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lundi, 17 août 2020 17:00

Dieu, le diable et la femme

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roman et nouvelle huysmansDieu, le diable et la femme sont les trois principaux protagonistes de l’œuvre de Huysmans qui se déroule dans le Paris des messes noires, des sabbats de femmes hystériques, de prêtres diaboliques de la fin du XIXe siècle, toutes choses qui à l’esprit cartésien et jacobin d’un homme d’aujourd’hui semblent être des accessoires de mélodrame. Et cependant un homme comme Paul Valéry goûtait et prisait Huysmans. Valéry, qui avait reçu une éducation catholique, aimait les femmes et sans croire au dieu de Pascal pensait que le diable était un personnage sans lequel on ne fait pas grand chose. L’auteur de Mon Faust était-il hégélien à son insu?

JK Huysmans
Romans et nouvelles
Pléiade numéro 642
Paris, 2019 Gallimard, 1856 p.

Pour un contemporain la modernité est le sésame de toutes les émancipations, et en particulier la porte de sortie du christianisme dogmatique. La modernité étant une religion comme une autre, avec ses dogmes, ses docteurs, ses croyants. La nature ayant horreur du vide, la religion de l’homme a remplacé celle de Dieu.

Huysmans à ces esprits pose un problème. Ils admirent l’artiste, s’enchantent de Là-bas, d’À rebours, mais le retour de Huysmans à la foi les déconcerte. Ils y voient une «régression». Je parle de la foi confessée par Verlaine, Villiers, Bloy, Barbey, Claudel, et qui avait au fond toujours été celle de Rimbaud. Le satanisme de Huysmans ne les gêne pas. Certains même y trouvent un certain ragoût, même s’ils ne croient pas plus au Diable qu’à Dieu. Ce qu’ils aiment en lui, et déjà aimer Huysmans est suspect, c’est son esthétisme et son dandysme. Autrement dit son côté décadent. À rebours offre tout cela. C’est l’évangile de tous les décadents. Ce livre marqua fortement tous les contemporains. Il fut vanté par Wilde, Mallarmé, les Goncourt, Bloy, Gourmont, Péladan, Pierre Louÿs, Valéry… Il enchanta toute une génération de lettrés qui, tout en ayant rejeté la foi, gardaient comme un trésor le souvenir de la foi perdue, et continuaient de parler la grammaire du catholicisme comme si Dieu n’avait jamais cessé d’exister.

Après Les Fleurs du Mal, Barbey d’Aurevilly, qui sur le Diable en savait autant que Baudelaire, lança à ce dernier ce défi: «Il ne vous reste plus logiquement que le choix entre le canon d’un pistolet et les pieds de la Croix.» Baudelaire choisit les pieds de la Croix. Huysmans également. Mais il avait auparavant traversé cette nuit de l’âme et du siècle. Il avait côtoyé sorciers et sorcières et s’était passionné pour Gilles de Rais, et, pire que tout, il avait respiré l’air d’un monde d’où Dieu était en train de disparaître.

Des Esseintes, le héros d’À rebours, dans lequel le Huysmans de quarante ans a mis toutes ses complaisances et toute sa foi de désespéré, n’en est pas moins un personnage attachant. C’est un aristocrate que dégoûtent les temps et les mœurs démocratiques, la philosophie utilitariste, l’esprit bourgeois et mercantile. Bref tous les prolégomènes du Progrès. Comme il dispose d’une immense fortune, il décide de vivre à l’écart du siècle, dans une thébaïde de sa façon qu’il meuble de tous les raffinements possibles. Au Moyen Âge, il eut frappé à la porte d’un cloître.

Donc ce misanthrope n’a que le choix de raffiner ses goûts, ses dégoûts, ses haines, ses mépris. Il célèbre les meilleurs artistes de son temps qui sont pour la plupart de ses amis. Son jugement est sûr, son goût est excellent. Pour les anciens, c’est autre chose. Il prend le contrepied de l’éducation classique, préfère Lucain à Virgile et avoue une prédilection marquée pour les écrivains latins de la décadence qui commençaient déjà à martyriser la langue comme le fit Mallarmé avec la syntaxe française et dans lesquels il voit les équivalents des artistes de son temps qu’il aime.

Chose étrange, la femme qui occupa une si grande place dans ses premiers livres est absente de la vie de Des Esseintes. On laisse entendre qu’il aurait connu des amours babyloniens, tels que Gilles de Rais aurait pu les imaginer et les pratiquer. Pour donner du piquant à son existence et supporter le blême ennui –car il faut bien remplir le vide des jours quand on est riche et qu’on ne voit personne– il invente des corruptions comme on change et charge de bibelots ses étagères. (Rappelons la place du bibelot dans la poésie de Mallarmé.) Il paie par exemple trois mois de lupanar à un tout jeune homme pour se donner le plaisir d’en faire un assassin ou bien il fait incruster des pierres précieuses dans l’écaille d’une torture qu’il promène au bout d’une laisse.

La lecture d’un tel livre, auquel Oscar Wilde donna une suite en écrivant son Dorian Gray, enchante autant qu’elle désole. Elle nous laisse dans les sentiments de Barbey apostrophant Baudelaire.

Les derniers livres de Huysmans sont des livres de converti, de pénitent, d’apologète, faits pour être lus par son directeur de conscience ou par des âmes qui se sont échappées du même bourbier. Le bourbier n’était en l’occurrence rien d’autre que le monde.

Après plusieurs séjours à la Trappe, où il pensait pouvoir mieux faire réparation et assurer son salut que dans un monde fait pour remplir de dégoût son cœur, Huysmans mourut d’un cancer de la bouche en 1907 dans son appartement de la rue Saint-Placide, à cinq cent mètres de la rue où était mort vingt ans plus tôt son ami Barbey d’Aurevilly.

Écoutons les derniers mots du roman: «Des Esseintes tomba accablé sur une chaise. "Dans deux jours je serai à Paris; allons, fit-il, tout est bien fini; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu’au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j’ouvre malgré moi les digues. Ah! le courage me fait défaut et le cœur me lève! Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul dans la nuit sous un firmament que n’éclaire plus les consolants fanaux du vieil espoir!»

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