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mardi, 18 août 2020 09:09

Semer à tout vent, les années folles

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Thomas Ruff (1958) r.phg.s.03_l, 2014 C-print, 240 x 185 cm, Mai 36 Galerie, Zurich © 2020 ProLitteris, Zurich Alors qu’on assiste à la montée des nationalistes, l’Europe de l’entre-deux-guerres sème les ferments d’un art libre et foisonnant. La vague mortifère liée à la guerre et aux ravages de la grippe espagnole n’est pas sans résonance avec la crise économique et sanitaire que traverse l’Europe d'aujourd'hui. C’est tout du moins ce que tente de démontrer le Kunsthaus de Zurich, dans une exposition qui souligne la permanence d’un héritage, cela dans tous les domaines de la création. L'exposition conjugue ainsi monde d’avant et monde d’après de l’effervescence des années vingt à Thomas Ruff.

Semer à tout vent, les années folles
jusqu’au 11 octobre, au Kunsthaus Zürich.

«Rien n’arrête l’art» pourrait être le mot d’ordre de l’exposition zurichoise qui rend compte dans toute sa diversité de la vie culturelle en Europe durant l’une des périodes les plus sombres de son histoire. La commissaire Cathérine Hug a pourtant limité son spectre à Paris, Berlin, Vienne et bien sûr Zurich. Ce sont là les seules frontières d’un parti-pris très ouvert tant il refuse de cloisonner les arts, qui sont sur un pied d’égalité avec les modes vestimentaires afin d’englober l’explosion des carcans sociaux, composantes d’un même paysage.

L’ombre de la Première Guerre mondiale plane sur les collages dadaïstes de 1920 de Johannes Baargeld autant que sur Les trois invalides (1930) d’Heinrich Hoerle, le moins connu des dadaïstes de Cologne. Dans ce haut lieu de la contestation où officie Max Ernst, Hoerle s’attache aux invalides de guerre, ici caricaturés avec cynisme et au mépris d’un héroïsme qui encensait alors le sacrifice de soi pour la nation.

Félix Vallotton (1865-1925) La poudreuse, 1921 Huile sur toile, 82 x 100 cm, Collection particulière La critique sociale rejoint la veine d’un Otto Dix, largement représenté dans l’exposition, notamment avec le célèbre portrait de la libertaire, poète et journaliste Sylvia von Harden. Emblématique de la nouvelle objectivité par le réalisme et les références aux maîtres allemands du XVIe siècle, l’œuvre se voulait, du propre aveu de l’auteur, «le portrait d’une époque». Arborant crânement la coupe de cheveux à la garçonne, le rouge de la contestation et la cigarette, attribut masculin de la libre pensée, Sylvia von Harden incarne avec arrogance la non-conformité au modèle social féminin.

Anita Berber, également immortalisée par Otto Dix, était pour sa part militante d’une liberté sexuelle et bisexuelle revendiquée. Avec l’excentrique marquise Casati, saisie par le peintre Zuloaga et le photographe Man Ray, ces figures sont les icônes d’une aspiration à l’indépendance dont les modes vestimentaires se font aussi l’écho. Égéries des années folles, Gabrielle Chanel, Madeleine Vionnet, Lucien Lelong ou Paul Poiret revendiquent ce nouveau statut de la femme.

Les liens que l’exposition veut tisser avec l’époque contemporaine s’illustrent par les parallèles établies avec la veine surannée d’un Alexander McQueen. Kader Attia est cet autre artiste contemporain qui, dans Open Your Eyes, porte sa réflexion sur les «gueules cassées» de la Première Guerre mondiale. Sous forme de diaporama, il confronte les photographies de défigurés de la guerre, issues des archives de divers musées de l’armée, à des masques africains endommagés et restaurés, symbolisant ainsi une forme de réparation apportée aux maux de l’histoire et à ceux du colonialisme vis-à-vis des cultures extra-occidentales.

Le culte de la nouveauté

Vue d‘exposition Semer à tout vent. Les Années folles Photo © Franca Candrian, Kunsthaus Zürich Le nihilisme désabusé côtoie l’espoir d’un monde nouveau porté par le Bauhaus, école d’art fondée à Weimar en 1919 par l’architecte Walter Gropius. Son ambition: fédérer les arts appliqués sous l’égide de l’architecture. Le Russe Kandinsky, Paul Klee, Suisse d’adoption, et le Hongrois László Moholy-Nagy, tous issus des avant-gardes, y enseignèrent avec l’objectif de façonner l’homme de demain. Ils repenseront radicalement les arts décoratifs. Aucune discipline ne sera ignorée, du mobilier jusqu’à la typographie avec l’Autrichien Herbert Bayer, l’un des plus brillants élèves du Bauhaus. Marcel Breuer, disciple rapidement passé, maître y crée des meubles conçus à partir d’acier tubulaire qui seront appelés à un grand avenir.

Charlotte Rudolph (1896-1983) László Moholy-Nagy Manda von Kreibig: Danse des bâtons, costume: Oskar Schlemmer, scène du Bauhaus de Dessau, 1928/1929, Photographie, 23,4 x 17,1 cm, Staatliche Museen zu Berlin, Kunstbibliothek Photo: bpk / Kunstbibliothek, SMB / Charlotte Rudolph © 2020 ProLitteris, Zurich En quête d’un art total, l’enseignement englobait le théâtre, la danse, la scénographie et les costumes sous la férule d’Oskar Schlemmer et de l’acteur et peintre Lothar Schreyer. On libérait la danse de l’intrigue comme l’illustre La Danse des bâtons (1927) lors de laquelle le danseur vêtu de noir et évoluant dans une salle obscure disparaissait. N’étaient visibles que les longs bâtons blancs fixés à ses membres. Schlemmer donna ainsi naissance à une danse abstraite.

Les chorégraphes Merce Cunningham ou Philippe Decouflé ne sauraient se comprendre sans ces contributions essentielles à l’histoire de la modernité. Il n’est pas jusqu’au photographe Hiroshi Sugimoto (1948) qui n’intègre dans ses photographies les chefs-d’œuvre prémonitoires de l’architecture du futur. Ce Japonais spécialiste du rapport au temps saisit dans le flou de ses images et de la mémoire l’usine Fagus conçue par Walter Gropius et Adolf Meyer, ainsi que la Villa Savoy de Le Corbusier. Même image persistante de la mémoire avec Thomas Ruff (1958) qui immortalise en 2000, à la manière d’une peinture abstraite, le Pavillon de Barcelone de Ludwig Mies van der Rohe, animateur fécond du Bauhaus.

L'idée de migration

Dans cette déambulation, l’exposition rend hommage à des artistes moins connus mais qui ont joué un rôle de passeur, comme l’artiste bâlois Xanti Schawinsky. Issu du Bauhaus, il se nourrit des conceptions révolutionnaires de ses aînés en suscitant des créations qui décloisonnent les médiums. Théoricien d’un théâtre annonciateur du happening, il répandra la bonne parole au Black Mountain College, école légendaire en Caroline du Nord, née de personnalités telles que Walter Gropius, Marcel Breuer ou Josef et Anni Albers, des migrants expatriés au lendemain de la fermeture du Bauhaus par les nazis en 1933. Au-delà des œuvres, l’exposition nous réconcilie avec l’idée de migration qui a fait de l’Europe un creuset fertile sur plusieurs générations d’artistes, dont on ne peut que déplorer l’exil, d’une Europe exsangue au profit de la scène artistique new-yorkaise, ce monde qu’ils souhaitaient nouveau.


À lire

Cathérine Hug, Petra Joos, Gioia Mori, Alexis Schwarzenbach et Jakob Tanner
Semer à tout vent les années folles
catalogue de l’exposition en allemand aux éditions Snoeck

Légende des visuels:
Thomas Ruff (1958) r.phg.s.03_l, 2014 C-print, 240 x 185 cm, Mai 36 Galerie, Zurich © 2020 ProLitteris, Zurich
Félix Vallotton (1865-1925), La poudreuse, 1921 Huile sur toile, 82 x 100 cm, Collection particulière
Charlotte Rudolph, László Moholy-Nagy, Danse des bâtons, costume: Oskar Schlemmer, scène du Bauhaus de Dessau, 1928/1929, Photographie, 23,4 x 17,1 cm, Staatliche Museen zu Berlin, Kunstbibliothek Photo: bpk / Kunstbibliothek, SMB / Charlotte Rudolph © 2020 ProLitteris, Zurich

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