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jeudi, 08 mai 2014 10:17

Le prophète dit au Roi. Ou l'attrait des contraires

Écrit par

G.K. Chesterton, William Blake, traduit par Lionel Leforestier, Paris, Le promeneur 2011, 176 p.

Gilbert Keith Chesterton, Une brève histoire de l'Angleterre, traduit de l'anglais par Gérard Joulié, Lausanne, Le Revizor/ L'Age d'homme 2012, 232 p.

Que G.K. Chesterton, le flamboyant champion du catholicisme intégral, absolu, militant et triomphant, le papiste défenseur acharné du dogme, se soit intéressé à William Blake, l'ennemi des rois, des docteurs et des prêtres, à Blake le prophète et l'hérésiarque protestant, au point de lui consacrer tout un livre, voilà qui de prime abord peut sembler paradoxal. Mais Chesterton n'est pas à un paradoxe près. D'ailleurs, avant sa conversion officielle au catholicisme, Chesterton était un radical, un protestant, donc un hérétique de la famille de Blake et, osons le mot, un prophète, ce qu'il est toujours resté même sous sa nouvelle étiquette.

Le catholicisme engendre des prêtres et des saints, le protestantisme engendre des prophètes ou rien. Un prophète est par définition un homme qui a maille à partir avec la société et la famille, et donc l'Eglise ou la Synagogue (qui est aussi une famille et une société). Le paradoxe du christianisme, et pour beau coup l'une de ses nombreuses pierres d'achoppement, tient au fait que Jésus, un prophète s'il en est, et un hérétique aux yeux de la Synagogue, ait fondé une Eglise, avec prêtres, docteurs, dogmes, lois, commandements, institutions, règlements, etc. Mais cela, c'est une autre (ou la même) histoire.
Le second paradoxe tient au fait que Chesterton ait été à la fois républicain et anarchiste, réactionnaire et révolutionnaire, au sein il est vrai d'une société oligarchique et conservatrice (quelle société ne l'est pas ?), donc essentiellement un homme de combat et d'opposition.

Un jour chasse l'autre
Rappelons-nous la monstrueuse fable qu'il écrivit avant sa conversion à l'Eglise de Pierre : Un nommé Jeudi. Un conservateur pense que le monde est miné par un complot anarchiste. Pour le sauver, il se fait introduire au sein de la centrale anarchiste formée de sept membres et devient l'un d'entre eux. Chacun porte un nom de la semaine. Il découvre peu à peu que les cinq autres membres sont comme lui des agents conspirateurs. Quant au septième, le dénommé Dimanche, c'est le bon dieu en personne, à la fois le chef de la police et le chef des terroristes, le plus grand conservateur, le plus grand révolutionnaire et le plus grand créateur de tous les temps. Toutes choses éminemment antinomiques pour une cervelle aristotélicienne, cartésienne ou voltairienne.
Or on oublie souvent que Dieu n'a pas créé le monde en un jour mais en sept, et que chacun de ces jours s'est cru l'unique un instant. Et que chaque fois l'ordre établi à la fin d'une journée a été bouleversé, menacé, par la naissance, l'irruption de la sui vante.
Par cette allégorie, Chesterton montre la difficulté d'être un vrai révolutionnaire et de ne pas écraser sous l'ordre établi le germe d'une autre révolution (ou conspiration), c'est-à-dire de toute nouvelle création. Qu'est-ce qui est premier, de l'être ou du néant ? La création est-elle une conspiration contre les forces conjuguées du néant ?
C'est le principe d'identité lui-même qui est ici mis à mal, principe sur lequel repose toute la théologie catholique. Et, découverte plus extraordinaire encore, cette allégorie semble démontrer que le diable et le bon dieu ne font qu'un.
On comprend pourquoi Chesterton s'est intéressé à Blake qui, pour sa part, avait décidé de marier le ciel et l'enfer et le tigre et l'agneau non pas au sein du catholicisme dogmatique, mais porté par la pulsion libertaire et anarchisante du protestantisme contestataire. L'un et l'autre savent que la terre n'est qu'un marchepied vers les cieux et qu'ils sont ici-bas en exil. Tous deux sont des hommes de colère, mais d'une colère solaire et gigantesque. Tous deux sont des prophètes qui parlent par analogies, allégories et paraboles. Des prophètes qui ne peuvent se satisfaire d'aucun ordre établi, qui ont affaire à ce que saint Paul appelle les puissances invisibles qui bataillent dans les cieux. Car il n'y a mariage entre le ciel et l'enfer que parce qu'il y a bataille. Bataille des contraires qui n'existent qu'au sein même de ce conflit, comme tout ce qui existe.
Ainsi l'ange du mal sert le dieu du bien, et le dieu du bien se sert de l'ange du mal. Ils sont indissolublement liés. Aussi nécessaires l'un à l'autre que la nourriture à la bouche. Nous sommes bien conscients qu'en utilisant ces termes de dieu et de diable, nous manions la dynamite de la conspiration et que nous nous trouvons là dans un cas de figure tout différent de celui qu'imaginent Origène et Hugo quand ils parlent d'une réconciliation entre Satan et Dieu à la fin des temps.
« Vous serez des dieux », dit saint Jean (reprenant la phrase que Lucifer avait dite à Adam au paradis). L'orthodoxie dissimule cette idée qui lui semble dangereuse du point de vue de la cité terrestre, où l'Eglise de Pierre s'épuise à jouer le rôle de gendarme et de gardienne des valeurs morales et sociales, rôle qui est aussi, reconnaissons-le, le sien ! Pensons au double langage que tient saint Paul selon qu'il s'adresse à des frères plus ou moins avancés dans les mystères de la foi et de l'édification de l'homme nouveau, de l'homme spirituel régénéré par la grâce.

Les limites de la raison
Parler de Blake est aussi difficile que de parler d'Adam, tant ses prophéties peuvent être interprétées de manière différente, voire contradictoire. Et les choses se gâtent justement quand la prophétie est soumise à l'interprétation des prêtres et des docteurs, qui sont par définition les ennemis des prophètes. Un prophète, après avoir enfoncé son clou et poussé son cri, doit en bonne logique être lapidé par un docteur qui respecte les règles de la logique et qui entend sa mission.
Parler de Blake est aussi difficile que de parler de ce qui est premier, originel comme la poésie. Parler de la poésie et de la prophétie, c'est déjà vouloir les domestiquer et les faire rentrer dans un discours rationnel.
Un poète doué du don de prophétie et un prophète doué du don de poésie se sont rencontrés en Blake pour détruire la philosophie, la raison discursive et raisonnante. « Rien n'arrive, écrit Blake dans le Mariage du Ciel et de l'Enfer, sinon par les contraires. De ces contraires naissent ce que les religions appellent le bien et le mal. Le bien est le passif subordonné à la raison. Le mal est l'actif naissant de l'énergie. L'énergie est la seule vie, elle est du corps, et la raison est la limite ou la circonférence qui entoure l'énergie. L'énergie est délice éternel. » Ailleurs il dira : « La nudité de la femme est l'œuvre de Dieu, et la luxure du bouc est la bonté de Dieu. »
Ces mots, je n'ose imaginer ce qu'ils peuvent produire dans une cervelle contemporaine qui ne sait ni ce que c'est que le mal ni ce que c'est que le bien, le vice ou la vertu, et qui prendrait ces paroles comme une invitation à satisfaire sa concupiscence et sa perversité. Blake était un pur, un innocent, un être profondément vertueux. D'ail - leurs il n'y a que les vertueux pour sonder les abîmes de la divinité et entrer dans les conseils de ce dieu dont les vœux ne sont pas les nôtres.
Blake appelait la révolution, le pouvoir du peuple. Comme chez Rousseau et même comme chez Chesterton, peuple et révolution sont des mots magiques et terrifiants que seuls des cœurs purs peuvent prononcer. Qu'ils tombent dans les mains de démagogues sanguinaires et leur charme est rompu. Et c'est pourquoi aujourd'hui aucun mot ne peut plus nous envoûter.
Les proverbes de l'enfer disent : « La colère du lion est la sagesse de Dieu. » Savons-nous encore ce que c'est que lion, colère, Dieu, sagesse ? Et, ce qui est presque du Lautréamont : « Le rugissement des lions, le hurlement des loups, les fureurs de la mer démontée sont des parties de l'éternité trop grandes pour l'œil de l'homme. » Ne parle-t-il pas comme Ezéchiel ?

Pure énergie
Dieu chez Blake n'a pas de contours bien définis. (Ce sont les théologiens qui enferment et définissent, et loués soient-ils quand ils font ce travail et qu'il ne leur vient pas à l'idée de s'improviser prophètes.) Tantôt tigre et tantôt agneau. La raison théologique ne l'a pas encore délimité et mis en cage derrière le rideau de fer de ses syllogismes. Il est pure énergie. Qu'importe le nom qu'on lui donne. Pure énergie, c'est-à-dire pure poésie. Il date d'avant la naissance de la philosophie qui vit le jour au moment où Adam, chassé du paradis, dut remplacer l'innocence et l'énergie qui étaient les siennes par la triste connaissance - qui n'est pas du tout, quoiqu'en disent les professeurs, un gai savoir. Blake, lui, semble avoir toujours vécu au paradis terrestre, là où le loup couche avec la brebis et où le tigre joue avec la gazelle.

 

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.