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jeudi, 02 avril 2020 13:25

La Chute: quand la fiction rattrape la réalité

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Jared Muralt, "La chute", planche 2, Éditions Futuropolis 2020Dans ce premier chapitre d’une future saga, le bédéiste Jared Muralt nous plonge dans une Suisse ravagée par une pandémie de «grippe estivale» et secouée par une crise écologique, économique, sociale et politique. Une BD saisissante qui fait écho à notre actualité du Covid-19.

Comment survivre dans un monde au bord du gouffre? Quelles sont les raisons qui ont amené les hommes vers l’apocalypse? C’est à ces questions des plus actuelles, liées aux peurs les plus profondes de l’être humain, que Jared Muralt soumet sa plume et son trait dans La Chute.

La thématique du péril épidémique et/ou de fin du monde a depuis toujours nourri les auteurs de science-fiction, qui ont souvent su percevoir, extrapoler et mettre les maux de la société dans des récits fascinants d’anticipation. Si certains restent des visionnaires, en avance sur leur temps, d’autres parviennent à conter l’imaginaire dystopique dans un avenir plus imminent. Et la bande dessinée ne déroge pas à la règle, à l’image de celle de Jared Muralt.

HellshipL’illustrateur bernois, déjà auteur de Hellship (Paquet, 2015), qui narrait la vie quotidienne de l’équipage d’un B-25 pendant la Seconde Guerre mondiale, nous livre un premier tome au cordeau, paru le 4 mars, quelques jours avant la mise en place du confinement dans son pays. Cette série de six volumes à venir, en préparation depuis six ans, imagine les conséquences d’une pandémie et anticipe l’effondrement de la société.

Déclenchement

La Chute nous entraîne au cœur d’une Berne sinistrée, émeutière, suffocante et caniculaire. Dans ce décorum rare -c’est dire si le monde va mal-, un père tente de mener les deux bouts avec ses deux enfants. Il vient de perdre son emploi et son épouse (qu’on ne verra jamais dans ces cases), une infirmière contaminée durant son service en soins intensifs, premier lieu touché par l’arrivée en masse de malades, gérée tant bien que mal par un personnel soignant et des médecins dépassés par l’ampleur de ce virus grippal qui décime les populations urbaines. Vent de panique et climat délétère s’entrechoquent; le chacun pour soi devient dès lors le maître-mot.

Si ce premier tome évoque La Route de Cormac McCarthy, le récit démarre à la manière de World War Z, du moins son adaptation au cinéma avec Brad Pitt. À vitesse grand V. En deux cases, Muralt installe l’ambiance anxiogène relayée sur les ondes radiophoniques qui relatent par flashs infos un monde déchiré par une crise sanitaire sans précédent, révélatrice d'un système obsolète et fracturé. Pour cette famille, ce cataclysme social va resserrer les liens familiaux.

Point de non-retour

Ce premier volet trouve sa pleine puissance dans un graphisme réaliste et détaillé, jouant habilement avec les ombres et les lumières; des planches aux lignes claires, baignées de couleurs étonnamment printanières. Dessin et narration se répondent ainsi parfaitement, dépeignant une Helvétie en chute libre, entre récession, pillages des supermarchés, pénurie alimentaire, checkpoints à tous les carrefours et morts empilés dans les fosses communes. Violences et crimes battent la mesure dans des zones de quarantaine qui exhalent l’odeur fétide des cadavres.

Muralt concentre sa vision chaotique, cernant Berne par les avions de chasse, les tanks et les forces de l’ordre qui font feu sur ceux qui tentent de quitter les zones. Pendant ce temps, dans les rues désolées, un homme assène le paradis perdu et la colère divine. Pour ce père et ses enfants, la fuite devient l’unique échappatoire pour survivre dans un monde déshumanisé, apeuré par l’incertitude du lendemain.

Demain, du mieux... peut-être

Si le scénario se révèle volontairement plus sombre que notre actualité, Muralt entremêle réalité et fiction avec une justesse saisissante. Et l’auteur garde espoir. Dans les futurs tomes, la population devrait apprendre d’elle-même, créant de nouveaux liens sociaux, «un peu comme à l'époque de la chute de l'Empire romain, avec l'apparition de nouveaux États», comme il le formule. À suivre de près.

Jared Muralt, La Chute, Éditions Futuropolis, 4 mars 2020, 72 p.

Jared Muralt, "La Chute", Éditions Futuropolis, pages de couverture

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