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jeudi, 20 août 2015 09:21

Sade et la Révolution

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Sade, un athée en amour,

Que n’a-t-on pas écrit contre et en faveur de Sade, tour à tour haï comme le plus scélérat des philosophes, l’ennemi du genre humain et encensé comme le père et le prophète de la modernité, le Saint-Just de la littérature, l’émancipateur de l’humanité, le martyr de cette liberté libre de toutes entraves et accouchée aux forceps de la pensée révolutionnaire, dans les fleuves de sang versés au nom de la vertu par la Terreur républicaine.


Il y a tout cela dans Sade : le sang, le meurtre, la terreur, le sang-froid, l’impassibilité, la liberté, la république et la vertu. C’est du moins ce que ses interprètes les plus autorisés et ses défenseurs y ont vu. Et il y a même l’anarchie ou plutôt l’insurrection.
Scélérat, il le fut sans doute aux yeux des hommes vertueux pour avoir, l’un des premiers, osé appeler avec autant d’énergie et d’intrépidité le Mal le Bien et le Bien le Mal, inversion qu’opérait d’ailleurs au même moment (et sans avoir, à ma connaissance, eu vent des écrits du marquis de Sade) William Blake dans sa veine poético-prophétique.
Rousseau, Diderot, Helvétius, D’Holbach, La Mettrie, en gros toute la pensée matérialiste des Lumières, avaient certes été très loin dans l’entreprise de démolition de la vieille morale et de l’Ancien Régime sur lesquels reposait l’alliance millénaire du Trône et de l’Autel, mais aucun n’avait été aussi radical que Sade.

L’énergie du mal
Blake et Sade ont dit : l’énergie est du côté du Mal et la soumission du côté du Bien. Le mal est actif, insurrectionnel, le bien passif. Les rois, les prêtres, ceux que la terminologie du temps nomme les tyrans, donnent la paix, c’est-à-dire du pain et des jeux, à leurs peuples pour mieux les asservir. Mais l’homme et le peuple nouveaux (c’est-à-dire révolutionnaires) n’existent qu’en état d’insurrection et de soulèvement permanents.
La révolution et Sade, c’est la même chose. C’est le principe de négation et de destruction absolue appliqué à toutes choses. Et c’est d’abord la négation du Ciel, donc de toute Transcendance. C’est la même chose et c’est la même impasse, et c’est pourquoi tous deux ont pour principe fondateur et destructeur le meurtre.[1] Sade, tout comme Pascal (les extrêmes se touchent), s’est donné pour tâche d’empêcher les hommes de dormir ou de s’endormir. « Français, encore un effort. » Aussi n’est-ce pas par hasard que les têtes des chefs de la Révolution tombèrent les unes après les autres en vertu d’une logique implacable.
« L’état normal d’un homme, dit Sade, est un état d’inertie et de tranquillité, si bien que son état immoral est un état de mouvement perpétuel qui le rapproche de l’insurrection nécessaire dans laquelle il faut que le républicain tienne toujours le gouvernement dont il est membre. » Or comment atteindre cette alliance souhaitée - non plus du trône et de l’autel mais de la vertu et de l’énergie - dans l’insurrection permanente ? Car les nations qui aspirent à la république ne sont pas seulement menacées par la violence extérieure contre-révolutionnaire, mais également par leur passé intérieurement déjà violent, autrement dit, selon la terminologie du temps, criminel et corrompu.
Comment effacer ce péché d’origine ? Comment passer de l’état criminel à l’état vertueux ? Les hommes ne pourraient atteindre cette vertu (dont les législateurs républicains font le principe et le moteur de la République) que si l’histoire et le passé ne leur préexistaient pas. Le tabula rasa est impossible. L’homme est né dans l’histoire et donc dans le crime (les chrétiens appellent cela le péché originel) et il ne pourra en sortir par une surenchère de violences et de crimes. Et quelle en serait la différence ? Qu’aura gagné l’humanité à appeler « crime » l’énergie ?
En développant toutes les conséquences de la morale révolutionnaire de la liberté (celle-là même dont se réclament les peuples d’aujourd’hui sans en saisir le moins du monde les tenants et les aboutissants), Sade est parvenu à mettre en évidence une contradiction fondamentale : tout homme a tous les droits ; si faire souffrir procure du plaisir, nous avons le droit de faire souffrir ; mais celui qui souffre et qui ne veut pas souffrir a également tous les droits, y compris celui de ne pas souffrir. Sauf la rencontre miraculeuse du sadique et du masochiste (laquelle n’est pas aussi rare qu’on le pense), le problème n’a pas de solution. De quel droit un souverain interdirait-il donc à un autre souverain le libre exercice de ses droits ? La même philosophie autorise la tyrannie et la fait condamner.
C’est la contradiction contenue dans la Déclaration des droits de l’homme, qui proclame simultanément que tous les hommes ont des droits égaux, c’est-à-dire sont également souverains, et que la propriété est également sacrée, laquelle pour la classe bourgeoise, dont la Déclaration marque l’accession au pouvoir, autorise et implique l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire la tyrannie.
Le libertin souverain qui mutile et tue l’objet également souverain de son plaisir place dans une lumière éclatante la contradiction qui permet au patron-citoyen d’acheter et de vendre comme une marchandise le travail de l’ouvrier-citoyen.

Esprit de négation
On trouve aussi chez Sade, latent à tout ce qu’il écrit et comme l’éclairant d’une lumière souterraine, cette idée qu’il ne peut exister de lecteur capable de le comprendre.
Comme l’a très bien observé Michel Foucault, la posture sadienne implique rait cinq négations, refus ou tentatives d’assassinat : refuser la littérature des autres ; refuser aux autres le droit même de faire de la littérature ; contester que les œuvres des autres soient de la littérature ; se refuser à soi-même le droit de faire de la littérature ; refuser d’accomplir autre chose que le meurtre systématique de la littérature.
Si bien que l’œuvre, quand elle échappe à la main meurtrière de son auteur, n’existe que dans la mesure où, à chaque instant, tous les mots sont éclairés par cette essence inaltérable et immortelle de la littérature, qui pousse celui qui écrit à détruire (à l’image de la nature) tout ce qu’il fait. En même temps, cette œuvre n’existe que parce que cette littérature est à la fois profanée et sacrifiée à quelque chose qui est peut-être le silence.
Sade n’a choisi ni de se taire ni de se tuer. Comme la nature, il a produit, et comme elle il détruit ses créatures. Du moins dans son œuvre. Ne pouvant créer que pour détruire. Les méchants, ceux que la nature a créés tels, ne liront jamais Sade. Ils n’ont pas besoin d’une philosophie pour justifier leurs crimes. Ses lecteurs se chercheront parmi le petit troupeau d’intellectuels vertueux et faibles qui flottent et qui flotteront toujours entre le Bien et le Mal, entre la loi et sa transgression. Quelques-uns le liront penchés sur le mystère ensorcelant du Mal comme au-dessus d’un abîme impénétrable. Après tout la littérature n’a-t-elle pas pour tâche de montrer ce qui est caché, de dire ce qui est tu et de nommer l’innommable ? N’a-t-elle pas de secrètes accointances avec le Mal ?
Ce qui nous frappe en relisant Sade, c’est de voir à quel point sa pensée s’inscrit dans le grand courant rationaliste destructeur issu de Descartes. Saint-Just, Sade, Laclos, Bonaparte sont les fils de cette révolution philosophique et mécaniste dont Descartes fut le père. Comme l’écrit très justement Lamartine : « Je me souviens qu’à mon entrée dans le monde, il n’y avait qu’une voix sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l’esprit humain, la faculté de poésie. C’était l’époque de l’Empire. C’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du XVIIIe siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques, qui seuls avaient la parole, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient en effet parvenus à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de l’esprit humain. Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve et ce qui s’explique. La poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. »
L’empire français n’avait été que la monstrueuse et stérile hypostase de l’orgueil rationaliste. Cette philosophie ne gouverne-t-elle pas toujours le monde ?

[1] • D’ailleurs, un athée modéré comme Paul Valéry ne tenait-il pas Pascal pour l’ennemi du genre humain ?

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.