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mercredi, 14 janvier 2015 01:00

Le Savoir, une île lointaine

Écrit par

Germinal, de Halory Goerger et Antoine Defoort avec Arnaud Boulogne, Ondine Cloez, Denis Robert et Halory Goerger Zürcher theater spektakel, Zurich, les 24, 25 et 26 août 2014.
Les demeurées, de Jeanne Benameur, créé au Théâtre de Vidy, mise en scène Didier Carrier, au Poche, à Genève, du 16 octobre au 2 novembre 2014.

Après le Théâtre de la Ville, à Paris, en mars, et l'Arsenic à Lausanne, Zurich accueillera cet été cet étonnant spectacle. Une histoire d'homo sapiens à l'ère de l'ordinateur.
Ils sont quatre sur scène, sortis d'un campus universitaire ou du métro. Quatre « urbains » assis sur un plancher vide, penchés sur leurs consoles, à tâtonner. C'est à travers celles-ci qu'ils se parlent. Leurs dialogues s'affichent sur le fond de la scène, comme des sous-titres au cinéma. Halory, Arnaud, Ondine, Denis semblent découvrir l'usage de ces étranges petites boîtes noires à clavier : communiquer.
Chaque réplique de leur conversation s'affiche en blanc sur le mur noir. Puis l'un d'entre eux découvre qu'il pense sans sa console électronique. Stupeur. Un « Ah comment tu fais ? » s'affiche. Très drôle en effet.
La découverte de la parole est un peu plus laborieuse (sur le plan de la transposition scénique s'entend). Il est question de larynx, d'appareil phonatoires, de phonèmes... Les concepts linguistiques sont-ils drôles au théâtre ? La salle rit en tout cas d'un air entendu.
Ayant expérimenté l'interaction humai - ne, nos explorateurs s'interrogent sur le partage démocratique de la parole. « Va falloir réglementer l'usage des panneaux ou bien c'est accès libre ? » « Et si on nommait un responsable de la communication ? » Les quatre pensent et parlent alors d'une seule voix. Jolie métaphore des régimes politiques totalitaires.
On se tâte (philosophiquement) : les quatre cobayes de l'île du Savoir sont bel et bien des êtres « se percevant ». Euréka. Chacun étant ainsi défini, la question troublante de l'identité pointe le bout de son nez : « Mettons que je veuille être un autre »... Frissons.
Mais les bons vieux outils sont toujours nécessaires et c'est avec une pioche qu'Ondine casse le plancher et exhume un micro : « Je pense, je parle. » Nos quatre aventuriers de la connaissance - une île perdue au milieu de n'importe quoi, du chaos - découvrent le matériel et l'immatériel, la classification, la succession d'événements, le fait qu'on ne puisse pas revenir en arrière, bref tout ce qui constitue la vie de l'humain, à travers un jeu scénique plutôt génial.
Quand les apprentis philosophes sortent une guitare électrique de dessous la scène et passent en « mode chant », on est dans une inventivité décoiffant. Les spectateurs adorent. Et pour gérer toutes ces nouveautés cognitives, on téléphone à une société de dépannage, capable de livrer le « pack ontologique », le « pack de physique élémentaire » ou d'économie appliquée.
L'île de la Connaissance livre peu à peu ses secrets et c'est avec jubilation qu'on va jusqu'au bout de cette épopée philosophique, qui pioche avec humour dans l'inspiration surréaliste. Germinal est une métaphore de la construction de l'homo sapiens. Aventure vraiment extraordinaire !

Les demeurées
Sur un court texte d'une romancière qui perce - Jeanne Benameur - deux comédiennes et une percussionniste, Laurence Vielle, Maria Pérez et Béatrice Graf, ont créé un petit bijou de spectacle autour des mots, témoins d'une histoire sociale.
Il y a la mère, la Varienne, une « demeurée », analphabète, et sa fille, happée par l'école obligatoire (qui libère par l'instruction ou qui remet dans le rang, comme on préfère), dans un petit village où tout se sait.
Les mots, dits et joués avec passion sur scène, s'engouffrent par les yeux - le tableau noir - et ressortent par la bouche de la fillette, Luce, rétive malgré elle, car la distance affective avec sa mère ignorante est trop douloureuse. Les oreilles, c'est la part de la percussionniste, qui fait feu de tout bois, ou plutôt de toute casserole, dans cet univers qu'on imagine fruste, seulement évoqué par de vieux cartables, des ustensiles de cuisine, des bassines en fer blanc, du papier froissé, une corde à linge, des napperons brodés.
Luce, un prénom presque chanté, « un cri d'oiseau dans le matin », se réfugie dans les bois. Ça sera une perte pour personne, pense sa mère. « Elle fera une servante. »
Cela devait être ainsi dans les campagnes, au début de l'école obligatoire. Et sans doute aujourd'hui encore, ailleurs, très loin... et pas si loin, en somme, avec l'ailleurs transplanté ici. On pense à une autre écrivain, Noëlle Revaz, qui a aussi décrit avec force l'ignorance des êtres, proches des bêtes.
Bref. Il y a une histoire qui touche : le difficile parcours pour échapper à ce qui ressemble à une malédiction quand on vient de si bas. Mais la fillette sera sauvée par sa découverte du fil - on pense évidemment au fil d'Ariane, aux fileuses, aux mailles de Pénélope, à tout ce qui a fait le destin, humble ou mythologique, de générations de femmes. Des pelotes de coton à broder données par une villageoise un peu plus riche, qui emploie La Varienne à laver son linge, ouvriront à nouveau l'espace des mots à la fillette. Mots qui lui reviennent, qu'elle brode avec amour sur des napperons, pour les apporter à son ancienne maîtresse, malade, Mademoiselle Solange.
On n'est pas dans Zola, car le récit est poétique. Et peut-être que la poésie a parfois besoin d'ignorance pour s'envoler...

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