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lundi, 15 août 2016 15:48

Cinq ans de guerre à Alep...

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«Les combats entre forces pro-gouvernementales et rebelles, qui divisent la ville depuis 2012, se sont intensifiés dans les dernières semaines. Des centaines de personnes sont mortes et de nombreux civils sont privés d’eau, d’électricité et de denrées de base», relate Le Temps de ce 17 août 2016. «Nous risquons de voir à Alep une catastrophe humanitaire sans précédent à l’issue de plus de cinq années de massacres et de souffrances dans le conflit syrien», a affirmé Ban Ki-moon mardi devant le Conseil de sécurité de l’ONU dans son rapport mensuel sur l’accès de l’aide humanitaire, consulté par Reuters.

Sur place, à Alep, le Père jésuite Sami Hallak, engagé auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS), relate dans son journal les tensions, les pénuries, les peurs et les difficultés de garder une harmonie entre communautés quand la situation s’envenime. Nous avons déjà publié quatre extraits de ce journal depuis avril 2015. Voici le cinquième reçu ce 17 août à la rédaction de la revue choisir.


Journal du Père Hallak sj du 2 au 13 août 2016

2 août 2016
«Ne coince pas ton chat, sinon il te griffe». Voilà la règle qui s’applique maintenant à Alep. Le régime a "coincé" les groupes armés qui occupent la moitié de la ville en coupant la route du Castello qui les relie à l’extérieur.

Hier, ces groupes armés ont lancé une attaque en direction du centre-ville, et aujourd’hui, ils en ont lancé une autre. L’attaque d’aujourd’hui a commencé à 15h30. J’ai entendu des tirs, et je croyais qu’il s’agissait des funérailles d’un combattant. Après une demi-heure, les tirs se sont intensifiés. Aussitôt, j’ai donné l’ordre à tous les responsables du JRS d’arrêter leur travail et de partir. Heureusement qu’il était 16h, une heure avant la fermeture. À cette heure, il n’y a pas tellement de bénéficiaires.

A 16h15, un obus est tombé à 100 mètres de chez-nous, on a reçu quelques éclats mais sans dommages. Tout le monde était déjà parti; il n’y avait que moi, rien de grave. Je reste chez moi. S’il m’arrive quelque chose, je serais comme n’importe quel alépin qui reçoit un obus alors qu’il est chez-lui...

3 août 2016
«Agere contra», telle est l'expression ignacienne qui a marqué mes actions cette semaine. Il y a 4 mois, les Grecs-catholiques, évêque et prêtres, ont pris position contre nos scouts, et contre nous par-dessus le marché. Ils ont interdit à leurs troupes de participer au Rallye culturel que notre troupe Saint-Ignace organise chaque année à Alep.

Aujourd’hui, leurs scouts veulent participer à des camps. Mais la vie est chère à Alep et les parents n’ont pas d’argent. Il n’y a en outre aucun moyen traditionnel possible pour que les scouts gagnent eux-mêmes l’argent nécessaire à financer leurs camps. Ces scouts se sont donc adressés à moi pour obtenir des provisions, via le JRS. J’ai exigé une demande écrite signée par leur aumônier, dans laquelle il précise le nombre de participants aux camps et les quantités de denrées alimentaires demandées. Une démarche habituelle et nécessaire pour nos registres de stock.

J’ai été surpris de recevoir huit demandes des 8 aumôniers qui avaient pris position contre nous. Que faire ? Agere contra. J’ai donné l’ordre de provisionner ces troupes généreusement et sans commentaire. Je ne sais pas si les aumôniers ou leur évêque comprendront ce geste. En tout cas, certains chefs l’ont compris, car en partant, ils ont évoqué leur boycotte en affirmant qu’ils ont obéi à leurs aumôniers à contrecœur, que la décision de ne pas participer au Rallye n’est ni chrétienne ni conforme à cette année de miséricorde. Je leur ai coupé la parole en leur souhaitant un bon camp.

Vive les vacances

5 août 2016
Ce vendredi est le dernier jour de travail pour le JRS avant les vacances annuelles. Je suis au bout de mes forces : solitude depuis 3 mois, tension du travail sans une personne avec qui partager mes soucis et mes joies, chaleur qui m’oblige à mal dormir, même si je dors par terre près de la porte qui donne sur la terrasse (La terrasse est trop dangereuse pour y dormir à cause des balles qui pleuvent). En plus, il faut faire encore beaucoup de choses avant la fermeture du bureau. Des centaines de signatures, des consultations de dernière minute, mettre en lieu sûr l’argent, les documents et les objets de valeur, etc.

Une dizaine de nos employés ont annoncé leur départ de Syrie. Ils ont signé leur démission. Cinq autres partiront après les vacances. Il faut penser à les remplacer. Quant à moi, j’ai établi un plan pour faire des "vacances sociales" : je passerai quelques jours à Homs où je peux voir des amis, une semaine au Liban où je peux voir des compagnons et d'autres amis, aucun jour ne devrait être passé dans la solitude. Même le voyage à Homs, je le ferai en voiture avec une famille.

Comme je dois m’absenter 12 jours, j’ai vidé le réfrigérateur. Le P. Ziad Hilal sj sourira en lisant cela et me dira : «Mais ton frigo est toujours vide, espèce d’avare !» Le pauvre, quand il est arrivé il y a deux semaines, il n’a trouvé dans le frigo que de l’eau comme boisson. À la veille de son départ, il m’a fait fraternellement la remarque. En bon ministre, je suis allé le lendemain acheter du jus, de l’eau gazeuse et de la bière, mais le P. Ziad sj était déjà parti. J'ai tout consommé tout seul. Prière aux compagnons : quand vous venez à Alep, demandez ce que vous voulez et vous l’aurez, car seul, je ne pense qu’aux cacahuètes que le P. Nawras sj qualifie de mauvaise qualité.

Toujours est-il que le frigo est littéralement vide maintenant, et je suis prêt à partir. J’ai passé la clé à un voisin qui ne quitte pas le quartier pour qu’il fasse la garde.

6 août 2016
Jour de la fête de la Transfiguration et anniversaire de mon ordination. J’ai célébré la messe seul à 6h, puis la prière du jour, à 7h30. La famille est venue me prendre pour le voyage. Arrivés près de Ramossé, la police nous a demandé de retourner chez nous : la route est coupée, nous sommes encerclés.

Au marché, les légumes disparaissent, la viande aussi, le prix de l'essence atteint les 600 livres syriennes (S£), soit 2,70 francs suisses le litre contre 225 S£ (1,0125 franc suisse) en temps ordinaire. Je me suis dépêché d’acheter des provisions : conserves de pâté, de viande, de sardines, des cornichons (pour remplacer les tomates) et du fromage. Pour le reste : confiture, olives, thym, nescafé, thé, lait,... j’ai un stock qui me suffit pour des semaines.

Dans l’après-midi, Samir al Omar, qui travaille chez nous au JRS, me téléphone. Lui et sa famille ont quitté leur maison trop proches des lieux de combat. Il me demande s’il peut se réfugier chez-moi, alors que sa famille logera chez des proches. J’ai accepté immédiatement. Cela me sortira de ma solitude que je cherchais à fuir sans réussir.

7 août 2016
Juste avant ma messe dominicale en la cathédrale latine, le président de l’association de bienfaisance Ihsan me téléphone pour me demander si son association pouvait utiliser notre cuisine pour offrir des repas aux déplacés. Je le savais ; tant que je suis à Alep, il est difficile de prendre les moindres vacances. Pour prendre une telle décision, il me faut l’aval des Sœurs Franciscaines, car la cuisine est dans leur jardin.

Sachant que je n’avais pas pu partir, les sœurs m’avaient invité à déjeuner chez elles. J’ai posé la question, et la supérieure a répondu négativement. Les sœurs aussi ont besoin de repos, et des travaux dans la maison ont été planifiés pendant ces vacances. De plus, elles doivent utiliser des pesticides dans leur jardin, et elles ne peuvent pas le faire si la cuisine fonctionne. Très bien, le repos des vacances revient.

Les sœurs m’ont dit qu’elles avaient l’intention de m’offrir la semaine dernière, pour la fête de saint Ignace, quelques tomates, concombres et figues de leur potager, mais elles ont oublié. Cet oubli doit être le fait de saint Ignace qui, du ciel, doit tout connaître du passé, du présent et de l’avenir. Sans ce miracleux oubli collectif, j’aurais distribué les tomates avant mon voyage planifié. Les sœurs m’ont donc offert ce cadeau avec une semaine de retard, ce qui fait que j’ai maintenant trois tomates de très bonne qualité («Trinitatis tomatoes» plutôt que «Très tomatoes» car je les traite avec révérence), qui me suffiront pour trois jours au moins.

Les propriétaires des générateurs qui nous fournissent l’électricité quelques heures par jour ont diminué le nombre d'heures d’électricité et augmenté le prix, car avec l’encerclement, il n’y aura plus de mazout. Nous avons l’électricité de 18h jusqu’à minuit pour 1300 livres syriennes (100 S£ = 0,45 CHF) l’ampère au lieu de 1200 S£. Là encore, comme je dois m’absenter, j’ai payé pour deux semaines d’avance, à l'ancien tarif. Bien entendu, l’eau a été coupée. Mais à cause des vacances, il n’y aura aucun fonctionnaires du JRS à la résidence, et notre réserve d’eau me suffira largement, ainsi que notre réserve d’eau potable. Il reste 100 litres. Avec la chaleur, ils suffisent pour moi et mon hôte pour les 8 prochains jours. Une chose positive en ce début de vacances, n’est-ce-pas ?

8 août 2016
Hier se tenait une réunion pour tous les responsables du parti Baas, le parti au pouvoir. L’amphithéâtre était plein. Ils ont parlé de la situation. Du côté chrétien, deux pasteurs de deux minuscules Églises protestantes ont été invités à cette réunion et un prêtre maronite. Selon ce prêtre, les responsables ont annoncé des jours difficiles : pénurie d’essence, de mazout, de produits agricoles frais et d’eau. Le reste devrait être disponible sur le marché comme d’habitude.

D’autres sources ont affirmé que c’était une opération qui avait pour but de permettre à tous les experts militaires qui aident les rebelles - américains, turques ou autres - de quitter la zone des rebelles dans laquelle ils se trouvent. Le gouvernement pourra alors reprendre les territoires qu’il a perdus et poursuivre sa domination sur la ville.

Le JRS à Damas et au Liban se mobilise. Les responsables nous demandent de leur présenter un rapport sur la situation et les besoins, mais nous sommes dans l’incapacité de le faire. Il y a eu des déplacés mais, dans la grande majorité, ils sont déjà identifiés comme déplacés, et les associations qui les prennent en charge continuent à leur offrir de l’aide.

Sur le plan chrétien, c’est la panique. Je me suis réuni avec le vicaire de l’évêque latin et un frère mariste. Après une longue discussion nous avons opté pour une réunion plus large le lendemain.

A 16h, j’ai rencontré le responsable du Croissant Rouge, il m’a donné l’impression que la situation n’était pas si alarmante au niveau humanitaire, mais risquait d’être catastrophique pour de tous les habitants des zones du régime dans la ville. Les deux jours qui viennent seront décisifs.

9 août 2016
Les légumes ont refait leur apparition sur le marché, mais on ne sait pas si cela va durer. Vie normale, peu de voitures qui circulent, car les gens économisent leur essence. On sent de la tension dans la ville. Nous avons contacté à nouveau le Croissant Rouge : aucun besoin immédiat n’est senti. Le P. Fouad sj, directeur des projets du JRS en Syrie m’a téléphoné. Il m’a demandé d’être prêt à intervenir en cas de besoin. De même, avec son humour british, il m’a «conseillé» de prendre quelques jours de vacances hors de la ville si l’encerclement prenait fin. Merci Fouad, mais ne dit pas cela au Provincial à qui je désobéirais par la force des choses.

Quelques personnes ont essayé aujourd’hui de quitter la ville via la route militaire, mais les barrages de l’armée les ont obligées à faire demi-tour. Concernant l’argent, et par précaution, la responsable des finances du JRS a retiré une somme importante à la banque, et nous l’avons cachée en plusieurs endroits..., en tenant compte de toutes sortes de risques de bombardement ou d’invasion. Si la situation continue ainsi, les banques n'auront plus de liquidités à nous remettre. En tout cas, les banques commencent à cacher leurs dépôts dans des lieux sûrs, elles donnent aussi du liquide pour vider leurs réserves.

Le soir, nous nous sommes réunis, le vicaire de l’évêque latin, le P. Ibrahim al Sabbagh, le P. Elias Adess maronite, le Frère Georges Sabaa mariste, le Dr. Nabil Antaki et moi. Nous nous sommes mis d’accord pour acheter des provisions directement consommables - fromage, boîtes de conserve, confitures, biscuits, etc. - au cas où il y aurait un déplacement de familles chrétiennes, et de stocker une somme d’argent au cas où la ville tombe entre les mains des rebelles et que les chrétiens cherchent à partir. On a établi aussi un plan pour que le départ se fasse en convoi. Tout cela me semble exagérer, mais il faut le prévoir.

10 août 2016
Les nouvelles penchent vers le positif. La nouvelle route du voyage, Castello, qui était utilisée par les rebelles pour s’approvisionner, est actuellement utilisée par le régime pour approvisionner nos quartiers. Les rumeurs disent que d’ici deux jours maximum, le voyage des civils reprendra son rythme normal. Mais d’autres nouvelles affirment que le Grand Combat d’Alep est tout proche, d’où la question : Puis-je risquer une semaine de vacances hors d’Alep et laisser la maison vide? Que se passerait-il si la route était coupée à nouveau? Devant cette hésitation, j’ai décidé d’attendre.

Toujours est-il qu'on commence à voir des fonctionnaires de l’État en tenue militaire. On ramasse les jeunes pour les travaux forcés : remplir des sacs de sable, entasser des pierres pour former des barrages, etc. C’est la mobilisation générale. Pour la route du voyage, on permet aux voitures privées de passer, mais les bus n’ont pas encore bougé. On entend les raids aériens toute la journée, beaucoup pensent à quitter la ville. Je ne sais pas s’ils maintiendront cette intention lorsque la route du voyage sera ouverte.

13 août 2016
La route du voyage est ouverte, dit l’un, elle est encore fermée, dit l’autre. En réalité, elle est ouverte pour les voitures mais pas pour les bus. L’état de la nouvelle route du voyage (via Castello) est très mauvais, et les bus n’y passent pas. Que font les pauvres ? Ils doivent prendre une voiture jusqu’à Sfireh, à 30 km d’Alep, pour 6000 livres syriennes (27 francs suisses). Ensuite ils peuvent prendre le bus pour les autres villes pour 3000 S£ (13 francs 50). Il en est de même pour les arrivants à Alep. Le voyage qui coûtait au pauvre 3000 S£, il lui coûte maintenant 9000 S£ (40 francs 50) et une heure et demie supplémentaire. Une heure et demie de secousses continues et d’appréhension, car certains endroits sont encore dangereux. Les taxis prenaient par passager 8000 S£ (36 francs suisses). Ils prennent maintenant 15 000 S£ (67 francs 50 francs). La route du voyage est-elle ouverte ? Théoriquement oui. Mais dans ces conditions, les gens disent non, ou pas encore !

Le ravitaillement de la ville se fait par cette route. Les camions peuvent passer, mais avec difficulté. Vu la situation - une distance plus longue et une route très mauvaise - on a subit une nouvelle hausse des prix qui atteint les 25%.

Pour le reste, on a de l’eau, mais pas d’électricité, peu de taxis circulent dans la ville - il faut faire la queue pour avoir de l’essence une fois par semaine - les enfants chrétiens qui sont allés en camp avant l’encerclement ne sont pas encore revenus. On estime leur nombre à 400, leurs âges varient entre 9 et 16 ans. Eux et leurs parents ne font que de pleurer.

Quant à moi, j’ai décidé de ne pas partir en vacances, surtout que les troupes en conflit annoncent un Grand Combat très prochainement.

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