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lundi, 08 juin 2015 16:21

La pensée en actes. Une interview de Jean-Pierre Greff

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En quelques années, la HEAD-Genève (Haute école d’art et de design) s’est imposée en Europe, sous l’impulsion de son directeur Jean-Pierre Greff. Tout prédestinait celui-ci à une carrière scientifique. Aux antipodes de son milieu, il décide cependant de poursuivre des études littéraires, enseigne en faculté à Metz et à Lille, ainsi que dans des écoles d’art en France. Son passage à l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes lui communique le goût de la direction, qu’il met en application à l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, avant d’intégrer, en 2004, l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Genève. Il y entreprend une réforme en profondeur de l’enseignement et une fusion des Beaux-Arts et de la Haute école d’arts appliqués. Depuis 2006, ces deux entités forment une seule institution, rebaptisée HEAD. Une aventure qu’il aborde comme un projet artistique et intellectuel certes, mais aussi en entrepreneur créatif et visionnaire.

Geneviève Nevejan : Quel a été votre parcours avant de vous consacrer à la direction de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg ?
Jean-Pierre Greff : « J’ai poursuivi mes études à l’Université de Metz, où je suis passé de la linguistique à la sémiologie de l’image, tout en me passionnant pour la littérature comparée et, plus précisément, pour les relations entre poésie et peinture. J’ai ensuite entrepris des études d’histoire de l’art à la Sorbonne, avant d’enseigner en faculté. Mon expérience à l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes a été brève (1991-1993) mais intense pour y avoir rencontré Jean-Claude Latil. Artiste et autodidacte brillant, d’un humour dé - capant, il avait fait des Beaux-Arts de Nantes l’école la plus vive et inventive de France à l’époque, notamment en y créant une galerie et la revue Interlope la curieuse, autant de dispositifs devenus aujourd’hui courants. Il m’a surtout donné le goût de la direction d’école alors que j’étais un jeune universitaire chercheur, auteur et commissaire d’expositions. »

Pourriez-vous analyser les raisons pour lesquelles vous vous êtes orienté vers les écoles d’art ?
« Je crois que la dimension du “faire” - le désir de développer une pensée en actes - correspondait à une attente profonde et répondait peut-être même à une frustration. J’aimais la manière dont les étudiants en art plastiques s’appropriaient les processus de pensée, tout comme leur culture beaucoup plus subjectivée. Il y avait plus de surprise dans leur manière d’être. »

Quelle était votre ambition ?
« Je suis arrivé en 1993 à Strasbourg, avec un projet que j’ai mis en œuvre sans doute avec le culot de la jeunesse. A Genève, dix ans plus tard, j’ai agi avec plus de tact et de patience. J’avais dès 1993 la conviction qu’il fallait favoriser un fonctionnement en binômes, associant artiste et théoricien, et faire en sorte que la théorie soit en situation de recherche et de projet. Je songe à l’exemple concret de l’exposition Signes de la collaboration et de la résistance, projet initié en 1998 et qui est devenu exemplaire car nous avons travaillé avec des historiens du graphisme, des philosophes, des designers. Les étudiants eux-mêmes ont œuvré non pas en simples “apprentis historiens”, mais en mobilisant leurs capacités de pensée et de culture visuelles. » Une école d’art est un lieu qui participe de la vie de la cité. Elle en porte les enjeux, les débats et les tensions. Une école d’art, dès lors qu’elle atteint un certain degré de réalité, ne saurait être un sanctuaire. »

Quels sont les changements que vous avez ensuite opérés à l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Genève ?
« J’ai tout d’abord modifié l’enseignement organisé en ateliers définis en nom propre (celui de l’artiste qui en était responsable). J’ai voulu dépasser ce système académique séculaire en organisant des petites équipes pensées non pas en termes de techniques, mais en tant que territoires de pratiques et de questionnements. Le cursus Bachelor en arts visuels se trouve ainsi divisé en six options (Appropriation, Art/Action, Construction, Information/Fiction, Interaction, Représentation). Je crois que la répartition par médium n’est plus en prise avec la réalité de l’art actuel. » Une école d’art et de design est à la fois une institution d’enseignement supérieur et un lieu de production et de diffusion de la culture contemporaine. C’est en ce sens qu’à Strasbourg comme à Genève j’ai créé des galeries ouvertes au public : La Chaufferie à Strasbourg, LiveInYourHead à Genève. Nous en avons porté l’ambition à un niveau peu commun. A cela s’ajoutent conférences, colloques, projections de films et une politique éditoriale soutenue. »

Pourquoi avoir proposé à l’Etat de Genève la fusion de l’Ecole supérieure des Beaux-Arts avec la Haute école d’arts appliqués ?
« A la différence de beaucoup d’écoles d’art en France, ma conviction était qu’il fallait articuler art et design, les mettre en dialogue, de plain-pied, mais sans les confondre. Il faut vivre avec son époque et, si possible, avec un temps d’avance. Une école a une fonction, mieux, une vocation exploratoire. Elle doit se penser ancrée dans un territoire, mais agir dans une logique multiculturelle et avec une dimension internationale. » Lorsque je suis arrivé, la plupart des enseignants étaient originaires de Genève, Lausanne ou Berne. A ce jour, 40 % d’entre eux se rattachent à près de douze nationalités, ce qui correspond à la proportion de nos étudiants étrangers qui représentent quarante nationalités. En dehors des enseignants pérennes, un tiers des budgets est réservé à des invités et intervenants internationaux. Yan Duyvendack, La Ribot ou Bruno Serralongue, artistes reconnus internationalement, ont été les premiers exemples de cette redéfinition de l’Ecole. Ce qu’elle et ils représentent en tant qu’artistes est essentiel, parce qu’un enseignant fonctionne comme une figure d’identification dans une école d’art. Nous sommes, par ailleurs, partenaires de quelque cent écoles par-delà les frontières suisses. Nous exportons des projets, d’exposition par exemple, un peu partout dans le monde, en France et en Europe mais aussi en Amérique du Nord et en Asie. » La HEAD-Genève est par principe ouverte à toutes les hypothèses de partenariats académiques, intellectuels ou artistiques.[1] Nous multiplions aussi les partenariats avec des entreprises, avec lesquelles sont engagés près d’une cinquantaine de projets. Nous sommes semblablement sollicités à l’étranger. A Genève, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a fait appel à la HEAD pour la conception de toute sa signalétique. Nous fonctionnons un peu comme une entreprise. Car l’entreprise est, à côté de l’atelier, du laboratoire et du colloque, un modèle désirable en ce qu’il véhicule une notion essentielle : entreprendre, c’est-à-dire oser, réaliser, inscrire ses enjeux de création dans une réalité socio-culturelle prégnante. Tout cela place la HEAD, c’est-à-dire ses étudiants et ses diplômés, à un niveau très élevé de légitimité. »

Quelle est selon vous l’idéal d’une école et de sa direction ?
« Elle se résume en peu de mots : quelques convictions, une dynamique de projets, une aventure collective, beaucoup de bon sens et enfin une attention scrupuleuse à cent détails journaliers. L’intrication du faire et de la pensée est l’une de ces convictions. J’ai été l’un des premiers à introduire la philosophie dans les écoles d’art, aux côtés des sciences humaines et d’une histoire des arts renouvelée, avec toujours cette osmose entre théorie(s) et pratique(s), en favorisant une grande largeur de spectre. L’essentiel restant le projet de création, la capacité de se réinventer perpétuellement, de créer des situations inédites, du défi, de l’intensité. » Fait-on une bonne école ? Cette question, nous nous la posons quotidiennement, car notre responsabilité est à l’aune des désirs, des rêves et des engagements des centaines d’étudiants qui nous rejoignent chaque année. »

[1] • Vingt-neuf étudiants de la HEAD ont, par exemple, réalisé début novembre une exposition à la Maison Tavel, sur demande de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève : la mise en boîte d’écrits, de photos et d’objets, comme autant de témoignages de notre mode de vie contemporain, destinés aux Genevois du futur (2064). Pour découvrir le dynamisme de l’Ecole : www.hesge.ch/head (n.d.l.r.)

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