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jeudi, 17 décembre 2020 15:58

Sophie Hunger, artiste polymorphe made in Switzerland

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Sophie Hunger © Jerome WitzEn près de quinze ans, l’auteure-compositrice-interprète, venue des contrées helvétiques, a trouvé la reconnaissance internationale, bravant avec maestria les étiquettes de son pedigree. En septembre 2020, elle a marqué son retour avec un septième album, Halluzinationen, entièrement enregistré en live dans les studios mythiques d’Abbey Road. Moment idoine, en cette période de fêtes de fin d’année, pour une immersion sonore et musicale dans le parcours et la discographie composite de cette artiste multi-instrumentiste, inspirée et inspirante, aventureuse et audacieuse.

Son style ne s’apparente à aucun autre. Chacun de ses albums est une invitation à de nouvelles expérimentations. Une véritable marque de fabrique dont elle se revendique fièrement. Visage poupon, regard placide et affirmé, voix douce et délicate qui caresse les mots, Emilie Jeanne-Sophie Welti, alias Sophie Hunger, a tracé sa trajectoire musicale entre jazz, pop, folk, rock, soul, blues et électro. En quinze ans, l’Helvète underground de trente-sept ans a sorti sept albums qui l’ont mené crescendo au firmament de la renommée internationale. Elle a joué à plusieurs reprises au réputé Montreux Jazz Festival, fut la première artiste alémanique à se produire au légendaire festival de Glastonbury et a reçu le Grand Prix suisse de musique décerné par l’Office fédéral de la culture. Celle considérée comme «le secret le mieux gardé de Suisse» a déployé ses ailes, devenant l’une des artistes de la scène musicale les plus intéressantes de sa génération.

De l’ombre à la lumière

Cette Suissesse polyglotte, née à Berne le 3 mars 1983 d’un père diplomate et d’une mère politicienne, chante en anglais, français, allemand et suisse allemand. Elle joue de la guitare (acoustique et électrique), du piano et de l’harmonica. Puise son inspiration chez Jeff Buckley, Nina Simone, Bob Dylan, Cat Power. Voyage aux quatre coins du monde, défendant son répertoire sur scène via des tournées non-stop, avec plus d’une centaine de concerts par an. Adore le football, comme le montre son clip Like Like Like dans l’album tout en profondeur de The Danger of Light, mais aussi le tennis et le jeu élégant du Bâlois Roger Federer.

Sophie Hunger fascine, captive, envoûte. D’autant qu’elle n’a attendu personne pour gratter les cordes. En 2006, empreinte d’une solitude dont elle tire le meilleur, elle donne la mesure de sa personnalité et conçoit en solo, dans son salon, son tout premier album, Sketches on Sea, inspiré de Sketches For My Sweetheart The Drunk de Jeff Buckley. Dès lors, les premières portes s’ouvrent; le son jazzy a tôt fait de séduire les maisons de disques. De cette éclosion discrète jaillit son deuxième album à fleur de peau Monday’s Ghost (2008) -soutenu par le label suisse romand Two Gentlemen qui pressent son potentiel- marquant le début de sa carrière internationale. Flûte, guitare, piano, harmonica, trombone et basse se répondent à merveille pour des ballades pop-folk-jazz.

Tout s’enchaîne, alors. Elle est invitée à participer deux ans plus tard à l’album In Between du trompettiste de jazz Erik Truffaz, pour lequel elle chante Let me go et la reprise de Dirge de Bob Dylan. Cette même année, le magazine américain Rolling Stone la hisse dans la liste des dix nouveaux talents à suivre. Celle qui a grandi à Londres, Bonn et Zurich s’affirme ainsi au fil du temps, rejoignant la cour des grands avec les labels Universal Music et Caroline International. À trente ans, elle décide de s’installer à Berlin, capitale mondiale de l’électro, et cultive dès lors cette itinérance à la fois artistique et géographique, qui la tient chevillée au cœur.

Palettes éclectiques et mutations sonores

HungerElle y découvre les genres de prédilection (Krautrock) et les groupes iconiques (Tangerine Dreams, Krafwerk…). Peu à peu, ses albums font éclore des tonalités nouvelles, accentuant son inventivité instrumentale et son aptitude à passer d’un univers musical à un autre. Sophie Hunger crée au gré de ses envies, de ses émotions, de ses sentiments et de ses questionnements ce monde qui l’entoure. Avec acuité, curiosité et audace et toujours dans ce mélange d’urgence, d’assurance et de fragilité.

Son troisième album, 1983 (2010), enregistré à Paris par l’ingénieur du son Stéphane Briat (Phoenix, Air, Sébastien Tellier), fait référence à l'année de sa naissance. Sur la pochette, elle prend la pose, inspirée de l’autoportrait pictural You or Me de Maria Lassnig. Dans sa tracklist, on trouve une reprise en français de Le vent nous portera de Noir Désir, dont elle transcende les paroles par sa voix d'une douce mélancolie.

Des ponts avec le 7e art

Ce titre illustre d’ailleurs trois longs métrages dont Ma vie de Courgette de Claude Barras, pépite animée suisse multirécompensée, aussi nommée aux Oscars et aux Golden Globes, dont elle signe la bande musicale. Car entre Sophie Hunger et le septième art, c’est aussi une histoire qui s’explore, s’écrit et se chante.a native bernoise crée ainsi des ponts entre les arts. À l’image de sa participation en tant que chanteuse invitée pour le spectacle Wiebo de Philippe Découflé à la Philharmonie de Paris, en hommage au mythe Bowie. «La seule chose qui reste à inventer en musique c’est une combinaison des éléments, des relations inédites entre les instruments, les styles, la voix, le texte, la diction, l’humeur du moment, le langage», confiait-elle sur RTS. Une pensée qu’elle tente de mettre toujours en pratique dans ses compositions, conçues comme de véritables progressions.

Avec Supermoon (2015), enregistré entre Bruxelles et San Francisco, elle sonde le voyage, le rêve, la rupture, et convoite la lune, orbitant autour d’instrumentations rock mélancoliques. Un morceau en français se détache à nouveau, avec la vibrante reprise de La chanson d’Hélène, en duo avec le footballeur-acteur-artiste Eric Cantona, rendue célèbre par Romy Schneider et Michel Piccoli dans Les choses de la vie de Claude Sautet. Pour son sixième album, conçu à Berlin, elle continue d’étonner. Molecules (2018), qu’elle décrit comme de «l'électro-folk minimaliste», a la sève des clubbings trouvant une formule entre nappes synthétiques et arpèges acoustiques.

Libre et engagée

Cette chanteuse voyageuse, aux airs de Feist, trace ainsi son propre sillon, laissant libre cours à ses mosaïques musicales dans lesquelles se reflète à la fois une part d’elle-même et de nous-même. Son espace sonore, allié à sa voix gracile, a su se mettre au diapason et se réinventer à l’aune des rythmiques de la sphère musicale riche, mouvante, bourgeonnante. En 2020, elle offre Halluzinationen, enregistré entièrement en live dans les studios iconiques d’Abbey Road à Londres, qui ont accueilli Les Beatles, mais aussi Pink Floyd ou encore Radiohead. Une envolée pop qui renoue avec les genres rock-pop-folk qui l’ont vite caractérisée. Dans la tracklist, le single Finde mich, chanté en allemand, fait la part belle à la Suisse et à la figure nationale d’Helvetia.

Sophie Hunger continue d’affûter sa signature et de puiser dans ses racines. À travers son parcours se révèle une artiste engagée, menant un combat pour la place des femmes dans la société. «L’an prochain, nous allons fêter le 50e anniversaire du droit de vote des femmes en Suisse et de leur éligibilité sur le plan fédéral», a-t-elle rappelé (In L'Illustré, 03.09.2020). «Je souhaite que 2021 soit une grande fête pour que nous puissions nous exprimer et rendre hommage à toutes celles qui, avant nous, ont fait des sacrifices afin d’avoir plus de liberté et de droits.» Une année à venir qui s’annonce déjà bien chargée, si la pandémie le permet, avec des tournées à Glasgow, Manchester, Birmingham, Londres, Bristol et Munich.

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