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vendredi, 04 octobre 2019 17:00

La Fondation Opale, le lieu du rêve australien

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Fondationopale BeforeTimeBeganLa culture aborigène s’étend sur près de 60’000 ans. Sa reconnaissance n’est pourtant effective que depuis quelques décennies en Australie, et plus récemment en Europe où elle suscite un formidable engouement. Unique centre européen dédié exclusivement à l’art aborigène, la Fondation Opale de Lens (VS), créée par Bérengère Primat en 2018, contribue à en accroître le rayonnement. Pour sa première exposition, elle présente Before Time Began, un regard sur un demi-siècle d’art aborigène contemporain à travers une sélection de près de 80 œuvres d’artistes majeurs, des origines jusqu’aux créations très récentes des APY Lands.

À voir jusqu’au 29 mars 2020

D’une collection privée à une Fondation

L’écrin de la Fondation Opale était déjà connu en Valais pour avoir abrité la Fondation Pierre Arnaud. L’art continue ainsi d’en être le cœur grâce à Bérengère Primat, collectionneuse elle aussi, mais d’un tout autre ordre que le collectionneur Pierre Arnaud. Dotée d’une symbolique centrale pour les Aborigènes, l’opale qui rebaptise l’espace valaisan annonce sa nouvelle vocation.

Portrait Bérengère PrimatBérengère Primat © Fondation Opale Issue de la lignée des Schlumberger, famille d’industriels français, Bérengère Primat -qui réside à Crans-Montana non loin de la Fondation- se passionne depuis près de vingt ans pour l’art aborigène. Elle en a la révélation en découvrant une simple peinture sur écorce lors d’une exposition parisienne. Sa rencontre avec le commissaire Arnaud Serval, galeriste qu’elle épousera plus tard, est déterminante. Pendant quinze ans, elle explore avec son compagnon de route les méandres du désert australien et ses communautés dont elle partagera la vie. Elle y débute sa collection d’autant plus vibrante qu’elle est faite, de son propre aveu, «des fragments de sa propre existence».

En Europe, rares sont les institutions consacrées à l’art australien, comme l’était en Hollande le musée d’Art Aborigène d’Utrecht fermé en 2017. Georges Petitjean, qui en assurait la direction, est aujourd’hui conservateur de la collection de Bérengère Primat qui renferme près de 800 œuvres de quelque 250 artistes. «Je l’ai constituée, relate-t-elle modestement, sans même m’en rendre compte, en achetant des œuvres que j’aimais.» Ainsi que le confirme Stéphane Jacob, expert et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la culture aborigène: «Indifférente à la notoriété des artistes, elle n’a jamais été guidée que par ses goûts personnels.» Pour autant, «sa collection englobe des figures historiques qui en font sans doute le plus bel ensemble européen en mains privées», renchérit le marchand belge Bertrand Estrangin. 

«Before Time began»

Sous ce vocable, l’exposition inaugurale illustre le mythe fondateur de la création de l’univers, appelé le «Temps du rêve» qui se transmet via les rêves, de génération en génération, dans les communautés du désert. Les tracés, cours d’eau, routes, formes humaines, végétales ou animales que l’on retrouve dans les dot paintings, sous la forme de points comme le nom l’indique, perpétuent ces mythes ancestraux. L’art aborigène s’était fait connaître par ce pointillisme hypnotique, évocateur de légendes sacrées. Au même titre que les cérémonies ou les chants, l’art pictural est une des formes de leurs pratiques rituelles. Notre époque soucieuse de la préservation de l’environnement redécouvre ces créations en raison de la place centrale allouée à la nature. C’est le trait vertueux qui a su séduire Bérengère Primat. Le «Temps du rêve» ne cesse de cultiver les liens entre «l’homme et le territoire, le passé et le présent». La nature y est inlassablement évoquée par la présence de l’eau, les empreintes ou squelettes d’animaux, comme dans Rêve ninu (1993) de Narputta Jugadai Nangala (c. 1933).

NganampaMantangkaMinyma Laloidesfemmes FondOpaleLensLa Loi des femmes est vivante sur nos terres (détail), œuvre collaborative de femmes, APY Lands, 2018 © 2019, ProLitteris, Zurich/Wawiriya Burton

Un demi-siècle de création

La sélection opérée par Georges Petitjean, l’un des commissaires, s’appuie sur une partie (80 œuvres) de la collection de Bérengère Primat. Elle vise à retracer l’évolution de l’art aborigène depuis 1971. La première partie est largement dédiée aux peintures sur écorce, peintures des origines que perpétuent les ocres naturelles sur écorce d’eucalyptus (Ancestors at Milmilingkan, 1994) de John Mawurndjul (1952). Pour des raisons rituelles et artistiques, ce dernier est la figure iconique de l’art aborigène à laquelle le musée Tinguely à Bâle avait d’ailleurs rendu hommage il y a quelques années. Emily Kame Kngwarreye (c. 1910-1996), surnommée la «Claude Monet de l’art aborigène» et qui a représenté l’Australie à la Biennale de Venise et contribué à la reconnaissance des Aborigènes, est l’autre figure majeure de ce parcours.

AncêtresMilmilingkan FondOpaleLensAncêtres à Milmilingkan, John Mawurndjul, 1994 © ProLitteris/V. Girier-DufournierNdorkwa PruneSauvage EmilyKngwarreye2019 FondOpaleLensPrune Sauvage, Emily Kngwarreye, 1989 © ProLitteris/V. Girier-Dufournier

À la peinture sur écorce succède aujourd’hui l’usage de l’acrylique, qui a permis l’exécution de peintures monumentales comme l’illustre l’œuvre collaborative de deux mètres par cinq, La Loi des femmes est vivante sur nos terres, commanditée en 2018 par Bérengère Primat. Une vingtaine de femmes issues de sept communautés du désert, regroupées dans le collectif APY Lands, a participé à sa réalisation. Plus spectaculaire, l’installation intitulée Kulata Tjuta qui rassemble 1500 lances (Kulata). Ce work in progress qui a débuté en 2010 ne cesse de croître. À ce jour, 84 Aborigènes y ont collaboré, matérialisant l’importance de la transmission afin de maintenir les liens entre le passé et le présent.

Un dialogue avec le monde

La Fondation se donne aussi pour objectif de créer des ponts entre l’art contemporain et l’art aborigène longtemps enfermé dans le registre de l’art tribal. C’est dans cette optique que Berg Elle (2017), vidéo de Pipolotti Rist est présentée. Plus souvent exposée à l’étranger, l’artiste saint-galloise renoue avec la Suisse par une œuvre qui renvoie à la naissance du monde en décrivant la subdivision de tous les continents survenus il y a 250 millions d’années. Un processus qui continue d’évoluer, rapprochant ainsi l’Europe de l’Afrique. Au-delà du point de vue géologique, Berg Elle est un peu la métaphore des ambitions de la Fondation qui ne veut pas se limiter aux expositions. Commanditaire d’œuvres réalisées in situ, elle veut susciter des échanges au travers de colloques et de rencontres avec des artistes en résidence. C’est là son plus bel engagement: le rapprochement des cultures propice à leur compréhension mais aussi, de manière plus essentielle, à l’entente si difficile des peuples, pas simplement aborigènes.

A voir:
Before Time Began
Aux origines de l’art aborigène contemporain
Fondation Opale de Lens (Suisse)
jusqu’au 29 mars 2020
www.fondationopale.ch

A lire:
CouvlLivre FondOpale oct19Before Time Began
Aux origines de l’art aborigène contemporain
Ouvrage édité à l’occasion de l’exposition
Fondation Opale 5 Continents
Éditions Piazza Caiazzo Milan, 2019
www.artsdaustralie.com
www.aboriginalsignature.com

 

Légendes complètes et crédit des images:
1. Portrait Bérengère Primat © La Fondation Opale/Sebastien Crettaz
2. Nganampa mantangka minyma tjutaku Tjukurpa ngaranyi alatjitu - La Loi des femmes est vivante sur nos terres - Women’s Law alive in our Country (detail), 2018, œuvre collaborative de femmes, APY Lands, acrylique sur toile, Betty Muffler, Angkaliya Curtis © 2019, ProLitteris, Zurich | Wawiriya Burton/photos Vincent Girier-Dufournier 
3. Ancestors at Milmilingkan – Ancêtres à Milmilingkan, 1994, John Mawurndjul, ocres naturelles sur écorce d’eucalyptus © 2019, ProLitteris, Zurich/Vincent Girier-Dufournier
4. Ndorkwa - Prune sauvage – Wild Plum, 1989, Emily Kame Kngwarreye (c. 1910–1996), polymère synthétique sur toile © 2019, ProLitteris, Zurich/Vincent Girier-Dufournier

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