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mardi, 01 juin 2021 10:28

Adrian Ghenie, un regard contemporain sur le passé

Adrian Ghenie, à gauche: Untitled, 2011; à droite: Selfportrait in Winter, 2015 © Adrian Ghenie DRSon œuvre est inaccessible, souillée par le néant comme l’histoire. Art morbide voire glauque, il l’est parce qu’il interroge notre présent à la lueur de la mémoire collective. Obsédé par le mal, rattaché à l’héritage artistique de ses pères, le Roumain Adrian Ghenie est aussi l’un des artistes contemporains les plus cotés du marché.

Geneviève Nevejan, Paris, journaliste et historienne d’art

Adrian Ghenie est bien de notre époque, même quand son regard se porte sur notre passé. Né en 1977, qu’a-t-il pu retenir de l’histoire en général et de celle de la Roumanie en particulier, tout du moins en véritable témoin? Le procès, froid et expéditif, de Ceausescu s’était déroulé alors qu’il était un jeune adolescent. Son souvenir lui inspire pourtant une série de peintures essentiellement dérivées d’images de presse relatant l’effondrement d’un régime autoritaire par une exécution sommaire, le soir de Noël. Dans Ceausescu (avec Ciprian Muresan) en 2008, tout nous est relaté, presque aussi froidement.

Adrian Ghenie témoigne non pas simplement d’un événement marquant, mais de sa diffusion auprès de toute une génération par le medium de la télévision. «Je voudrais ajouter de la texture aux images d’archives du XXe siècle, combler les vides ouverts par les dispositifs de propagande des grands appareils dictatoriaux. C’est pourquoi je construis la plupart de mes peintures en me servant d’images d’histoire que je trouve sur internet, car ces images ont l’avantage d’être connues de tous -ce qui me permet d’obtenir, au moment où je les déforme, où je les déconstruis, où je les défigure, une sorte d’effet d’inquiétante étrangeté.»

Incarnations de l’infamie

Adrian Ghenie, Ceaușescu (avec Ciprian Mureșan), 2008 © Adrian Ghenie DR Adrian Ghenie appartient à ces Roumains, pour la plupart issus de l’académie de Cluj-Napoca, qui font de la réalité leur matière, la forme de leur travail et leur réflexion, une réalité dépourvue d’utopies et autocentrée sur les régimes totalitaires. De la trame historique, il retient les grandes personnalités, Lénine, Hitler et quelques comparses dont les visages découlent d’images mass-médiatisées que son pinceau va progressivement altérer. (Andy Warhol avait anticipé un processus créatif similaire parce qu’alimenté par les médias.) Son œuvre est traversée par les effigies de Nicolae Ceausescu, Josef Mengele ou Lénine, apparitions mortifères qui ne documentent pas vraiment une période historique mais commentent le cauchemar de sa perversion. «Dans mes peintures, Hitler et Lénine n’apparaissent jamais comme des figures historiques mais comme des fantômes.» Le mal fascine bien des artistes contemporains, comme David Lynch en lequel il se reconnaît; les pans les plus sombres, telle la Shoah, escortent notre présent et hantent également l’œuvre d’Anselm Kiefer ou du cinéaste Michael Haneke. Adrian Ghenie, pour sa part, en tire des séquences convulsives et intenses.

Sa peinture d’histoire est née en 2008, de la série dédiée au «collectionneur nazi». Le collectionneur est un acteur essentiel de la scène artistique, à laquelle il apporte soutien et reconnaissance, mais cette image se lézarde lorsque Ghenie l’identifie à Hermann Göring, le Reichsmarschall du IIIe Reich qui a pillé les musées, les marchands d’art et les collectionneurs juifs. L’acte est fondateur, car il annonce le fil rouge de l’œuvre du Roumain: le face à face avec le mal.

Le protagoniste de The Collector II -Hermann Göring enfermé dans un espace clos, en l’occurrence le château de Carinhall- est entouré de tableaux spoliés. Adrian Ghenie noie le cannibale dans un rouge carmin qui renvoie au sang versé, tribut de ses trophées. Paradoxalement, l’amour de l’art alimente le mal. Lui succèdera l’icône cauchemardesque d’Hitler, dont le visage apparaît régulièrement dans nombre de tableaux de l’artiste, souvent de manière dissimulée (Sans titre de 2011). Adrian Ghenie, The Collector IV, 2008 © Adrian Ghenie DR

S’abstraire du réel

La peinture d’Adrian Ghenie est alors encore figurative. L’expressionniste se concentre sur les visages, dont la laideur pérenne exprime le mal intérieur à la manière d’un Dorian Gray. Dans les années 2010, ses modèles subissent, dans une évolution irréversible, un exercice de défiguration. Sur ces faces se concentre l’agression du geste pictural. Elles sont à elles seules la métaphore de la cruauté d’un monde chaotique.

Puis, à la manière de Gerhard Richter, l’artiste roumain se détourne de la figuration. À droite de The Collector III, le réel commence à se brouiller. La matière généreuse interrompt les lignes orthogonales formées par les encadrements et les châssis. Ce sera dorénavant l’épiderme de sa peinture. Son vocabulaire devient celui de la dislocation. La violence n’en disparaît pas pour autant. Une matière picturale riche en couleur se substitue dans un premier temps aux visages, avant de coloniser les corps et le paysage. L’artiste se libère ainsi de l’anecdote et du temporel pour ne retenir que l’essence de la violence concentrée dans le lyrisme et le dynamisme de la facture.

Adrian Ghenie réinvente en sculpteur l’abstraction par la densité de la matière. Couteaux, spatules et larges brosses façonnent la «texture» qui donne du volume aux photographies dont il s’inspire. Les monstres de l’histoire n’en sont que plus effrayants. À l’objectivité relative de la photographie, l’artiste ajoute la subjectivité de l’abstraction.

Dialogue avec l’art

Jamais on n’aura autant rejeté l’art du passé qu’au XXe siècle. Il est pourtant bien présent chez Adrian Ghenie, comme chez d’autres peintres de sa génération. Selfportrait in winter (2015), tel un manifeste, dit tout de sa fascination pour Francis Bacon. À la manière de son aîné, le visage devient surface mouvante, trouée, une «flaque de chair» selon son expression. Il se livre aussi à des collages en assemblant des fragments de toiles d’origines hétérogènes, aggravant par ces greffes multiples le processus de défiguration.

Le dialogue avec l’art dans sa dimension historique est assumé, notamment avec la série Degenerate Art, dont le titre indique le lien avec l’exposition organisée en 1937 à Munich par les Nazis. Y avait été rassemblée une foule d’expressionnistes dont Adrian Ghenie pourrait se réclamer. Ses citations d’autres peintres, de Van Gogh au Douanier Rousseau, sont multiples et obsédantes. Ses références sont pour beaucoup contemporaines et le rattachent à une lignée artistique qu’il prolonge. On songe aux Nouveaux Fauves, cette génération de peintres allemands des années 80 à laquelle appartient Jörg Immendorff, qui s’était penché sur les origines des deux Allemagne et qui se plaisait à revisiter l’art du passé.

Les influences sont assumées mais jugées trop nombreuses par certains, car on les soupçonne toujours de se substituer à la création. Le recyclage, il est vrai, tend à se systématiser chez nombre de jeunes artistes, tel le sculpteur britannique Houseago qui en a même fait un mode exclusif d’expression. Il est devenu courant, toléré voire revendiqué. Pour autant Adrian Ghenie se veut inventeur. Il refaçonne la tête de Vincent Van Gogh. Lorsque, dans ses rencontres, il cohabite avec le Douanier Rousseau, il ne manque pas de multiplier les connotations sexuelles absentes des toiles du peintre naïf.

Le marché de l’art en question

Adrian Ghenie, qui vit et travaille entre Berlin, Londres et Cluj-Napoca, n’élude pas la réalité du marché qui sous-tend l’emblématique statut du collectionneur. Il se situe lui-même au cœur de ces débats depuis qu’en 2016, à Londres, Nickelodeon (2008) a été vendu par Christie’s 9 millions de dollars. Cette vente le plaçait à la 6e place des artistes les plus cotés du marché de l’art. Exorbitant? Beaucoup le pensent en regard des 39 ans qu’il avait alors. Sa cote aujourd’hui est la même que celle d’un Gerhard Richter, son aîné de quarante ans! Peut-on incriminer le peintre pour des cours qui se décident sans lui? Adrian Ghenie a choisi de s’isoler, afin de s’éloigner des polémiques et de l’effervescence spéculative. Bien involontairement, il apparaît comme le révélateur d’une époque qui bâtit les notoriétés à la faveur des records en salles de ventes. Son art aurait-il pu à lui seul le propulser sur le devant de la scène? On ne peut s’empêcher de s’interroger.

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