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jeudi, 08 décembre 2016 12:53

Alep: «Quel est le sens de notre présence dans ce pays?»

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Alep QuartierBombaré 2016Noël approche, aussi à Alep. Dévastée par les bombardements, la peur et l'incompréhension, la ville abrite à l'ouest une population qui n'a d'autre choix que de s’adapter ou de partir. Rester signifie se frotter à des questions aussi fondamentales que difficiles à appréhender, notamment concernant la cohabitations entre religions. Les 99% des déplacés sont des musulmans qui se sont installés dans les quartiers chrétiens. Leur présence pose aux disciples du Christ cette épineuse question: "Je suis musulman déplacé, je suis actuellement ton voisin, peux-tu m’accepter comme je suis?" Fidèle à sa ville et au Service jésuite des réfugiés (JRS), Sami Hallak sj poursuit son travail sur place. Voici les dernières nouvelles issues de son journal reçu ce 8 décembre à la rédaction de la revue choisir.

Journal du Père Hallak sj du 19 novembre au 1 décembre 2016

19 novembre 2016
Nous sommes allés, les responsables du JRS d’Alep et moi, du 12 au 17 novembre dernier à Seidnaya (près de Damas) assister à une session de Leadership. Ce moment fut magnifique: il faisait bon; et pendant 5 jours, nous n’avons entendu aucun tir, aucune explosion. Durant cette session, je me suis rendu compte combien notre spiritualité, et surtout notre manière de pratiquer la méditation, touche les musulmans. Nous étions 16 personnes, dont 8 musulmans et 8 chrétiens. Jack Germanos sj, scolastique en régence à Damas, était présent et guidait les exercices de méditation et de relecture. Cette formation m’a donné une idée pour répandre notre manière de faire aux non chrétiens afin qu’ils grandissent dans leur relation à Dieu.

Le froid est arrivé, et avec lui nos souffrances: pas beaucoup de moyens pour se chauffer, pénurie de gaz et de mazout, etc. J’ai préparé des couvertures pour pouvoir regarder la télévision sans claquer des dents, et un petit tapis électrique pour ma chaise de bureau. Ce tapis consomme moins que 0,12 ampère (25 Watt)... Ça va. Le peu d’électricité que nous avons du générateur commun me permettra de me payer ce luxe.

Le Père Ziad Hilal sj est parti pour un voyage en Europe ce matin. Selon ce que j’ai compris, il doit remplacer le responsable de «Aide pour l’Église en détresse» pendant son absence. Il visitera plusieurs pays durant son séjour, et passera par Paris comme d’habitude. Ziad devait prendre le bus à 6h du matin pour aller à Marmarita, et de là-bas au Liban pour prendre l’avion. Je ne sais pas s’il a bien dormi, vu que les bombardements n’ont pas cessé de la nuit.

22 novembre 2016
Matin mouvementé. Un obus est tombé à 9h30 sur le centre de la société de la catéchèse. Heureusement, il n’y a pas de victimes. Ce centre est à 50 mètres de chez nous. J'étais dans l’embarras face à une décision à prendre: arrêter les activités du JRS ou continuer le travail comme si de rien n’était. Tout le monde à la résidence a quitté le deuxième étage où se trouve son bureau pour s’abriter dans le puits de l’escalier. Nous avons attend une demi-heure. Puis, entendant le bruit d’un avion, je me suis dit : ils ne vont pas tirer sur nous. Nous avons alors repris nos activités.Le magazine Worldwide d’Afrique du sud m’a interviewé sur la situation en Syrie. Voici une partie des réponses que j’aime partager.

Comment cette crise a affecté la foi des chrétiens à Alep?
Je peux comparer cette crise à l’épreuve de la croix qui a engendré le Salut. Grâce à cette crise, la communauté chrétienne a été obligée de sortir de sa foi pétrifiée pour se pose des questions sur Dieu, sur l’homme et sur le sens de sa présence dans le pays.

Concernant Dieu, deux idées se confondent: la protection divine et la providence divine. Dans le discours religieux, on parle de la providence divine, mais c’est l’image de la protection divine qui nous vient en tête instinctivement. L’image d’un Dieu qui intervient pour repousser le mal physique loin de nous. Une image qui ne s’est jamais demandé: si Dieu est ainsi, pourquoi n’a-t-il pas protégé son Fils unique? Pourquoi a-t-il laissé tous les jeunes martyrs que nous connaissons, et fêtons, mourir de manière épouvantable?
Avec la crise, l’image du Dieu protecteur est tombée. Des enfants innocents, des jeunes, des pieux, sont tués par les bombes, et la question ressurgit: où est Dieu? Existe-t-il vraiment? Pourquoi ne fait-il rien? Pourquoi ne nous protège-t-il pas?
Cette crise est l’occasion de prendre conscient de la fausse image que nous avons faite de Dieu, de contempler à nouveau le mystère de la croix, de puiser nos ressources dans la pensée des martyrs qui partaient à la mort sans douter de la Providence.
Finalement, c’est une occasion de faire la distinction entre la protection divine et la providence divine.

Concernant l’homme, l’idée que le juste jouit d’une longue vie dominait la pensée des chrétiens malgré les enseignements de Jésus -dont la vie ne dura que 33 ans- et l’enseignement des pères ascètes chers aux chrétiens orientaux. Ces pères insistaient sur la nature de notre existence, rappelant que nous sommes «des voyageurs dans cette vie vers le Père. Comme le souhait de chaque voyageur, nous voulons arriver à notre destination le plus vite possible». Les vies perdues nous rappellent que l’important aux yeux de la foi n’est pas combien d’années je vais vivre, mais comment je vais vivre ces années. La qualité prime sur la quantité.

Cela mène à une autre question: quel est le sens de notre présence dans ce pays?
Si notre présence n’a pas de sens, l’émigration s’avère la bonne décision. Grâce à cette crise, les chrétiens ont découvert leur responsabilité à l’égard de l’autre, du déplacé, du pauvre et des musulmans. Ce n’était pas facile. Les chrétiens ont vécu longtemps avec un sentiment d’islamophobie. Maintenant, ils affrontent le défi de la charité évangélique. 99% des déplacés sont des musulmans, ils sont venus et se sont installés dans les quartiers chrétiens, et leur présence pose aux disciples du Christ cette gênante question: "je suis musulman déplacé, je suis actuellement ton voisin, peux-tu m’accepter comme je suis?" Là, nous avons découvert la dureté de nos cœurs et l’appel du Christ à la conversion. Ça ne sera pas facile. Ça demande toute une politique pastorale basée sur l’amour et l’acceptation de l’autre qui est différent. Apprendre à accepter l’autre différent, et l’aimer, est notre objectif pour le présent et pour l’avenir.

1 décembre 2016
Des bombardements, toute la semaine, ont fait rage sur l’autre côté d’Alep, dite "Alep orientale". Les obus qui tombent sur "Alep occidentale" sont moins nombreux. L’armée du régime gagne du terrain et pousse les rebelles loin de nous. Ce qui fait que nous sommes de plus en plus loin de la portée de leurs tires.

Le déplacement des civiles d’Alep orientale est intense. Il y a des points de passages, et on prend en charge les gens directement par bus à un endroit qui s’appelle Jibrine. On vérifie qu’ils sont bien des civils, on laisse passer les présumés innocents rejoindre leurs proches à "Alep occidentale" ou ailleurs, tandis que ceux qui n’ont personne logent dans des camps installés pour les accueillir.

Nous sommes à la fin de l’année, et toutes les organisations internationales ou associations locales bénéficient d’un surplus d’argent: elles ont toutes amplifié les chiffres des dépenses lorsqu’elles ont présenté leurs demandes d’aide. Ce qui fait que plus d’une dizaine d’entre elles se bousculent en ce moment pour apporter de l’aide à ces déplacés. Conduits par notre principe de faire ce que les autres ne font pas, et d’aller là où les autres ne vont pas, nos collaborateurs du JRS se sont rendus aux points de passages pour savoir s’il y a besoin d’aide... Comme ce n’est pas le cas, nous comptons aller à Jibrine pour faire ce que les autres ne font pas.

Grâce à l’avancée de l’armée du régime, nous avons pu voir l’état des zones que l’aviation a bombardées durant trois ans. Notre Centre de Saint Wartan était sur la ligne de démarcation. J'ai pris des photos aujourd’hui. J’ai essayé d’accéder de plus près, mais l’armée interdit l’accès pour des raisons de sécurité, dit-elle. Je peux affirmer qu’il ne reste de ce centre que des pierres. Même les cadres des portes et fenêtres ont disparu.

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