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jeudi, 31 janvier 2019 11:44

Picasso jeune et mélancolique

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Picasso Paris Muse uee Picasso Autoportrait 1901 LAC 408x300mmPablo Picasso (1881-1973) Autoportrait, 1901, © Succession Picasso/2018, ProLitteris, Zurich, Photo: © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu RabeauL’artiste aurait pu s’en tenir à ses deux périodes, bleu et rose, qui sont à elles seules une œuvre en soi. Au-delà du génie des commencements, la Fondation Beyeler nous invite à découvrir un autre Picasso, infiniment plus mélancolique, aux antipodes de son œuvre future pas toujours amène et à laquelle les récentes expositions prêtent influences diverses et encombrants ingrédients de vie privée.

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Premier tableau, désespérément bleu

Cette nostalgie, présente dans toutes les peintures de cette période, est annoncée par son autoportrait peint durant le second séjour parisien de l’hiver 1901. S’inscrivant dans la lignée de ses illustres prédécesseurs, Rembrandt ou Van Gogh, Picasso marquera pour ce thème un engouement obsessionnel. Le peintre n’aura jamais été aussi profondément dans le bleu que dans cet Autoportrait de 1901. Il n’a que vingt ans, mais il donne une image ascétique et vieillie de son visage, creusé et amaigri, le teint seulement éclairé par les lèvres rose orangé. Le long manteau au col relevé contribue à accentuer l'expression de tristesse, de misère et de solitude. Halluciné par l'accentuation du regard, il préfigure l'expressivité que Picasso recherchera continûment dans son œuvre.

Picasso n’avait pas débuté dans la monochromie des bleus. Autour de 1900, il laisse exploser à l’inverse une palette chaude, bigarrée et quasi-pré-fauve, à l’image de la vie parisienne bouillonnante et de son appétit de vivre. Il s’immerge dans une actualité artistique, sans commune mesure avec ce qui lui offrait Barcelone, pourtant à l’avant-garde. Il se nourrit de David, Delacroix, Ingres, Daumier, Courbet, Manet et les impressionnistes. Le jeune artiste connaît précocement le succès lors de son exposition chez Vollard en automne 1901. Et dans Yo Picasso, élégant et arrogant, il apparaît comme le nouveau messie de l’art. Puis survient le suicide du peintre espagnol Carles Casagemas. Attaché à la tradition espagnole, le thème du suicide et de la mort violente le hante, comme la mort de son ami l'obsédera, d’autant qu’il occupe son atelier du boulevard de Clichy. Il lui consacre sept peintures, des portraits essentiellement. Hommage à l'ami et au peintre, Évocation inscrit le défunt dans l'histoire de la peinture par la référence explicite au Greco et plus exactement à L'Enterrement du comte d'Orgaz conservé à Tolède. Picasso emprunte au Greco l'élongation maniériste des corps qui perdura jusqu’à la fin de la période rose. Il confiera plus tard à Pierre Daix: «C'est en pensant à Casagemas que je me suis mis à peindre en bleu.» L’Autoportrait de 1901, comme tous les autoportraits, révèle une étape de sa vie et de sa carrière. Dans une sorte de défilé funèbre, sa peinture donne des visages à la misère sociale (La Buveuse d’absinthe), à la détresse et à la maladie. Il écume les prostituées dans les bordels ou les détenues à la prison de Saint-Lazare, le Repas de l’aveugle ou la célèbre tenancière de maison close de Barcelone, Célestine (1904), reconnaissable à l’œil gauche blanchi par un leucome. Apollinaire parle de «cet Espagnol qui nous meurtrit comme un froid bref».

Une vie pas tout à fait en rose

Picasso Famille d acrobates au singePablo Picasso (1881-1973) Famille de saltimbanques avec un singe, 1905  © Succession Picasso/2018, ProLitteris, Zurich Photo: © Göteborg KonstmuseumConcernant la période rose, Apollinaire préférait la baptiser la «période des saltimbanques», ce qui serait plus juste tant les œuvres ne sont pas uniquement roses. En 1905, sans effectivement exclusivement adopter cette couleur, Picasso s’éloigne des tonalités nocturnes et froides pour un semblant de sérénité retrouvée, comme si les couleurs correspondaient en effet à un état d’âme. Les tons sont terreux, pastels. L’unité résulte plus volontiers du thème du cirque et en particulier du cirque Médrano, non loin du Bateau-Lavoir que Picasso fréquente assidûment comme beaucoup de peintres et poètes de son temps. Il s’agit moins du cirque, comme chez Seurat, que de ses coulisses, tel Famille de saltimbanques avec un singe. S’y entremêlent les personnages de la commedia dell’arte, la figure du bouffon et celle du fou aussi qui fera l’objet d’une sculpture. Celle-ci, exposée à la Fondation, était le portrait du poète Max Jacob auquel Picasso ajouta ensuite le bonnet qui parachevait l’analogie entre le fou et l’artiste. Picasso aimait s’assimiler à cet être étrange, errant, sans attache, un peu marginalisé et qui peut comme l'artiste se permettre un regard critique sur le monde. Subsiste encore beaucoup de bleu et de mélancolie. La même misère imprègne la scène du couple qui observe une assiette vide, de l’acrobate rose maladroite et esseulée ou de l’Arlequin maladif. Pas de scènes d’acrobatie sous les applaudissements du public. On retrouve ici le même désenchantement. Apollinaire toujours parle de rose «pulmonaire». La partition bleu/rose demeure donc relative.

Du rose à l’ocre, le séjour à Gosol

Plusieurs facteurs indépendants amèneront Picasso à se détourner du rose. Tout d’abord la peinture d’Ingres qu’il redécouvre à la faveur de la rétrospective organisée par le Salon d’Automne de 1905. Peint entre 1904 et 1905, Le meneur de cheval nu, qui marque la fin de la période rose, en est issu. Le voyage à Gosol est plus directement à l’origine de sa rupture avec la période rose. Nu aux bras levés et Buste de femme (Fernande) en sont l’illustration. Qu’il s’agisse de sculptures est significatif. Avec la période rose avait resurgi le modelé, la solidité des formes perceptibles aux traits de contours (Les deux frères, été 1906). Picasso a procédé à des amalgames entre le paysage grandiose et primitif des Pyrénées catalanes et la sculpture romane et ibérique découverte l’hiver précédent au Louvre. Ses sculptures qui renouent avec la taille directe ne sont pas sans similitudes avec Gauguin, disparu quelques années plus tôt. À son retour de Gosol, il se livre en peinture comme en sculpture à de rudes simplifications de la forme et de l’espace. Sa révolution intime et esthétique s’élabore dans une monochromie ocre presque parfaite. Il redevient coloriste. La révolution était en marche vers le cubisme, mais aussi aux termes d’une rupture radicale et définitive avec les bleus et roses du siècle précédent.


Le jeune Picasso. La période bleue et rose
du 3 février au 26 mai
Fondation Beyeler, Riehen/Bâle

Beyeler collection. Picasso panorama
du 13 janvier au 5 mai
Fondation Beyeler, Riehen/Bâle


Picasso Moskau Pushkin Femme de l ile de majorque LAC 406x300mmPablo Picasso (1881-1973) Femme de l’île de Majorque, Paris, été 1905, © Musée Pouchkine, Moscou

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