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lundi, 18 août 2014 11:26

Diderot: "totus in utero"

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Elève des jésuites comme Descartes et fils d'un tonnelier de Langres, Diderot fréquente les cafés et, comme plus tard Musset, il observe les joueurs d'échecs à la Régence. A trente ans, il épouse la fille d'une lingère et reçoit du libraire Lebreton la direction de l'Encyclopédie. Il est une espèce de touche- à-tout avec des parties de grandeur et d'autres d'abjection, mais sa verve et son allant font presque tout passer.


Il est du XVIIIe siècle celui qui a le plus frappé Goethe, qui traduisit son Neveu de Rameau, dialogue (ou plutôt monologue) où le nom du grand musicien est lié à la dispersion mentale d'un personnage qui, par bien des côtés, ressemble à Diderot lui-même, prince de la conversation de son époque, esprit inflammable et d'une étonnante mobilité.
La causerie vole et ne fixe rien. Elle fut son génie et son démon. Certains voient en Diderot l'un des pères de la modernité, et ils ont raison si par modernité on entend la destruction de tout ce qui l'a précédé. Ainsi sont les Français. Sortis du catholicisme qui leur a donné une âme et qui a mis un peu de plomb dans leur cervelle, ils deviennent des incendiaires. Mais on ne vit pas que d'air et de feu.
Arrivé à Paris, Diderot se lie avec Grimm et Rousseau, avec lequel du reste il ne tarde pas à se brouiller, et reçoit une pension de Catherine II chez laquelle il ira séjourner pendant sept mois et qu'il tentera d'éclairer des lumières d'une philosophie dégagée de la sourcilleuse tutelle de la théologie. Puis il meurt, âgé de 71 ans, en laissant une masse d'écrits ardents qui sont comme une coulée de lave.

Café philosophique
Diderot aimait les femmes, les idées, le théâtre et la peinture, en quoi il ressemblait à la majorité des hommes. Il voyait dans le théâtre une école de vertu destinée à améliorer ses congénères, ambition qui a cessé d'habiter le cœur de nos dramaturges modernes, ce qu'on peut regretter. Le théâtre pour lui devait remplacer l'Eglise et entreprendre la régénération de l'homme, en quoi il se distingue de Rousseau. C'est par le théâtre, qui montre le triomphe de la nature et des bons sentiments, que se fera la révolution. Car la nature est bonne quand les lois ne viennent pas la contrarier. Tel est à peu près le leitmotiv des encyclopédistes. La jeune fille pauvre et vertueuse épouse l'ouvrier méritant. »
Diderot s'intéresse également à la peinture et passe pour un des fondateurs de la critique d'art.[1] Il est un des premiers à rédiger régulièrement un compte rendu des expositions. Sa préférence va à Greuze à cause de ses sujets vertueux et larmoyants, car le diable d'homme aime autant pleurer que rire. Mais ses articles plaisent surtout par le ton, l'allant, le style. Ce sont plus des causeries que des comptes rendus à proprement parler. Baudelaire, au XIXe siècle, marchera sur ses traces en prenant des options philosophiques et métaphysiques totalement opposées.
Toutes les œuvres de Diderot ont le ton de la conversation. Il cause, il conte, il raconte, il séduit, il emporte, exactement comme s'il parlait dans un café ou dans un salon. C'est pourquoi Léautaud, qui était d'abord un homme de l'oralité, l'aimait tant. Je crois qu'il est vrai de dire que Léautaud était le fils du Neveu de Rameau.
Au moment où Diderot écrit, le café est en train de remplacer le salon. On y était beaucoup plus libre, mais on s'y laissait aller. Les femmes, ne fréquentant pas encore les cafés, n'étaient pas là pour brider les propos de ces messieurs. Mais c'est dans sa correspondance avec Sophie Volland que Diderot est tout entier lui-même.
Diderot eût donc été un être parfaitement fréquentable, plus agréable en société que cet ours de Rousseau, s'il n'avait pas accepté la direction de l'Encyclopédie, dont le programme avoué était d'en finir avec la religion chrétienne et de propager les idées révolutionnaires et l'évangile des droits de l'homme.

Le corps de la femme
Jusque-là les hommes vivaient dans deux mondes : le temporel et le spirituel, le terrestre, passager, et le monde de la vie éternelle qui en était l'aboutissement. Les philosophes décidèrent que deux mondes c'était trop. C'était un luxe qu'ils ne pouvaient plus se payer, une déchirure qui les faisait trop souffrir. Ils supprimèrent donc celui qui leur paraissait le plus improbable, celui que les croyants tiennent pour le seul véritable. L'homme nouveau était né. Il était né et avait été baptisé par les philosophes des Lumières sur les fonts baptismaux de l'Encyclopédie.
Le rôle de Diderot fut prépondérant. Le philosophe des Lumières a un but : vider le ciel de ses dieux, supprimer la vision tragique et sacrificielle de l'existence et instaurer le règne de l'Homme sur terre ; libérer celui-ci de ce qu'il nomme la tyrannie du divin et se substituer au prêtre comme guide des destinées humaines.
Et de là tout découle. Le ciel disparaissant, l'âme disparaît elle aussi. Le corps chasse l'âme, les sens chassent l'esprit. La psychologie remplace la morale et la physiologie se substitue à la théologie. L'écrivain n'est plus le poète qui chante, comme disait Homère, les malheurs que les dieux envoient aux hommes, il est le médecin, non plus des âmes, mais des corps, et particulièrement, chez Diderot, du corps de la femme. Il est le libérateur de la femme, autrement dit de sa sexualité.
Comme on le voit, la révolution est d'importance ! Avec Diderot, on n'est plus à l'école, au prétoire, à l'église, sur le champ de bataille, on n'est même plus au salon. On est dans la chambre à coucher, mieux, dans le cabinet de toilette. C'est là que se tient le nouveau confessionnal. Il y a du sang chez Diderot, mais ce n'est plus celui du soldat ou du martyre, c'est celui des menstrues.
Alors qu'il reste encore des traces de christianisme chez Rousseau et même chez Voltaire, Diderot n'a qu'une hâte : arracher la religieuse à sa clôture, la pénitente au confessionnal et la femme à l'empire du prêtre. Michelet sera son parfait disciple.
Les Pères de l'Eglise, avec cette hardiesse de pensée, ce génie de la formulation et cette concision latine que le français n'attrapera jamais, avaient dit de la femme qu'elle était tota in utero. Ce qui en soi n'avait rien de honteux ou de dépréciatif. Ce n'est qu'assez tardivement que l'Eglise, qui prend toujours le temps de la réflexion, a reconnu officiellement que la femme avait une âme. Je parle bien entendu d'une âme immortelle et pas d'un inconscient qu'on irait déboutonner chez un psy.
La femme avait certes une âme, et les martyres et les vierges saintes nous l'ont surabondamment prouvé. Or notre Diderot se désole de cette âme toute céleste que l'Eglise reconnaît à la femme. Il la veut, lui, tota in utero, comme l'avaient vue les Pères de l'Eglise. Et c'est de cet utérus qu'il fait son sujet d'études, son champ d'investigation. Philosophe aujourd'hui, demain gynécologue et après-demain sexologue.
La voie est toute tracée. Enfin on a quitté le ciel. On est redescendu sur terre, sur un terrain connu. Diderot est trop bouillant et trop bouillonnant pour se satisfaire du matérialisme étroit et sec d'un d'Holbach, d'un Helvétius, d'un Cabanis. C'est le satyre en lui qui le sauve. Il est amoureux de la femme, il est amoureux de sa chair. Il se passionne pour ses entrailles. Il vous accroche par le revers de votre veston et c'est une coulée de lave qu'il déverse dans votre oreille.
A cet athée, il fallait un dieu. Ce dieu fut la femme. Il n'eut pas à chercher bien loin. Elle était là sous la main, oserais- je dire toute consentante ?

De la conversation au bavardage
Mais la femme, encore célébrée par Diderot, Rousseau et ceux de leur école comme Michelet et les Goncourt, devait bientôt échapper à ses libérateurs idolâtres. Elle cessa d'être ce qu'elle avait toujours été : elle cessa d'être la femme, toutes choses ayant cessé d'être ce qu'elles avaient été jusque-là. Car les sexes eux-mêmes avaient cessé d'être distincts. Plus de guerre entre les sexes, et plus de conversation non plus.
Pauvre Denis, pauvre Sophie ! Qui rallumera les cendres de vos amours volcaniques, de votre correspondance amoureuse ? Et tout ce temps passé, tout ce temps perdu à s'écrire quand on a tant d'autres choses à faire, comme de travailler par exemple et de construire le monde futur ! Le corps de la femme avait cessé d'être la propriété de l'amoureux, de l'amant, du poète, voire de l'homme d'esprit et de conversation, pour devenir la chose du technicien.
Et c'est ainsi que la littérature disparaît dans le bavardage, la glose, l'exégèse, le journalisme et les sciences humaines, et qu'Abélard et Héloïse se retrouvent dans la salle d'attente des psys en compagnie de Tristan et d'Yseult, de Don Juan et de Dona Elvire.

[1] • Voir à ce sujet les pp. 30-31 de ce numéro.

 

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.