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mercredi, 16 décembre 2020 11:45

Recension n°698

Chaque trimestre, la revue choisir présente une sélection de recensions d'ouvrages.

NobelLudovic Nobel
Jésus et son monde
Paris, Cerf 2020, 200 p.

L’auteur, prêtre de la société missionnaire de Bethléem, professeur de Nouveau Testament à l’Université de Fribourg, retrace brièvement l’histoire de la région où se déroula la vie et le destin de Jésus -l’Empire romain et, à l’intérieur de celui-ci, le petit royaume de Palestine-, depuis le temps d’Alexandre le Grand, en passant par Hérode le Grand et jusqu’à la guerre juive et la destruction du Temple.

Il décrit ensuite les croyances et les religions au temps de Jésus, notamment les partis religieux (sadducéens, pharisiens, etc.), puis s’attache à Jésus de Nazareth, de sa naissance à sa mort, au travers d'un parcours géographique passant par le désert, la Galilée, la Samarie et s’attardant sur Jérusalem, la Ville sainte.

L’auteur écrit avec simplicité, mais sans ignorer les problèmes historiques et théologiques autour des Évangiles. Son jugement est équilibré. Le portrait des pharisiens enfermés dans leur légalisme «est sans doute trop unilatéral et reflète davantage les tensions vécues par la communauté chrétienne à l’époque de la rédaction du Nouveau Testament que celles connues par Jésus durant son ministère», écrit-il.

Les lieux où se situent les épisodes évangéliques sont décrits avec précision: on sent Ludovic Nobel attentif aux cadres, aux espaces qu’il a visités et dont il a étudié les données archéologiques et l’histoire. Souvent il relit simplement les épisodes évangéliques en les éclairant par quelques apports concrets. Par exemple, pour les noces de Cana, il décrit les usages et rites du mariage, où «la fiancée et toutes les autres femmes ne participaient pas au festin des noces» mais s’affairaient au service: c’est pourquoi Marie s’aperçut assez vite qu’il n’y avait plus de vin.

Quelques excursus (les impôts et monnaies en Palestine, les techniques de pêche, la synagogue, les rites et pratiques funéraires, etc.) seront utiles aux lecteurs ; par contre les cartes sont assez peu lisibles et on préférera celles insérées dans nos Bibles. Enfin le tableau chronologique exige de bons yeux et fait aussi double emploi avec ceux de nos Bibles. Certaines datations d’écrits du Nouveau Testament étonnent, par exemple pour la lettre de Jacques (60-90) ou la lettre aux Hébreux citée deux fois. Notons en dernier lieu le lexique de cinquante termes expliqués.

Bref, un livre agréable à lire, sans accent polémique, mais qui devrait servir à une première découverte du monde où vivait Jésus.
Joseph Hug sj

 

MaguesyanPascal Maguesyan (dir.)
Mesopotamia
Une aventure patrimoniale en Irak
Paris, Première partie 2020, 256 p.

Ce grand ouvrage entend contribuer à la restauration de la dignité des communautés chrétiennes et yézidies d’Irak, fragilisées à l’extrême par les groupes criminels islamistes depuis 2014. Le livre suit un plan géographique, traversant la province de Ninive, la ville de Mossoul, le Kurdistan d’Irak au nord, puis les provinces de Kirkouk et de Bagdad. Les monuments -monastères, églises, tombeaux, sites archéologiques- sont illustrés par de très belles photos d’aujourd’hui et quelques-unes d’autrefois: des images de bâtiments dévastés, mais aussi en reconstruction, ainsi que des clichés émouvants de communautés à nouveau rassemblées pour la prière ou la garde de leurs lieux de culte. Ces photos sont introduites par des notices historiques qui s’appuient sur des études renommées, comme celle de Jean-Maurice Fiey, Jalons pour une histoire de l’Église en Iraq.

Six communautés ou Églises chrétiennes (syriaques-catholiques, chaldéens, orthodoxes, arméniennes, assyriennes, latine avec les dominicains de Mossoul) constituent la plus grande partie du livre. Viennent s’ajouter six monuments des yézidis, ainsi que, pour les juifs, la tombe du prophète Nahum, celui qui avait annoncé la chute de la capitale assyrienne de Ninive. Les notices forment une petite introduction aux différentes Églises d’Orient. Celle concernant les Yézidis, rédigée avec l’appui d’une auteure doctorante à l’Université de Montpellier, décrit brièvement une communauté (chi'ite kurde?) peu connue mais dont l’histoire toute récente a été marquée par la tentative d’extermination de la part des groupes islamistes entre 2014 et 2016.

Les notices historiques et surtout les photos des destructions récentes montrent en fait que toutes ces communautés n’ont cessé d’être menacées et décimées, en particulier au cours des derniers siècles (massacre des Arméniens et des Assyriens sous l’Empire ottoman, mesures oppressives du temps de Saddam Hussein qui voulait tout arabiser) mais aussi aujourd’hui du fait d’un État irakien très fragile.

Les chiffres des chrétiens mentionnés dans le livre semblent fortement surévalués: ils doivent se situer plus près du demi-million que du 1,2 million, avec maintenant d’importantes diasporas sur les cinq continents. Mais l’ouvrage entend surtout valoriser l’immense patrimoine artistique de ces régions le long du Tigre, car c’est ainsi que l’on peut aider les populations traumatisées à se stabiliser. «Toute communauté humaine arrachée à son patrimoine est comme un arbre auquel on coupe les racines», écrit Marie-Ange Denoyel dans le prologue.

Cet ouvrage de Pascal Maguesyan, en trois langues -français, anglais, arabe- et soutenu par l’Œuvre d’Orient et d’autres fondations, représente une contribution importante à la défense du patrimoine des communautés menacées entre le Tigre et l’Euphrate.
Joseph Hug sj

 

SiratRené-Samuel Sirat
Itinéraire d’un enfant juif d’Algérie
Paris, Albin Michel 2020, 192 p.

Ce récit (auto)biographique, issu des entretiens entre l’ancien Grand Rabbin de France René-Samuel Sirat (né en 1930 près de la frontière tunisienne) et Michel Allouche, nous plonge dans un monde disparu, celui des juifs d’Algérie. S’il subsiste un petit nombre d’israélites au Maroc et en Tunisie, ce n’est plus le cas en Algérie. Pourtant, pendant au moins deux millénaires, déjà avant la présence romaine, les juifs ont fait partie intégrante de ce pays.

L’irruption de l’islam au cours du VIIIe siècle leur a fait connaître le statut de dhimmis, soit d’une religion du livre tolérée, mais devant payer tribut et soumise à diverses restrictions. Puis, au fil de la «reconquête» ibérique par les rois chrétiens et de son point d’orgue, l’expulsion des juifs à la fin du XVe siècle, nombre de ces derniers ont traversé la Méditerranée, apportant avec eux tout le raffinement, notamment musical, de la défunte Andalousie.

La prise d’Alger aux Ottomans par les Français en 1830 fit de l’Algérie une colonie de peuplement. Tels les Portugais arrivant en Inde au XVIe siècle et découvrant les chrétiens de St Thomas, les juifs de France marquèrent leur étonnement devant les costumes, certains éléments liturgiques, la musique, la cuisine, la langue (l’arabe dialectal) des juifs algériens. Ceux-ci, en effet, tout en ayant maintenu et cultivé l’ensemble des caractéristiques de leur religion, étaient bien plus proches de la population autochtone que des colons. Le rabbin Sirat relate comment au lycée il subissait «durement la haine totale exprimée (…) par certains condisciples chrétiens» et que «les discussions avec les Français se terminaient toujours par des insultes antisémites», alors que l’entente était bonne avec ses camarades musulmans.

Le décret du ministre de la Justice (juif) Crémieux, qui fit en 1870 des juifs d’Algérie des citoyens français en raison de leur foi, avait clairement des visées assimilationnistes, suivant alors l’idéologie d’État jacobine. Ils durent notamment franciser leurs prénoms. On sent chez Sirat la déception devant le regard condescendant et la «volonté ‹colonisatrice› du Consistoire» central israélite de France, dont «l’objectif était de faire des juifs algériens de bons Français de confession israélite».

Le dernier épisode fut aussi bref que brutal: la guerre d’Algérie exacerba les oppositions entre les communautés et mit à l’épreuve les 140 000 juifs d’Algérie, «annexés» de gré ou de force par les Français. Sirat évoque des gestes courageux d’apaisement accomplis par des juifs dans ce contexte mouvant, mais les violences et la guerre avaient déjà semé trop de haines, et l’aspiration d’un Camus à une Algérie multiculturelle restera sans grand écho. Il n’y eut pas de Mandela parmi les chefs nationalistes et, à l’instar des pieds-noirs, les juifs d’Algérie, craignant de ne plus avoir leur place dans le pays, le quittèrent pratiquement tous.

René-Samuel Sirat, après de nombreux engagements comme enseignant, formateur et chercheur, est devenu le premier Sépharade à accéder à la fonction de Grand Rabbin de France, qu’il occupa de 1981 à 1988, signe de l’intégration des juifs d’Algérie à la communauté juive de France. Sa propre sensibilité et sa trajectoire l’ont fait s’impliquer dans le dialogue interreligieux. Pour cet homme minutieux et scrupuleux, un tel dialogue n’a de sens qu’en étant bien ancré dans sa propre foi. Son origine lui a aussi fait ressentir le besoin de reconnaissance et d’organisation des musulmans de France et craindre le boulevard ouvert à l’islamisme par la mise à distance de cette religion fortement présente.

Cette biographie vient à point nommé pour éclairer cet aspect peu connu des relations algéro-françaises. En Algérie aussi paraissent des études témoignant d’un intérêt pour l’apport juif. Ainsi cet étonnant ouvrage du journaliste Aïssa Chenouf, Les juifs d’Algérie, publié en 2004 (éditions El Maarifa). Signe que la rencontre des cultures, l’intérêt pour l’autre n’ont pas été anéantis dans ce pays par les déchirements connus. C’est que l’Homme, tant qu’il reste Homme, a besoin de savoir d’où il vient.
René Longet

 

BrinaAldo Brina
Chroniques de l’asile
Genève, Labor & Fides 2020, 144 p.

Le 2 mai 1992, Zlata Filipovic, 11 ans, se réfugie dans la cave de son immeuble de Sarajevo. Ce sont les premiers jours de guerre dans la capitale bosniaque. Pendant plus d’un an, l’enfant consigne dans son journal intime les détails de son quotidien bouleversé par la guerre. En 1993, le Journal de Zlata devient un best-seller.

À Genève, un jeune garçon de l’école primaire de Pinchat le reçoit pour les promotions de fin d’année. Devenu adulte, Aldo Brina se consacrera à l’asile. D’où ce livre-témoignage d’un jeune homme engagé dans l’aide aux réfugiés à Genève, d’abord au Centre social protestant, puis dans des permanences juridiques et des mouvements associatifs, toujours au cœur du réseau de défense des réfugiés.

Lobbyiste d’une cause humanitaire sans concession face à la logique de l’État de droit -forcément rigide et froide-, défenseur d’un droit d’asile compréhensif face au durcissement pragmatique suisse et européen, il nous emmène dans les bureaux juridiques ou d’entraide, vers ce qui fait le quotidien d’un militant aux côtés d’hommes et de femmes venus de pays en guerre, recherchant un regroupement familial, un visa, un statut de réfugié. Et cela au travers de nombreux prérequis administratifs variés et formels. Le mariage de ce couple syrien, dont l’homme désire faire venir sa femme en Suisse, est-il authentique ou est-ce une tentative de «contourner les dispositions légales en vigueur»?

On ne peut s’attendre à moins du point de vue d’une logique étatique mais, on l'aura compris, ce n’est pas le camp qu’a choisi l’auteur, qui se range du côté de la compréhension inconditionnelle devant une situation difficile ou bloquée, allant jusqu’à ne pas accabler les dealers qui trafiquent dans nos rues, venus parfois de l’asile.

D’un côté, ces collaborateurs totalement dévoués, qui travaillent même la nuit, si nécessaires pour faire aboutir une cause et parfois sauver des vies. De l’autre, l’hydre de l’administration et la raison d’État. Être sans concession face à la realpolitik, c’est le pari d’Aldo Brina, exposé dans ce livre prenant et écrit dans une langue parfaite.
Valérie Bory

 

ChansonPhilippe Chanson
Dans la fabrique des identités
Embarras, dérives et ouvertures
Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture 2020, 98 p.

«Pour être franc, je me suis demandé comment je m’étais laissé entraîner à accepter une contribution sur cet ‹objet› aussi erratique et improbable qu’est l’identité.» Philippe Chanson est théologien et docteur en sciences sociales et anthropologie. Son expérience de vie aux Antilles et en Guyane, où il a enseigné, a enrichi ses travaux de recherche.

Dans cet ouvrage, l’auteur interroge la notion d’individu et d’appartenances groupales, et donne des balises «visant à nous armer d’une véritable vigilance terminologique». Il dénonce des excès en tous sens (identité morale, affective, collective, ethnique, juridique, physique, génétique, politique, sexuelle, de genre, etc.). Difficile de s’y retrouver!

Le mot même d’«identité» est ambigu, dit Philippe Chanson, car nous sommes des identités vivantes, organiques et donc évolutives, «en fabrication permanente». La notion est donc relative et à relativiser. Et de soulever les embarras qui surgissent lorsque le terme «identité» est associé à des collectifs, tels que identité groupale, sociale, nationale, professionnelle, culturelle, religieuse. «Comment réduire un individu à une totalité socio-groupale?» demande l’auteur.

Pour dépasser ces «embarras», il propose des «pistes de sorties». Il faut repenser l’identité en sortant des schémas classiques et des lexiques rédhibitoires, car nous sommes «entrés dans une ère de métissage à grande vitesse». Nos identités sont toujours ouvertes, elles s’élargissent au contact des autres toujours différents, puisque la trame de toute existence n’est pas l’identique mais bien le «différent». Et de citer Amin Maalouf (Les identités meurtrières) et Édouard Glissant qui propose de passer du Qui suis-je? au D’où suis-je? Pour l’identité religieuse, l’auteur évoque deux primats: celui du groupe sur l’individu et celui de l’individu sur le groupe.

Pour tout ceux qui n’ont pas eu la chance de suivre les cours de Philippe Chanson, ce petit livre condensé ouvre heureusement un champ de questionnements, d’expériences, de recherches infinies pour une fabrication permanente d’un tissage collectif. Merci à l’auteur d’avoir surmonté son appréhension!
Marie-Thérèse Bouchardy

 

SutterSteffenPierre-Eric Sutter, Loïc Steffen
N’ayez pas peur du collapse
Paris, Desclée de Brouwer 2020, 284 p.

Les risques sont connus depuis au moins un demi-siècle. Malgré les législations internationales et nationales, les appels, les alertes et aussi certaines modifications de comportement et de produits, il n’a pas été possible de réduire l’empreinte écologique de l’humanité. Au contraire, nous vivons de plus en plus à crédit.

Cette prise de conscience est traumatisante car, «avec le récit du collapse, le long fleuve tranquille de nos projets futurs est radicalement remis en cause (travail, couple et enfants, etc.)». Mais «on est aussi frappé par les boucs émissaires mis en avant sans discussion possible: c’est la faute au patriarcat, c’est la faute au colonialisme, c’est la faute au capitalisme, c’est la faute de l’homme. Et les solutions découlent de l’éradication du bouc émissaire désigné.»

Les auteurs identifient le collapse comme une difficulté croissante à assurer ces services vitaux que sont l’alimentation, la sécurité, l’énergie, les soins, les retraites ou le logement. Mais le collapse peut aussi être celui de nos représentations: il s’agit d’accepter que «les lois de la nature soient hiérarchiquement supérieures aux lois humaines et non le contraire». Enfin, ce peut être aussi une division croissante de la société, une radicalisation des positions.

Ils restent toutefois muets sur les modalités concrètes de l’effondrement: perte de productivité des sols? vague de migrations climatiques? explosion des prix en raison de ressources raréfiées et implosion du système monétaire et du pouvoir d’achat? modification du régime hydrologique? La perte de la capacité de réponse est, il est vrai, déjà bien avancée dans le monde à travers la montée du populisme et du nationalisme et de ses contenus: affaiblissement des plateformes de concertation multilatérales, rejet des préoccupations écologiques, démantèlement de l’État de droit et de l’action citoyenne.

Reste à savoir si le collapse donnera lieu à davantage d’équité et de solidarité, par exemple à travers «un rationnement drastique de l’énergie ou de la nourriture » pour assurer les besoins de base de tous, et un développement de l’autosuffisance énergétique et alimentaire. Pour parvenir à cette issue positive, les auteurs proposent une démarche d’introspection et de reconnexion au spirituel, une maîtrise des passions et «l’exigence de rigueur dans l’argumentation». «L’être humain doit réfléchir à ce qu’il doit sauver pour ne pas disparaître.» De cette manière «nous pouvons éviter que l’effondrement soit trop violent (…). Nous pouvons envisager, espérer même, une vie décente après le collapse», écrivent-ils.

On peut cependant douter que des vertus qui n’ont pas suffi pour mener une démarche préventive puissent prendre le dessus une fois le collapse survenu, d’autant plus si les structures capables d’assurer une distribution équitable et une relocalisation fonctionnelle ne sont plus là. Mais le livre peut aussi se lire comme un ultime plaidoyer pour réussir la transition…
René Longet

 

BurnandÉric Burnand (scénario)
Fanny Vaucher (dessins)
Le siècle d’Emma
Une famille suisse dans les turbulences du XXe siècle
Lausanne, Antipodes 2019, 224 p.

Depuis quelques années, le marché de la bande dessinée, du roman graphique et du manga est saturé de nouveautés. Les maisons d’édition soignent particulièrement les couvertures de leurs ouvrages pour tenter de harponner le lecteur. Elles sont parfois si belles qu’on en arrive à être déçu par le contenu! À l’inverse, avec une couverture qui ne paye pas de mine, Le siècle d’Emma réjouit à sa lecture.

Les dessins de Fanny Vaucher, qui semblent peu travaillés de prime abord, s’avèrent parfaitement adaptés au format du roman graphique et en adéquation avec le récit d’Éric Burnand, une figure bien connue des téléspectateurs romands pour avoir notamment présenté le magazine d’actualité Mise au Point dont il est l’un des concepteurs. On peinerait même à imaginer ce récit illustré autrement.

Le livre nous fait vivre un siècle d’histoire suisse à travers le destin d’une famille. Chaque génération est représentée par l’un de ses membres, dont le prénom donne le titre à un chapitre, et chaque chapitre met également en exergue un personnage historique. Le mélange de fiction et de réalité fonctionne très bien. À aucun moment l’ancrage de cette famille fictive dans la réalité historique ne paraît tiré par les cheveux.

On entre dans l’Histoire en 1918, pour en ressortir à la fin des années 80. De la grippe espagnole et la grève générale à l’affaire des fiches, tous les événements majeurs sont passés au crible des commentaires de la famille d’Emma. Chaque génération porte ses combats sociaux et politiques en parallèle à ceux de nos voisins européens.

Au fur et à mesure du récit émerge quelque chose de très familier, de très suisse. Dans cette famille sont réunies toutes les sensibilités politiques, les cultures et langues nationales, les appartenances religieuses, et pourtant la discussion reste ouverte et la compréhension mutuelle possible. À l’image de notre politique parlementaire sans doute?

Enfin, ce qui sous-tend fondamentalement l’ouvrage d’un bout à l’autre, c’est le combat des femmes pour leurs droits politiques, économiques et culturels, illustrés par Emma et ses descendantes. À lire et donner à lire à nos propres descendants!
Nicolas Fossati

 

WalcottElizabeth Walcott-Kackshaw
La saison des cerfs-volants
Traduit de l’anglais par Christine Raguet
Genève, Zoe 2020, 240 p.

Elizabeth Walcott-Kackshaw, née à Trinidad, est originaire des Caraïbes. Elle a étudié l’anglais et le français à Londres, avant de retourner fonder une famille dans sa ville natale. Durant son temps-libre, elle écrit des textes profondément engagés, comme ceux de La saison des cerfs-volants, un recueil qui rassemble onze nouvelles centrées sur des histoires de femmes.

À travers les points de vue de ses héroïnes, l’auteure dénonce les tourments quotidiens des femmes, mais également les problèmes sociétaux auxquels fait face son île d’origine: kidnappings, névroses, pédophilie intrafamiliale, écart entre les classes et haine que cela engendre…

Mais le thème le plus récurrent de l’ouvrage reste la complexité des liens familiaux, qu’ils soient vécus dans la peur de perdre un être cher («quiconque abandonne son foyer pour toujours» est, selon la définition donnée par le personnage de Michelle, un ramboutan), dans la jalousie ou encore dans l’amour non partagé d’une mère, d’un père ou d’un frère. Les apparences peuvent parfois paraître roses, mais chaque famille à ses secrets. Et Elizabeth Walcott-Hackshaw sait parfaitement bien dépeindre l’importance qu’accorde l’Homme à l’illusion du parfait…
Élisa Baldassarre

 

Utz Bernard Utz
Un toit
Genève, D’autre part 2020, 120 p.

Un toit est le premier roman du Suisse Bernard Utz, qui a du reste signé cet été une nouvelle inédite dans choisir (n° 696, juillet-août 2020, pp. 65-67). C’est l’histoire d’un homme qui fuit la «civilisation» et construit une cabane à la lisière de la forêt, un rêve qu’il partageait avec sa compagne Célestine avant que celle-ci ne décède, six ans auparavant.

Construire une maison pour se reconstruire intérieurement: son journal de bord en explore les étapes et les difficultés. Les livres de sa femme, rares affaires qu’il a emportées avec lui, vont l’aider à tirer le fil qui le relie à elle, pour ne rien oublier. Les passages sur lesquels Célestine a laissé sa trace le rapprochent d’elle. «À présent que je lis le même livre qu’elle, c’est comme si je pénétrais dans son monde.» En rêve ou en réalité, il la retrouve et se pose cette question: «En fait j’aimerais savoir si en lisant un bouquin, on pourrait rejoindre ceux qui l’ont déjà lu.»

Lire pour apprendre à se connaître, c’est ce que la bibliothérapie permet. Mais lire pour éprouver l’autre, celui qui a déjà parcouru le même livre, voilà qui donne une autre dimension à la lecture! Il faut suivre les indices laissés par le lecteur précédent et se les réapproprier. Une page cornée, une ligne soulignée… l’objet parle! Un livre usagé a ainsi plus de valeur qu’un livre neuf.
Marie-Thérèse Bouchardy

 

HadjdajdFabrice Hadjadj
À moi la gloire
Paris, Salvator 2019, 160 p.

À moi la gloire, titre provocateur! Encore faut-il savoir à qui faut-il rendre gloire: à Dieu? à nous-mêmes? Quand nous rendons gloire à Dieu, ce n’est pas pour lui faire un ajout à sa propre gloire ; la gloire de Dieu est déjà là, bien réelle. Jésus nous a lui-même avertis: «Je ne tire pas ma gloire des hommes» (Jn 5,41).

Certes, les Psaumes nous incitent à rendre gloire au Seigneur, à reconnaître qu’il est digne de notre louange, mais cette demande est là pour nous situer comme créatures devant notre Dieu, si parfait, si aimable. Devons-nous nous souhaiter d’«être glorifiés» ou rester parfaitement humbles?

Saint François de Sales conseillait de «conserver sa bonne renommée en pratiquant l’humilité». Il faut comprendre ce qu’est la véritable humilité. Ce n’est pas celle qui conduit à trop baisser les yeux et à craindre la vantardise. Notre être est social et le paraître aux yeux des autres ne peut être négligé. Si je veux être un témoin fiable, il faut que mon humilité soit attirante, voire même rayonnante: «Que votre lumière brille devant les hommes», recommande le Christ (Mt 5,16). Ce qui faisait dire à Dom Jean-Baptiste Porion, chartreux de la Valsainte: «La plus grande humilité, c’est d’accepter de devenir Dieu.» Saint Irénée ne disait-il pas déjà que: «Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu»!

L’auteur recommande d’accepter d’être assez humble pour désirer être vraiment glorieux, selon le vœu de l’Éternel à notre égard. Humble, parce que je reçois toujours d’un Autre ma propre gloire, et généreux parce que ma propre gloire réclame que d’autres soient glorieux.

Le Christ nous a incités à «porter du fruit»; ainsi nous serons glorifiés en exerçant notre liberté de construire un monde meilleur et en déployant une fécondité propre avec les dons que nous avons reçus pour accomplir la mission que Dieu nous a confiée.
Monique Desthieux

 

cugnoAlain Cugno
Jean de la Croix ou le désir absolu
Paris, Albin Michel 2020, 256 p.

Homme de désir, Jean de la Croix est avant tout un homme libre de tout lien pour se rendre, marque de l’authentique liberté, disponible à ce que Dieu veut de lui. «Par une nuit obscure… Je sortis sans être vue», signale, dès le début de La montée du Carmel, la réceptivité d’une âme dont le désir absolu traverse la nuit obscure, découvre les sonorités inouïes du cantique spirituel, pour advenir à l’incandescence d’une vive flamme qui brûle sans se consumer.

L’originalité de cet ouvrage est de montrer à travers l’exposition de ce qui arrive à l’âme le déploiement d’une expérience humaine d’une singularité absolue, signe de l’universalité divine à laquelle tous sont appelés.

Alain Cugno, avec beaucoup d’intelligence, guide le lecteur en s’appuyant sur les poèmes de Jean de la Croix. Il éclaire les multiples passages de l’œuvre sanjuaniste et trace ainsi avec finesse l’axe de l’itinéraire sur lequel la puissance transformatrice du désir se déploie. Il dévoile ainsi, par-delà la figure du renonçant austère, le profil d’un homme qui, dans l’heureuse passivité reçue de Dieu, jouit d’une vive sensualité et joie spirituelles.

Un livre certes exigeant, mais ô combien fécond pour tous ceux qui veulent, en (re)découvrant un des joyaux de la littérature mystique, en goûter les saveurs divines.
Luc Ruedin sj

 

CausseGuilhem Causse
Le pardon ou la victime relevée
Paris, Salvator 2019, 190 p.

Écrit par un jésuite, voici un ouvrage en lien avec la problématique actuelle des abus sexuels. Travaillant à partir de plusieurs textes bibliques, l’auteur éclaire son propos en proposant de mettre en place des rituels célébrant le retour dans le monde des vivants de ceux qui sont atteints par le mal, qu’ils l’aient subi ou commis. En effet, le pardon est un recours puissant pour que les victimes et les coupables se relèvent et retrouvent leur dignité, leur liberté, leur parole et leur place dans la société. C’est aussi une grande ressource pour les communautés que touche le crime.

Mais comment retrouver le vrai visage du pardon dans un contexte ecclésial, juridique et sociétal qui s’en est éloigné? Comment ne pas réduire le pardon à la reconnaissance de la culpabilité? L’Église, voire la société européenne toute entière, aurait fait l’impasse sur plusieurs dimensions. En se focalisant sur l’intime de la conscience du coupable, on a oublié les dimensions psychiques et corporelles. En se focalisant sur son retour à la légalité, on a oublié la dimension communautaire et sociale. En se focalisant sur le pardon que l’Église donne au pécheur, on a écarté la victime du travail du pardon.

Car si le pardon est bien un travail qui mène l’agresseur à prendre conscience de sa culpabilité, il commence néanmoins avec la victime qui doit prendre conscience du mal subi et demander justice. Cette justice commence par la réconciliation avec soi-même, avant d’aller vers une possible réconciliation avec l’autre. Seul ce travail permet aux deux, victime et agresseur, de redevenir «humains».

L’abus crée une faille, un abîme qui sépare victime et agresseur du reste du monde. «Le pardon est alors ce qui ne laisse pas l’abîme devenir le néant dans lequel serait engloutie l’humanité.» Le pardon franchit cet abîme, mais de façons fort différentes pour la victime et pour l’agresseur.

Pour le coupable, il est une parole, une «voix» qui l’appelle à avouer, même s’il ne comprend pas encore comment l’aveu peut le faire sortir de l’abîme. Pour la victime, le pardon est un geste posé par un autre qui s’est avancé vers elle pour la soigner, la relever, se mettre entre elle et l’agresseur, se retourner contre le coupable en lui faisant un reproche. Ce n’est que lorsqu’il est allé au bout de l’aveu et du repentir que le coupable peut recevoir le pardon. Ce n’est que lorsqu’elle est restaurée dans sa dignité d’être humain par des témoins que la victime peut envisager le pardon. Ainsi l’un et l’autre peuvent à nouveau faire partie du monde des vivants.

Il n’y a pas forcément besoin que victime et agresseur se rencontrent pour que le pardon soit donné et reçu. Le pardon vient délier le coupable de ses actes mauvais pour le relier à sa «puissance d’être» et il vient sortir la victime de la stupéfaction dans laquelle le mal l’a plongée.

Reste que nul ne sait d’où vient le pardon. Il nous échappe tout en révélant en chacun ce qu’il y a de bon en lui. L’homme du pardon est celui qui reconnaît la faille qui le traverse et accepte la promesse d’un avenir meilleur.
Anne Deshusses-Raemy

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