banner religion 2016
jeudi, 10 septembre 2020 16:16

Une discrète présence

Écrit par

Hirt Pohl Henzen copysECRetBettensLe pape François a dit vouloir une «présence féminine plus incisive» dans l'Église. Coup de théâtre en mai dernier, la théologienne Anne Soupa se porte candidate à la charge d'archevêque de Lyon. Depuis, le débat sur la place des femmes dans l’Église agite la chrétienté européenne. Regards croisés de la Fribourgeoise Marianne Pohl-Henzen et de la Genevoise Isabelle Hirt sur la question. Toutes deux très engagées au sein de l’Église, elles ont récemment été nommées à des postes importants par Mgr Morerod.

L’une est déléguée épiscopale pour la partie germanophone du canton de Fribourg, et l’autre est responsable de l’unité pastorale (UP) Salève à Genève. La première, Marianne Pohl-Henzen, a pris ses fonctions le premier août dernier. Nommée à ce poste par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Morerod, pour succéder au Père Pascal Marquard, vicaire épiscopal depuis 2017. La seconde, Isabelle Hirt, est devenue répondante «des trois paroisses du haut» (Veyrier, Troinex et Compesières) en 2019 après avoir œuvré de nombreuses années en tant qu’agente pastorale laïque. Les deux femmes, très engagées, sont en train de faire bouger les lignes au sein de l’Église romande. Et «le défi est de taille», selon la responsable de l’UP Salève.

Choix ou nécessité?

«En tant que femmes, nous devons souvent prouver qu’en nous choisissant cela se passe bien, voire même mieux que dans d'autres situations», affirme Isabelle Hirt. En effet, face au manque croissant de prêtres, l’Église doit trouver d’autres alternatives. La responsable de l’UP Salève déplore un choix qui peut parfois s’apparenter à une solution «bouche-trou». L’expression est éloquente et révèle la difficulté avec laquelle les femmes ont peine à se hisser à des postes hiérarchiques dans l’Église. Marianne Pohl-Henzen ne s’en cache pas: «S’il y avait eu un prêtre disponible avec les compétences requises, je n’aurais peut-être pas eu le poste.» Pourtant, elle déclare que l’image que les jeunes ont de l’Église s’en trouverait changée avec l’engagement de plus de femmes à des postes stratégiques. Isabelle Hirt abonde dans son sens: «Le simple fait de vivre une autre réalité quotidienne que les prêtres apporte une vision différente et donc bénéfique.» De plus, la possibilité de se confier à quelqu’un qui n’est pas prêtre rend parfois «le seuil moins haut», selon les affirmations de la déléguée épiscopale. Bien que les avantages à l’engagement de femmes à des postes clés soient apparemment nombreux, ces nominations féminines sont encore rares en Romandie.

«S’il y avait eu un prêtre disponible
avec les compétences requises,
je n’aurais peut-être pas eu le poste»
Marianne Pohl-Henzen

MPH Myriam Bettens 2

 

Signes de l’urgence

Les deux responsables s’accordent à dire que leur engagement est un premier pas vers une plus grande ouverture de l’institution. De l’autre côté de la frontière, la théologienne française Anne Soupa n’a pas eu autant de patience. En mai dernier, elle a mis les pieds dans le bénitier en postulant au poste d'archevêque de Lyon. Autre signe d’une urgence latente à résoudre la question de la place accordée aux femmes, une commission a été instaurée en avril dernier par le pape François. Cette dernière planche, mais l'opposition de Rome à l'ordination des femmes est forte. «J’admire ce type d’actions. Madame Soupa a le mérite de mettre le doigt sur un problème patent», allègue Marianne Pohl-Henzen. Ce que confirme Isabelle Hirt, tout en ajoutant qu’à son sens «les chances de la théologienne sont minimes». La cofondatrice du Comité de la jupe a clairement annoncé la couleur lors de son dépôt de candidature: «Nous voulons tout: "même pouvoir être pape".» À cette remarque, Isabelle Hirt répond: «Peut-être que Rome va se dire: "plutôt qu’elle soit archevêque, mieux vaut qu’elle soit diacre!"» Mais ce processus demande à la fois du temps et l’acceptation du changement.

Les avantages du statut

Sur ce point, Marianne Pohl-Henzen ne sait comment interpréter le silence de certaines personnes par rapport à sa nomination. Les félicitations ont été nombreuses et les prêtres l’acceptent «plutôt bien» comme nouvelle cheffe. Elle reconnaît tout de même «qu’il y a des avantages à être prêtre», car ce statut confère une autorité supplémentaire, lente à acquérir en tant que laïc. Même son de cloche du côté d’Isabelle Hirt: «Le bilan de mon mandat en tant que responsable d’UP est extrêmement positif au regard des débuts plus difficiles.» Elle convient également que l’image «du pasteur, du berger ou du père reste très importante aux yeux de nombreux paroissiens», c’est la raison pour laquelle elle estime qu’une meilleure installation des laïcs dans leurs fonctions leurs donnerait «plus de poids».

L’image «du pasteur, du berger, ou du père
reste très importante
aux yeux de nombreux paroissiens»
Isabelle Hirt
IsabelleHirt au milieu de ces messieurs
Une meilleure reconnaissance des laïcs

Aux dires d’Isabelle Hirt, l’évolution devrait donc passer par une meilleure reconnaissance des laïcs dans leurs fonctions, car la question du rapport au laïcs dans l’Église englobe aussi celle des femmes. «Rendre visible la mission donnée aux laïcs, hommes et femmes, par la hiérarchie est vital», soutient-elle. Une bénédiction particulière, comme cela se fait pour les ministres ordonnés, leurs octroierait une reconnaissance légitime et favoriserait, selon la responsable de l’UP Salève, un regain de vocations. Face à cette problématique, l’évêque de Bâle, Mgr Gmür «avance à grands pas», ajoute-t-elle encore. Le responsable du plus grand évêché du pays s’était même dit favorable à l’accession des femmes à l’autel, lors d’une interview accordée à la Schweiz am Sonntag en 2015.

Le diaconat au féminin

Même si l’idée fait petit à petit son chemin, devenir prêtre n’a jamais effleuré l’esprit d’aucune des deux responsables. Et malgré les appels répétés du Lucernois pour que «le pouvoir décisionnel ne repose pas uniquement sur le prêtre», Isabelle Hirt pointe une impossibilité canonique. «Lorsqu’il s’agit de nommer des femmes, les responsabilités pastorales leurs sont fermées à cause du droit canon», explique-t-elle. Une réforme à ce niveau serait donc nécessaire, mais l’une et l’autre ne sont pas convaincues que l’Église soit prête à cela dans l’immédiat. «Je pense que cela passera d’abord par les hommes, avec l’obligation du célibat qui tombera peut-être. Ensuite ce sera peut-être le diaconat des femmes. Et dans un jour lointain, les femmes seront peut-être prêtres. Il faut faire des petits pas, car il y a des réticences au changement», relève Marianne Pohl-Henzen. Quant à ouvrir le diaconat aux femmes, l’incompréhension face à ce refus est palpable du côté de la genevoise. «Le diaconat devrait être autorisé aux femmes, en tout cas sous nos latitudes. Cela serait une manière de soulager l’Église face au manque de prêtres», avance-t-elle. Et Marianne Pohl-Henzen, quant à elle, de conclure: «Si les femmes sont à la suite de Marie, pourquoi ne pas leurs offrir ce statut?»

Lu 524 fois