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mardi, 14 mai 2019 10:15

Vous avez dit «Extase»!

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Hodler FemmeEnExtase ExpoFondKleeBern 2019Hodler, "Femme en extase", 1911, coll. privée, BerneL’extase renvoie communément au sacré, à ses rites, autant qu’à des scènes de visions mystiques et le plus souvent à de lointaines contrées historiques. C’est pourtant à la rencontre de nos contemporains et à un contexte largement profane que nous convie le Centre Paul Klee de Berne jusqu’au 4 août. Une belle exploration des représentations singulières de l’irreprésentable, à partir d’une sélection d’œuvres de très grande qualité.

«Des artistes renommés tels que Marina Abramović, Marlene Dumas, Meret Oppenheim, Auguste Rodin, Henri Michaux, Andy Warhol et Paul Klee font l’objet de rapprochements surprenants», note le commissaire de l'exposition. «Ils explorent la ligne de crête qui sépare l’envol de la chute, la maîtrise de soi de la perte de contrôle, l’élan créateur de la folie, l’ascèse de l’excès, la transcendance spirituelle de l’autodestruction physique, la libération de la dépendance.»

De la béatitude mystique aux déviances mentales

Liée à la pratique religieuse, l’extase se pare d’une dimension fréquemment païenne, voire négative et démoniaque. Même dans les limites tolérées de l’orthodoxie, elle peut être perçue comme suspecte. Témoin L’extase de Marie-Madeleine (1606) du Caravage ou L’extase de Sainte Thérèse (vers 1650) du Bernin, dont l’attitude abandonnée et les lèvres entrouvertes ont été interprétées par la psychanalyse moderne comme une forme «d’hystéro-érotisme». «Elle jouit» disait Jacques Lacan. Au XVIIe siècle, Charles de Brosses s’exclamait: «Si c’est de l’amour divin, je le connais.» Le Bernin ne faisait pourtant que restituer la douleur relatée par la sainte, de la longue lance d’or dont l’ange avait pénétré le cœur.

Le neurologue Jean-Martin Charcot (1825-1893) a largement exploré ces représentations artistiques d’états seconds proches de l’hystérie. Au seuil du XIXe siècle, des artistes avaient déjà apporté leur contribution à la science, notamment Géricault en 1822, avec sa série dédiée à la monomanie, qu’il avait exécutée à la demande du médecin psychiatre Étienne-Jean Georget. D’autres ont reversé dans leurs œuvres nombre de cas cliniques qui répondaient à leur ambition expressive. On songe à la «crampe» (contraction des reins) reprise par Rodin dans Je suis belle, son hommage à Baudelaire et pour une Âme damnée destinée à la Porte de l’Enfer.

Les surréalistes se situent au cœur de cette iconographie entre science et inconscience à laquelle renvoient la beauté convulsive, texte d’André Breton, publié dans la revue Minotaure, l’Extase d’André Masson, le Nu féminin hystérique et aérodynamique de Dali ou La clé des chants extrait d’Une semaine de bonté (1934) de Max Ernst (1891-1976). Plus tard, on retrouve ces corps arc-boutés dans Arch of Hysteria de Louise Bourgeois qui reprenait clairement «l’arc de cercle», posture physique que Charcot décrivait et rattachait à la «période des contorsions».

Le culte de Bacchus

Le culte de Bacchus est un autre subterfuge artistique de l’extrême. Dans Bacchanales (1897) de Franz von Stuck et La Bacchante (1902) de Gustave Vanase, le dieu est associé à la danse, à l’ivresse et à l’amour physique. Les bacchantes d’Euripide continue d’inspirer des nus voluptueux, voire lubriques, au peintre Lovis Corinth dans Bacchantes (1898) dont le réalisme accentue la charge érotique. Paul Klee qui en reprend le thème dans Le bouffon en transe (1927), annihile cette dimension sensuelle exaltée à l’inverse par Picasso et Henri Laurens.

Le culte de Bacchus trouvera un prolongement jusqu’à l’époque contemporaine avec le Danois né en 1962, Joachim Koester, particulièrement dans sa vidéo Tarantism qui explore une maladie nerveuse provoquée par la piqure d’une araignée, la tarentule. Découverte au XVe siècle à Tarente, dans les Pouilles au sud de l’Italie, cette affection se traduisait par des hallucinations, n’ayant pour seul remède qu’une danse dionysiaque au rythme des violons, des zithers et de tambourins. Joachim Koester réinterprétait une tradition syncrétiste issue de l’ancienne Grèce et de la tradition catholique, qu’il réactualisait en en confiant l’interprétation à des danseurs. Ces derniers mimaient instinctivement les contorsions des bacchantes afin d’atteindre un état extatique, pour ne pas dire orgasmique.

Une extase devenue profane

Bild3 Otto Dix Bildnis Anita BerberOtto Dix, "Portrait de la danseuse Anita Berber", 1925
Kunstmuseum Stuttgart, photo: Frank Kleinbach © 2019, ProLitteris, Zurich
L’exposition démontre qu’à toutes les époques, et en dehors de toute croyance religieuse, l’aspiration à transgresser les limites physiques ou mentales perdure. Au XXe siècle, malgré le déclin des croyances, l’extase continue de trouver un terreau fécond dans les milieux artistiques où elle se laïcise. En rend compte dans l’exposition Anita Beber, libertaire propagandiste de l’émancipation féminine, portraiturée par Otto Dix. Sa courte existence fait figure de provocation. Mariée à trois reprises, elle forme avec un de ses partenaires, homosexuel notoire, un couple scandaleux. Bannie d’une partie de l’Europe avant d’être expulsée de Vienne, elle faisait de l’emprise du cognac, de la cocaïne et surtout de chorégraphies, ses modes d’accession à une forme de catalepsie. Témoin sa Danse de l’érotique et de l’extase, spectacle donné à l’Alcazar de Hambourg et Danse du vice, de l’horreur et de l’extase, recueil de poèmes, de photographies et de dessins, manifestes assumés de la noirceur de son existence. Au seuil de l’exposition, sa personnalité évoquée par le portrait d’Otto Dix rappelle le rôle de la danse confirmé plus tard par les performances de Mary Wigman, Mata Hari, Joséphine Baker ou Lady Gaga.

L’extase connaît un regain d’intérêt à la fin des années soixante sous l’impulsion de la libération des mœurs et lorsque les milieux artistiques invitent à «jouir sans entrave», slogan fameux de mai 68. La musique occupe alors une place centrale, comme l’illustre Rock my religion, de Dan Graham, vidéo qui immortalise des scènes d’hystérie collective durant des concerts punk à New York. L’artiste attribuait au rock et au punk cette capacité de convertir le bruit en extase.

Dans les civilisations mésopotamiennes ou dans l’Égypte ancienne, la musique était une part essentielle du culte. Les Grecs la percevaient comme un don des dieux. Et au Moyen Age, la piété et l’extase s’entremêlent. Le compositeur Scriabine en faisait une obsession. Les recherches scientifiques ont depuis démontré que la musique encourageait la sécrétion d’endorphines, ces hormones «du bonheur», et qu’elle pouvait également prolonger l’effet de l’ecstasy. Selon le compositeur et journaliste Robert Jourdain dans Work Music, the Brain, and Ecstasy: How Music Captures Our Imagination (1997), les effets de la danse, du son et des substances illicites sont similaires. Ce qu’expérimente le jeune artiste canadien Jeremy Shaw, cela par tous les moyens, la danse, mais aussi l’hypnose, la drogue et de manière plus atypique en s’électrocutant l’index lors de l’écoute de sonorités «transcendantales».

L’exposition invite aussi le visiteur à l’expérimentation, plus soft certes, avec la Dream House conçue par le compositeur La Monte Young et son épouse l’artiste Marian Zazeela. Par une osmose entre musique et arts plastiques, les auteurs tentent, dans ce vaste espace, une immersion à laquelle doit contribuer selon eux la couleur rose et un son continu. Cette conjonction d’une ambiance sonore et de la lumière peut générer sinon l’extase tout du moins une appropriation entière des sens et de l’esprit.

Par ses différents modes opératoires, l’extase fait de l’artiste la figure privilégiée de cet état second. Elle n’est pas éloignée de la fonction première de l’art, puisqu’elle métamorphose et transcende le réel, en provocant souvent une altération de la conscience et de la perception. Elle fait même figure de prolongement déviant du statut même de l’artiste que l’on considère volontiers comme un marginal.

Dans les périodes de défiance à l’égard des croyances, l’art se substitue peut-être à la religion parce qu’il autorise l’expression d’émotions extrêmes qui, à regret, ont déserté à peu près totalement les pratiques rituelles en Occident.

exhibition extase KleeKatalog EkstaseExtase

jusqu’au 4 août, au Centre Paul Klee de Berne.


Le Centre Paul Klee a édité pour l'occasion

Exstase/Ecstasy,

avec les textes de Ulrike Groos, Markus Müller,
Anne Vieth, Martin Waldmeier et Nina Zimmer,
un catalogue paru aux éditions Prestel,
Munich 2019

 

 

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