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mercredi, 10 août 2016 13:21

Efficaces dialogues

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Spotlight, de Tom McCarthy
Début 2001, les journalistes du Boston Globe accueillent un nouveau rédacteur en chef, Marty Baron (Liev Schreiber), dans un contexte de baisse des ventes du quotidien. 

Steve Jobs, de Danny Boyle
Autre film qui repose essentiellement sur ses dialogues : Steve Jobs.

Début 2001, les journalistes du Boston Globe accueillent un nouveau rédacteur en chef, Marty Baron (Liev Schreiber), dans un contexte de baisse des ventes du quotidien. Baron charge Robinson (Michael Keaton), qui est à la tête d’un département dédié aux enquêtes au long cours - Spotlight -, d’investiguer sur le cas d’un prêtre ayant abusé de dizaines d’enfants. La mission s’avère d’autant plus délicate que la majorité des abonnés du journal sont catholiques, et que l’Eglise est fortement liée à l’establishment bostonien.

Robinson lui-même, comme beaucoup de ses confrères, est un ancien étudiant des établissements catholiques de la ville. Mais Baron vient de Floride, et c’est « un juif, célibataire, qui n’aime pas le baseball » (dixit un personnage) : il pousse ses journalistes à briser l’omerta et à mettre en lumière les pratiques illicites.
L’équipe de Spotlight bénéficie du travail d’une association fondée par un prêtre défroqué. Celui-ci estime à 6 % la proportion de pédophiles au sein du clergé. Il révèle leurs stratégies de prédation : cibler des enfants en difficulté, issus de familles défavorisées peu enclines à affronter l’Eglise. Et quand les victimes arrivent à en parler, le délai de prescription (3 ans) est souvent dépassé. L’Eglise verse 20 000 dollars à leur famille contre leur retour au silence. Les dossiers sont escamotés et les bergers galeux mutés dans d’autres paroisses. Au-delà des actes individuels, le scandale entache donc tout un système. Publiés en 2002, les résultats de l’enquête (pour laquelle l’équipe de Spotlight a obtenu le prix Pulitzer) ont mis en cause 87 prêtres de la région.
Basé sur des faits réels, bien interprété (Mark Ruffalo, Rachel MacAdams), Spotlight est un film-enquête de facture classique, qui montre le fonctionnement d’un journal américain avant la révolution numérique. Le réalisateur Tom McCarthy a choisi de suivre l’enquête au présent, en mettant en valeur les efforts des journalistes pour dénouer un écheveau de faits se déroulant sur des dizaines d’années. Face à une réalité complexe, son approche est sobre et intelligente : il ne s’attarde pas complaisamment sur les interviews de victimes ou de coupables. Gageons malheureusement que nombre de spectateurs jetteront le bébé de l’Eglise avec l’eau sale de son bain...
Rappelons que Benoît XVI a demandé en 2011 à toutes les Conférences épiscopales d'adopter des dispositifs pour mettre fin à ces scandales et collaborer avec les pouvoirs judiciaires civils. Et depuis quelques mois, les évêques qui ont protégé des prêtres pédophiles sont jugés par une instance judiciaire créée à l'intérieur de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Jobs vu par Boyle

Autre film qui repose essentiellement sur ses dialogues : Steve Jobs. Cinq ans après la mort du cofondateur d’Apple, Hollywood produit une biographie réalisée par Danny Boyle. Le cinéaste anglais a avantageusement modéré ses excès (Trainspotting, Slumdog Millionnaire) pour se mettre au service d’un scénario.
Le récit est construit en trois moments chargés de tension, juste avant les fameuses cérémonies de lancement de nouveaux ordinateurs : le Macintosh en 1984, le Next en 1988, l’iMac en 1998. Trois actes représentant des étapes clés dans le parcours de l’entrepreneur et qui se déroulent dans les loges, les coulisses et les scènes de salles de spectacle. Cette base formelle théâtrale est bousculée par l’inventivité de Boyle et animée par les dialogues incisifs d’Aaron Sorkin. Ce scénariste réputé s’est basé sur la biographie de Walter Isaacson, autorisée mais (étonnamment) non supervisée par Jobs, parue quelques jours après sa mort et désavouée par sa veuve et le patron actuel d’Apple... qui auraient tenté de torpiller son adaptation au cinéma.
Prenant des libertés avec la réalité factuelle, le film est avant tout un portrait soulignant les contradictions d’une figure de la culture geek, ses rapports ambigus aux femmes, au pouvoir et à l’argent. Jobs, dont il est rappelé qu’il a été abandonné à la naissance, y est décrit comme un être froid, sujet à des distorsions cognitives auto-galvanisantes, un patron obsessionnel et tyrannique, un père défaillant. Par contre, nulle trace de ses accès de colère dans le personnage interprété par le génial Michael Fassbender.
Le film est bavard, mais prenant. Jobs est de tous les plans : se disputant avec Steve Wozniak, son partenaire originel laissé dans l’ombre ; se confiant à Johanna Hoffman (Kate Winslet), sa directrice marketing et fidèle assistante personnelle ; manipulant John Sculley (Jeff Daniels), le PDG d’Apple dans les années 80, qui l’a renvoyé dans des conditions confuses.
Jobs se présente comme un visionnaire. Les premières images du film reprennent une interview du britannique Arthur C. Clarke en 1974, où l’écrivain de science-fiction prédit qu’en 2001 tous les foyers auront des ordinateurs personnels interconnectés. Mais, selon moi, ce qui singularise Job avant tout, c’est que malgré ses échecs, avec un grand sens stratégique et en sacrifiant tout le reste, il a toujours avancé vers la réalisation de ses « visions ». Et la seule valeur prônée par la Technique n’est-elle pas l’efficacité ?

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