regarder ce qui se passe sur l’écran de notre ordinateur qu’à observer ce qui nous entoure».

Le recours massif aux outils informatiques nous fait négliger, disent-ils encore, le temps de la réflexion, la nuance, le lien subtil entre nos émotions, nos valeurs, nos objectifs profonds; oublier la distance nécessaire face à ce qu’on reçoit. Subrepticement, nous perdons certaines capacités. «Par exemple, avec l’usage croissant des GPS, la partie de notre cerveau qui nous permet de nous orienter s’est affaiblie.» Quant à Amazon, il «contribue à la désertification commerciale des centres villes».

Soulignant les effets négatifs des écrans sur les enfants, les auteurs relèvent que, dûment avertis, les concepteurs de ces outils interdisent à leur progéniture les I-pads avant 15 ans et limitent strictement les moments passés devant les écrans... laissant «aux classes populaires les fake news, les tablettes pour les tout-petits et les publicités prédatrices pour des prêts personnels». Lors de la présidentielle américaine de 2016, «la majorité des personnes qui votaient ne connaissaient de l’actualité que leur fil Facebook», dont l’algorithme leur présente essentiellement des points de vue correspondant à leurs préférences. Quant aux États autoritaires, ces outils les aident à pratiquer un contrôle social à grande échelle. Ainsi la Chine «investit (...) massivement dans l’IA afin de contrôler sa population», notamment par la reconnaissance faciale. Autre préoccupation, les «armes intelligentes, ou systèmes d’armes létales autonomes».

Des emplois disparaissent en masse, soulignent les auteurs, et ceux créés sont majoritairement précarisés, découpés en petites séquences, laissant un monde du travail en miettes. «On ne raisonne plus en termes d’emploi, mais de tâches.» «Les centaines de personnes qui sous-titrent des vidéos pour quelques centimes par heure» constituent l’armée des intermittents de l’informatique. Cette dernière renforce la tendance aux statuts hybrides entre salariat et autoentrepreneuriat, au remplacement de l’entreprise traditionnelle par des plateformes de mise en contact (Uber ou AirBnB).

Le livre aborde brièvement les conditions écologiques et sociales de production et de déconstruction des outils du monde informatique. Il faut préciser que ces milliards d’appareils consomment, serveurs compris, 10% de l’électricité mondiale. Leur design plaisant et leur ergonomie avenante font oublier qu’ils sont faits de nombreux éléments rares, et programmés pour une obsolescence rapide; dans le monde, seuls 20% d’entre eux sont correctement traités au stade de déchets et 10% recyclés.

Enfin, si dans nos sociétés on débat de beaucoup de choses, ce qui structure le plus nos vies, les innovations technologiques, reste peu questionné. Il n’y a aucune systématique d’anticipation ni d’étude d’impact social, et encore moins de discussion large avant la généralisation d’une innovation. «Toutes les technologies nouvelles sont immédiatement mises sur le marché» et c’est «l’existence d’un marché florissant qui prouve le bien-fondé de l’objet». Car «l’innovation est présentée comme une nécessité absolue, (...) que ce soit du côté des entreprises, comme de celui de l’État».

«Une poignée d’ingénieurs dans la Silicon Valley dessine les contours d’un monde que nous subissons tous sans avoir notre mot à dire.» On n’arrête pas le progrès… Cette expression, qu’est-elle d’autre qu’un formidable aveu d’impuissance? Décidément, il est temps d’imaginer la démocratie de l’ère scientifique!
René Longet

 

Bernard Minier
M, le bord de l’abîme
Paris, XO 2019, 576 p.

L’intelligence artificielle (IA) fascine et inquiète, non sans raisons. Elle est au cœur de ce thriller noir, dont la trame de facture classique -deux policiers se lancent sur les traces d’un assassin en série pervers sévissant à Hong Kong- sert de prétexte, comme dans la plupart des bons polars, à la peinture d’un monde sombre. En l’occurrence, celui d’une ville tentaculaire et chaotique, soumise à la loi des triades et d’un système politico-économique corrompu au-dessus duquel plane l’ombre de la Chine, mais surtout aux déviances favorisées par l’IA. Il ne s’agit pas d’une dystopie, signale l’avertissement en début d’ouvrage, «les applications et dispositifs que vous découvrirez ici sont déjà mis en œuvre dans de nombreux pays».

Moïra, une jeune Française, est engagée par Ming, une multinationale chinoise des hautes technologies, soumise à des règles de sécurité et de secret extrêmement strictes. C’est que la jeune femme doit participer à la création d’un chatbot, un programme d’IA qui devrait apporter à ses utilisateurs toutes les réponses à leurs questions et les aider constamment à décider. C’est là que cela se corse… Intrusif et addictif, ce chatbot porte le «joli» nom de DEUS et nécessite évidemment une immense base de données.

L’auteur s’est longuement documenté avant d’écrire ce récit riche en informations et en mises en garde à propos des risques liés à l’évolution du numérique. Il joue avec intelligence sur nos peurs du Big Brother et pose cette question essentielle: jusqu’où sommes-nous prêts à abandonner notre vie privée, et surtout notre libre-arbitre, entre les mains de quelques géants du numérique et de leurs clients … pas toujours bien intentionnés?
Lucienne Bittar

 

Françoise Matthey
Dans la lumière oblique
Vevey, l’Aire 2019, 84 p.

Éblouie… je suis éblouie par ces poèmes qui visent l’essentiel là où la transparence de la lumière révèle les éclaircies de sens. Au rythme des saisons, tout au long des jours, Françoise Matthey traque l’invisible pour nous sortir de nos torpeurs. Elle déchiffre les signes qui sont à notre portée si nous savons ouvrir les yeux et les oreilles. «Nul besoin de tambouriner contre le ciel pour que / naisse la lumière pour que d’un roulement d’oiseaux jaillissent /des nuées de pollens.» La vie laisse des traces de joie jusqu’au cœur des déchirures, «dans le nu de l’instant un appel /venu d’on ne sait /quelle secrète alchimie». En donnant «forme au fragile», elle laisse danser la vie. Dans «l’éphémère où rien ne pèse», en nous ouvrant «au don silencieux de l’instant» nous donnons sens à nos méditations. Ces poèmes nous invitent à émietter nos limites, à nous dépouiller de nos forces. «Rien jamais ne nous affolera /sinon l’oubli d’aimer.»

Écrire sur ces poèmes semble être un sacrilège. Pour ne pas perdre le suc, la fragrance des mots, je vous invite à les lire, les méditer, laisser rouler sur la langue leur saveur et vous en imprégner… et peut-être prendre la plume pour prolonger votre écriture.
Marie-Thérèse Bouchardy

 

Frédéric Lenoir
La consolation de l’ange
Paris, Albin Michel 2019, 208 p.

Difficile de parler d’un roman sans en dévoiler la trame! Après une tentative de suicide, un jeune homme, Hugo, est placé à l’hôpital dans la même chambre qu’une vieille dame, Blanche, qui vit ses derniers jours dans l’apaisement. Venant de deux univers très différents, ils dialoguent sur les grandes questions existentielles. La densité de vie de Blanche, sa «joie imprenable» auront-elles le dessus sur la déprime d’Hugo, sa désespérance?

Nous retrouvons les thèmes favoris de l’auteur: la philosophie, Spinoza, la puissance de la joie, la vie intérieure… Ce livre m’a fait penser à Oscar et la dame rose d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Nous souhaitons toutes, nous les grands-mères, pouvoir offrir à nos petits-enfants cette joie de vivre, cette conviction que toute vie est digne d’être vécue.
Marie-Thérèse Bouchardy

 

Marcel A. Boisard
Aventurier de l’humanité
Paris, du Panthéon 2019, 168 p.

Souvenirs d’un délégué du Comité international de la Croix-Rouge, au cours de dix ans dans le monde arabo-musulman, tel est le sous-titre de ce livre qui nous emmène en Algérie (sort des Harkis), au Yémen, en Égypte, à Gaza (pendant la guerre des Six-Jours, puis la guerre du Ramadan/Kippour), en Jordanie (Septembre Noir). Avec l'auteur, nous plongeons dans l’histoire du Moyen-Orient, dans la réalité difficile vécue au ras du sol, dans les rencontres avec ses dirigeants… Ce sont des conditions qui sont encore malheureusement d’actualité. Mais «les expériences acquises par le CICR (en Algérie notamment) furent ultérieurement utiles lors des différents conflits qui surgirent lors du processus de décolonisation et contribuèrent au développement du droit humanitaire.»

Lorsqu’il quittera le CICR, Marcel A. Boisard écrira: «J’avais servi, au cours de cinq opérations, pendant plus de dix années, avec trois contrats de deux mois chacun, sans entretien d’embauche, sans formation spécifique, ni aucun contrôle médical. J’avais travaillé uniquement sur les champs de batailles et jamais au siège de Genève, où je ne connaissais que peu de monde hormis les cadres supérieurs […] L’Institution avait grandi […] Le phénomène de bureaucratisation commençait à s’abattre. Je ne saurais jamais plus être l’électron libre que je fus […] avec la liberté de prendre des initiatives et de courir des risques selon les circonstances.»

Cela en dit long sur la ténacité, la capacité de «courage et confiance, rigueur et persévérance, goût du risque et sens du compromis, enfin droiture et fermeté» qu’il faut pour accomplir des tâches qui en rebuteraient plus d’un: évacuer les blessés, acheminer des secours d’urgence, rapatrier des familles étrangères, installer des équipes chirurgicales, visiter les prisonniers et faire le lien avec leurs familles, collecter des informations sur les disparus, négocier dans le cadre des Conventions de Genève, etc. Et tout cela dans des conditions difficiles (déplacements à dos de chameau ou de mulet, dans des climats arides, sous les balles…) «En prenant des risques aussi calculés que possible, on pouvait réaliser des œuvres utiles.»

Il fallait aussi de l’humour pour répondre à des demandes administratives coupées de la réalité du terrain (par exemple quand l’Institution se met à exiger des factures de plein d’essence … alors qu’au Yémen la benzine est pompée à la main par des vendeurs occasionnels le plus souvent illettrés). L’auteur déplore d'ailleurs que la bureaucratie prenne le pas sur la confiance.

Sa carrière ne s’arrête pas là. Chercheur, enseignant, conseiller économique au Burundi, directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche et sous-secrétaire général des Nations Unies, ses compétences se sont aussi révélées dans la recherche, avec une thèse sur L’approche islamique classique des relations internationales et plusieurs livres et articles (notamment dans choisir).

L’histoire vécue est ici passionnante et ensemence nos réflexions sur l’actualité pour mieux comprendre le monde. L’expérience du «terrain», la capacité d’analyse, l’audace et la ténacité sont des valeurs que l’on peut apprécier. On en sera à jamais reconnaissants.
Marie-Thérèse Bouchardy

 

Martin Roch
Le Moyen Âge avant l’aube
Témoins et acteurs d’un monde en mutation
Bruyères-le-Châtel, Nouvelle Cité 2018, 320 p.

L’auteur, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Genève, scrute une période qui a la réputation d’être particulièrement sombre, celle qui s’étend entre l’Antiquité et le Moyen Âge central, entre le Ve et le Xe siècle. Tout commence par le déclin d’une civilisation et la disparition de l’État romain, qui laisse la place aux royaumes barbares qui, non dépourvus d’une certaine rigueur et loin d’entraîner la destruction de l’Occident, ont donné naissance à de nouvelles entités politiques et sociales.

Si la décadence morale et culturelle a également affecté l’Église, le surgissement du mouvement monastique et de son apport à la culture (les moines copistes) a transformé le tissu chrétien en exerçant une double tension entre la fuite du monde (fuga mundi) et la réponse aux besoins de ce monde. Sous son influence, une nouvelle conscience de soi se développe et l’intériorité signe l’émergence d’un nouveau sujet.

Les voies de l’Incarnation surtout livrent à l’auteur une clé pour lire l’histoire : les pèlerinages, le soin des pauvres, le culte des saints, leur calendrier, la circulation des reliques, le culte des morts témoignent de la proximité du divin et de l’humain et éveillent une nouvelle conscience de l’universalité de la société. Ils représentent autant de facteurs qui reconfigurent l’Occident fragmenté depuis la chute de Rome alors que le dialogue grec-latin a laissé la place au dialogue romain-germain. Si la situation est diverse entre les villes et les campagnes, l’édification des églises et leurs liturgies, tels des espaces paradisiaques sur terre, représentent des refuges où chacun peut trouver place.

Des épisodes tirés de la vie des saints, des résumés de chroniques, des extraits de lettres ou de discours illustrent agréablement les analyses de l’auteur qui ne manque pas de présenter les grands penseurs devenus des passeurs culturels: Augustin, Boèce, Cassiodore, Grégoire le Grand, Isidore de Séville, Bède le Vénérable. L’étude de l’évolution des langues et des écrits comme facteurs de la transformation culturelle complète cette fresque passionnante, qui se termine par l’évocation des dernières invasions (Scandinaves, Sarrasins, Magyars) à l’aube du renouveau carolingien, prélude de la chrétienté médiévale.

Même si l’auteur se concentre surtout sur l’histoire de la foi chrétienne plus que sur l’évolution politique et sociologique de l’Occident, son livre, écrit dans une langue agréable, reste très éclairant sur toute cette période charnière trop mal connue de l’histoire de l’Occident.
Pierre Emonet sj

 

Jens Schröter
Jésus de Nazareth
À la recherche de l’homme de Galilée
Genève, Labor et Fides 2018, 320 p.

Cet ouvrage a pour ambition de familiariser le lecteur avec l’état actuel de la recherche historique sur Jésus, une recherche qui ne cesse d’intégrer de nouvelles approches et de nouveaux résultats. Publié en allemand en 2003, il a été réédité six fois, puis traduit en anglais et en français. Quête passionnante, car Jésus a marqué notre civilisation européenne d’une manière unique et est, plus que jamais, actuel (les médias s’intéressent beaucoup à lui). Confrontations entre papes et empereurs, croisades, élans réformateurs, déclaration des Droits de l’homme: l’auteur va tenter de juger tous ces éléments.

Les écrits composant le Nouveau Testament doivent être lus, dit-il, comme des témoignages de la foi en Jésus. Dans l’introduction, il expose ce que vécurent les chrétiens à Rome dans les premiers siècles de notre ère. Dans le chapitre B1 est esquissé l’environnement au sein duquel doit être appréhendée la figure historique de Jésus. Le B2 est consacré aux caractéristiques de son activité. Le règne de Dieu débute avec Jean, qui incarnait le modèle d’un renouveau par l’isolement, alors que Jésus choisit les régions juives pour délivrer son message. Jésus opère des miracles, des guérisons, des exorcismes, allant même jusqu’à ramener des morts à la vie, mais surtout il propose son enseignement aux foules en utilisant ses talents de conteur. Flavius Josèphe en parlera.

L’auteur fait des liens avec les philosophes et les médecins de l’époque et revoit comment les évangélistes rapportent tous une vision de Jésus qui leur est propre. Le ministère de celui-ci est un facteur de polarisation des esprits, suscitant des réactions hostiles chez ses adversaires, en particulier parmi les Pharisiens. Le chapitre C se focalise ainsi sur les effets que ce Fils de l’homme a produits: vrai homme? vrai Dieu? La controverse est très grande au début du christianisme. Le Jésus des apocryphes suscite de nombreux récits avec des éléments légendaires; le Vendredi Saint et Pâques de nombreuses Pietà et de multiples autres œuvres picturales et musicales tout au long de l’histoire. Dans la culture contemporaine Jésus se retrouve au cinéma et dans des pièces de théâtre. Le livre se termine sur ce constat: le «qui était-il?» est indissociable du «qui est-il aujourd’hui?»
Marie-Luce Dayer

 

Bernard Sesboüé
L’Église et la liberté
Paris, Salvator 2019, 264 p.

Comment l’Église a-t-elle servi la liberté de l’homme au cours de l’histoire? L’auteur présente quelques-unes des théologies chrétiennes de la liberté qui ont exercé le plus d’influence sur le développement de la pensée de l’Église. Pour commencer celle d’Irénée qui, dans son livre Contre les hérésies, a inséré un véritable traité sur la liberté humaine. Trois siècles plus tard, Augustin, après avoir prôné qu’avec la grâce de Dieu l’homme pouvait trouver la voie de la vraie liberté, fit une tragique volte-face en considérant que pour des raisons politiques il fallait «forcer» les hérétiques et les schismatiques à rentrer dans l’Église. Le Moyen Âge s’appuiera sur ces notoires dires d’Augustin. Ainsi, pour défendre sa foi, l’Église poursuivra l’hérétique au travers de l’Inquisition et le condamnera à la mort au besoin.

Autre zone d’ombre dénoncée par le Père Sesboüé sj: la traite des Noirs. L’Église ne s’est pas suffisamment opposée au principe de l’esclavage par lequel l’homme perd la liberté dans laquelle il a été créé.

Il faut dire que l’Église vit dans l’histoire et est soumise à toutes les lois de son développement. À l’époque de l’Inquisition, on était particulièrement intolérant face à ceux qui refusaient la religion unique du royaume. Quant à la traite des Noirs, elle était tellement lucrative que les grands de ce monde cherchèrent pendant des siècles à la développer.

Le Père Sesboüé sj cherche aussi à rendre justice à ce que l’Église a réellement accompli et qui risque d’être oublié. Il met en lumière le fait qu’elle a su revenir de ses erreurs et retrouver le chemin de la Vérité. Jusqu’à la fin des temps, elle nous présentera les paroles libératrices données par le Christ qui est l’homme libre par excellence.

Livre passionnant tant les ombres qui ont entaché l’Église sont bien analysées. Ne rejoignent-elles pas les grandes questions d’aujourd’hui: les migrants ne sont-ils pas bien souvent les esclaves de jadis? Et les chrétiens persécutés ne sont-ils pas maltraités comme le furent les martyrs de l’Inquisition?
Monique Desthieux

 

David Douyère
Communiquer la doctrine catholique
Textes et conversations durant le concile Vatican II
d’après le journal d’Yves Congar
Genève, Labor et Fides 2018, 252 p.

Ce livre se présente comme un exercice d’analyse technique de la communication intra-conciliaire. Il s’appuie sur l’ouvrage du Frère Dominicain Yves Congar, Mon journal du Concile, qui reflète les discussions, atermoiements, courants de pensée et tactiques de certains Pères conciliaire. Analyse des communications orales en Assemblée plénière, jeu des textes proposés en Commissions, sollicitation des grandes autorités ecclésiastiques du moment (dont Mgrs Garonne, Suenens et Wojtyla, le futur pape Jean Paul II), orientations des théologiens patentés: tout cela fait partie de l’analyse de la communication intra-conciliaire.

Ceux qui ne sont pas spécialistes de communication se contenteront de lire l’ouvrage de Congar qui ne fut, à la demande de son auteur, publié que trente-cinq ans après la fin du Concile, en l’an 2000. Congar pensait -à tort- que la plupart des protagonistes seraient morts à cette date-là.

L’ouvrage de Congar le dit, et les analyses techniques de David Douyère le confirment: le Concile ne fut pas un long fleuve tranquille. Les tensions théologiques et ecclésiologiques se coulaient dans des stratégies de communication. Ce qui apparaissait en 1965 comme un immense courant, ultra majoritaire, presque unanime, se révèle le fruit d’une majorité modeste mais inventive et pugnace. Ce livre intéressera les spécialistes et donnera aux fidèles une idée moins simpliste de la façon dont l’esprit parle aux Églises.
Étienne Perrot sj

 

Michel Fédou
La littérature grecque d’Homère à Platon
Enjeux pour une théologie de la culture
Bruxelles, éd. jésuites 2019, 480 p.

Ce livre, nous dit l’auteur -un jésuite agrégé de lettres classiques, helléniste et théologien-, n’aurait pas pu voir le jour s’il ne lui avait pas été donné de pratiquer deux disciplines bien distinctes: les lettres classiques et la théologie chrétienne. Dans le contexte des traditions culturelles et religieuses de leur temps, les auteurs de l’Antiquité chrétienne ont rendu compte de la voie du Christ. Ce faisant, ils prenaient le risque de se voir accusés d’hellénisation du christianisme.

Divisé en trois parties, l’ouvrage nous donne d’abord le récit de l’épopée, récit historique où nous trouvons «Homère et ses héros de l’Iliade -Hélène, Agamemnon, Ajax, Diomède, Ulysse, Hécube, Andromaque, Achille». Chez Homère, le monde des dieux se mêle aux choses de la terre et aux humains. L’auteur nous parle donc de poésie. Ils sont très nombreux les poètes qu’il présente successivement! Le tragique traverse l’histoire. Peines et joies des héros se sont maintes fois faits prières.

La deuxième partie (très longue) décrit le théâtre à travers des auteurs tels que Sophocle, Euripide, Aristophane. Enfin la troisième partie traite de philosophie et de religion avec les présocratiques, puis Socrate et Platon. Certains personnages ou épisodes de la littérature grecque peuvent être perçus du point de vue chrétien comme ayant une valeur figurative ou typologique.

En plongeant dans les textes anciens, on se confronte à des conflits entre auteurs orientés de manière inverse (Celse et Origène, Cyrille d’Alexandrie et Julien, et d’autres encore). Beaucoup d’écrivains du début du christianisme lurent les écrits de l’Antiquité grecque, y découvrant de nombreuses erreurs mais aussi de grandes proximités entre certains enseignements de Platon (empruntés ou volés à Moïse) et la doctrine biblique. L’histoire de la Révélation et du Salut est coextensive à toute l’histoire du monde, mais son sommet insurpassable est atteint avec l’Incarnation.

Pour Michel Fédou, il incombe donc à la théologie de s’intéresser encore à la littérature de ce monde antique, car les chrétiens doivent entrer dans un vrai dialogue avec les autres croyants pour qu’une réflexion de fond se fasse sur le rapport du christianisme avec les autres traditions culturelles et religieuses de l’humanité. Réflexion spécialement nécessaire dans le contexte du continent asiatique (hindouisme, bouddhisme).
Marie-Luce Dayer

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