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mardi, 03 mai 2016 08:30

Lueur d'espoir chez les chrétiens d'Iran, selon Mgr Ramzi Garmou

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Malgré la percée aux dernières élections législatives en Iran des candidats réformateurs et modérés du camp favorable au président Hassan Rohani, la situation des chrétiens dans cette République islamique “n’est pas une sinécure”, estime Mgr Ramzi Garmou. En Suisse à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique “Aide à l’Eglise en Détresse” (AED), l’archevêque chaldéen catholique de Téhéran a apporté son témoignage, samedi 30 avril 2016, dans la paroisse catholique de langue française de Berne et environs.

Visiteur apostolique pour les fidèles de rite chaldéen résidant en Europe, archevêque de Téhéran depuis 1999, Mgr Garmou est né il y a 71 ans à Zakho, ville du Kurdistan irakien près de la frontière turque. Président de la Conférence épiscopale catholique iranienne, de nationalité irakienne, il vit en Iran depuis près de quatre décennies. Ses permis de séjour et de travail doivent être renouvelés chaque année et il ne doit s’adresser qu’aux chrétiens pour ne pas encourir le reproche de faire du prosélytisme auprès des musulmans, “ce qui est strictement interdit !” Les églises sont ouvertes pour le culte, pour la catéchèse, l’enseignement, les conférences. “Mais tout doit se passer à l’intérieur des édifices reconnus par le régime. Pas question d’avoir des activités religieuses à l’extérieur, car il est interdit de proclamer l’Evangile dans l’espace public”.

Dans un français parfait – il a étudié au séminaire dominicain de Mossoul, en Irak, puis à l’Institut du Prado, près de Lyon -, Mgr Garmou estime que tant qu’il n’y aura pas de liberté de religion dans le pays, la situation restera difficile pour les chrétiens en Iran. Ces derniers ont certes une liberté de culte, mais elle ne peut s’exercer que dans les églises reconnues par le gouvernement. S’il parle le farsi, tout comme aussi l’arabe, l’évêque utilise avec ses fidèles le syriaque de l’Est, un dialecte araméen, la langue qu’utilisait le Christ. Malgré cette liberté sous surveillance, des signes d’ouverture existent : une équipe de traducteurs de l’Université des religions et dénominations (URD), située à Qom, a traduit en farsi (persan) le Catéchisme de l’Eglise catholique avec l’aval du Vatican. Il est publié avec une préface du cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. “C’est une très belle traduction, un signe positif de compréhension”, souligne l’archevêque chaldéen. Il relève aussi la visite du président Rohani au foyer pour personnes âgées de l’Eglise chaldéenne, le 1er janvier 2015, “un geste apprécié par les chrétiens assyro-chaldéens, une première dans la République islamique”.

De plus, le président Rohani a réussi à améliorer les relations avec les pays occidentaux, notamment dans la question du nucléaire. “La levée des sanctions suscite l’espoir de voir la situation s’améliorer. La population espère que l’arrivée de sociétés étrangères va permettre de créer de nouveaux emplois, car la société iranienne est jeune, et beaucoup de diplômés n’ont pas de travail”. Beaucoup vivent difficilement, car les loyers sont élevés. Dans les écoles privées, la scolarité est payante. Les soins de santé sont également coûteux, et tout le monde n’a pas accès à la sécurité sociale. Face à ces difficultés économiques et à la pauvreté qui touche une partie de la population, l’Eglise est de plus en plus sollicitée: “Nous avons un budget pour les personnes en difficultés. S’il y a des chrétiens qui vivent bien, qui ont du travail, voire une propriété, d’autres connaissent la pauvreté.” Ainsi, il est difficile pour un chrétien d’avoir un poste dans l’administration, car souvent, la condition d’engagement est d’être musulman chiite. A part les quelques postes de députés réservés pour les chrétiens au ‘Majlis’, il n’y a aucun ministre appartenant à la petite minorité chrétienne au sein du gouvernement. Mgr Garmou a des contacts réguliers avec le député chaldéen, qui vient d’être élu pour la cinquième fois consécutive. Il est amené à certaines occasions à défendre les droits de sa communauté. L’Eglise en Iran a la possibilité d’être active au plan social. Ainsi Caritas Iran a été fondée en 1981 par la Conférence épiscopale iranienne. Au début, son travail était limité à de petits projets occasionnels au sein de la communauté chrétienne. “Notre Caritas s’est développée après le tremblement de terre dévastateur de Bam, en décembre 2003. Caritas Iran a alors commencé à œuvrer à plus grande échelle, en partie grâce à l’aide de Caritas Internationalis, et en particulier de Caritas Italie”.

Le rôle des Etats-Unis

Interrogé sur l’avenir de la présence chrétienne en Iran, Mgr Garmou relève que depuis la fondation de la République islamique d’Iran, en 1979, près de 2/3 des chrétiens ont quitté le pays. Ils se sont installés aux Etats-Unis mais aussi en Europe occidentale, où ils sont quelque 100’000 fidèles, notamment en Suède (20’000 environ), en France (le même nombre), en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark ou en Belgique. Quelques-uns vivent également en Suisse. Certains ont été aidés par une agence juive, HIAS, basée aux Etats-Unis, qui fait sortir légalement les chrétiens d’Iran, en direction de Vienne, avant qu’ils ne partent pour la Californie. L’organisation, appuyée par le gouvernement américain, facilite l’émigration des minorités religieuses du pays. “Quel intérêt poursuit-elle ? Je n’en sais rien, mais les gens ont envie d’une vie meilleure, c’est sûr!” Les chrétiens qui n’ont pas émigré appartiennent aux couches les moins aisées de la population. Certains sont restés parce qu’ils étaient trop âgés pour refaire leur vie à l’extérieur du pays, dans une culture étrangère, parce qu’ils ne voulaient pas quitter leur famille, et pour d’autres, par conviction chrétienne... Ceux-là, même s’ils sont une toute petite minorité, croient que l’Eglise a la mission de porter témoignage...”

Quant au jeu des Etats-Unis dans la région – “ils maintiennent les sanctions au niveau bancaire, pour empêcher l’Iran d’avoir sa place sur la scène internationale” -, Mgr Garmou est très sévère: “En 2003, sans l’accord de l’ONU, les Etats-Unis ont attaqué et détruit mon pays sur la base d’un mensonge, la soi-disant possession par l’Irak d’armes de destruction massive. C’est un crime contre l’humanité et les responsables de ce crime doivent être jugés!” L’archevêque de Téhéran déplore la trop faible mobilisation face à Daech, le soi-disant ‘Etat islamique’. Et de relever que les Américains, qui ont pu vaincre Saddam Hussein en quelques jours, auraient pourtant les moyens d’éradiquer ce grave danger, qui dépasse la région, avant de souligner que la situation en Iran n’est pas comparable à celle de l’Irak ou de la Syrie. “L’Iran connaît une certaine stabilité politique et les chrétiens, qui sont comme le ‘petit troupeau’, ne sont pas menacés comme dans les pays voisins.”

Les convertis

En Iran, seuls les Assyro-Chaldéens et les Arméniens sont considérés comme chrétiens. Au Parlement, le “Majlis”, les minorités religieuses reconnues, les “gens du Livre”, ont droit à des sièges réservés: les Chaldéens ont droit à un siège de député, les Arméniens à deux, tandis que les membres de la communauté juive et zoroastrienne ont droit à un député chacun. Par contre, les Iraniens de souche ont l’obligation d’être musulmans. L’existence et le droit de culte des chrétiens persans ne sont donc pas reconnus. Ils sont réprimés et leurs églises sont fermées. Des pasteurs qui évangélisaient en persan ont été arrêtés, certains exécutés. Il y aurait de fait plusieurs milliers de musulmans convertis. Leur lieux de culte sont des “églises-maisons”, où la pratique est souterraine. L’Eglise pentecôtiste en Iran est composée essentiellement de convertis vivant leur foi clandestinement. Des sites internet basés aux Etats-Unis mettent en ligne des moyens de formation en persan. Les Iraniens ont ainsi la possibilité de découvrir la Bible, et certains sont séduits par le message d’amour du Christ, une découverte pour eux. Et dans les pays occidentaux, de nombreux réfugiés iraniens, ainsi que des Afghans, se convertissent au christianisme. Il existe des groupes qui se préparent au baptême en Autriche, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Belgique... Certains d’entre eux le font pour avoir des papiers en règle et faciliter leur intégration dans le pays d’accueil, tandis que d’autres sont attirés par Jésus-Christ pour des raisons de foi. L’Eglise propose une longue préparation au baptême, ce qui permet de discerner les motivations de ces convertis.

La Constitution de la République islamique d’Iran reconnaît trois minorités non musulmanes: les chrétiens, qui sont plus de 70’000, appartenant à diverses obédiences; les zoroastriens, la plus ancienne religion de la Perse, qui sont environ 30’000 et possèdent encore leurs “temples du feu”; et enfin les juifs, qui sont encore entre 10 et 20’000 et disposent de synagogues. Les chrétiens sont une infime minorité au sein d’une population de quelque 80 millions d’habitants, essentiellement musulmans chiites. La plus grande partie d’entre eux (plus de 60’000) sont des Arméniens apostoliques (orthodoxes), dont le berceau historique est la ville d’Ispahan, où ils avaient été déportés sur ordre de Shah Abbas Ier au XVIe siècle. Les Arméniens catholiques et les catholiques de rite latin sont en tout quelque 3’500. Ces derniers sont des étrangers ou des membres de couples mixtes. Les Assyro-chaldéens par contre avaient leur centre, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, à Ourmia, dont le nom d’origine syriaque signifie “cité de l’eau”, près du grand lac éponyme situé au nord-ouest de l’Iran, à proximité de la frontière turque. Ils ne sont plus aujourd’hui que 5000. Comme les autres chrétiens, ils se concentrent essentiellement dans la capitale Téhéran, où toutes ces communautés ont leur église. Quant aux Assyriens de l’Est, autrefois nommés “Nestoriens”, ils sont environ 4000, tandis que les protestants, évangéliques et pentecôtistes, sont peut-être un millier. “Ces chiffres sont approximatifs, car nous n’avons pas de statistiques fiables sur le nombre réel des chrétiens dans le pays”, admet Mgr Garmou.

(cath.ch-apic/be)

A lire encore l'interview de Mohammad-Reza Djalili, spécialiste de l’Iran, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement, par Lucienne Bittar, au sujet de la situation de la société iranienne actuelle.

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