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samedi, 02 mai 2015 09:06

Improbable Welles

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WellesSe plonger dans la biographie d’Orson Welles, qui aurait eu 100 ans le 6 mai s’il avait survécu, est proprement fascinant. Cet artiste a vécu nombre de vies invraisemblables. Ses exploits d’enfant à eux seuls valent le détour. Ne déclara-t-il pas lui-même, qu’enfant, il voulait échapper à l’enfance, mais qu’une fois celle-ci quittée, il ne cessa d’y retomber… Comment parler alors de ce personnage incontournable et haut en couleurs du cinéma américain, sans tomber dans la surenchère ou la démesure ? Notre chroniqueur cinéma Patrick Bittar s’y essaye. Un article paru dans le numéro de mai de choisir, à déguster ici.

Orson Welles combinait le sens artistique de sa mère, une pianiste de concert, et le côté intrépide et visionnaire de son père, un inventeur farfelu qui aimait voyager. Il disait : « Les cinéastes passent trop de temps dans les salles obscures. Moi, pour être heureux, j’ai besoin de me sentir comme Christophe Colomb, j’ai envie de découvrir l’Amérique. Les bonnes choses devraient être DÉCOUVERTES, dans cet esprit de la première fois. Dès que je mets le pied sur un plateau, j’ai envie d’y planter un drapeau. Or plus j’en sais sur les découvertes audacieuses qui m’ont précédé, plus mon drapeau me paraît ridicule... »


A 6 ans, le petit Orson pique une colère épouvantable pendant une leçon de piano. Il grimpe sur le rebord d’une fenêtre et menace de sauter si le professeur insiste. Affolé, celui-ci va prévenir la mère. Du rebord de la fenêtre, le gamin l’entend alors répondre tranquillement : « Eh bien, s’il veut sauter, qu’il saute… » puis il retourne à sa leçon de piano, la tête basse.
Toutes sortes d’histoires circulent à propos de sa géniale précocité. Retenons ses propres déclarations : « Grâce à ma mère, j’étais une sorte de prodige de la musique, un enfant chef d’orchestre, violoniste, pianiste. Elle est morte quand j’avais 9 ans. Je n’ai plus touché à la musique depuis. » Adolescent, il passe trois ans dans une école à la pédagogie progressiste. Il y rencontre le futur directeur de l’établissement, qui aura une grande influence sur lui et avec lequel il écrira quatre manuels sur Shakespeare. A 15 ans, lorsque son père meurt, il est pris en charge par un ami de ses parents qui avait repéré son goût pour le théâtre et l’illusion. Il reçoit une lanterne magique, un théâtre de marionnettes… et une bourse pour Harvard.
Pour échapper aux études, Orson obtient une année sabbatique. Il parcourt l’Irlande en transportant son matériel de peintre (il a toujours aimé peindre) sur une charrette tractée par une mule. Il se rend à Paris où le magicien Houdini l’initie à la magie et à la prestidigitation. A 16 ans, sans un sou, le jeune mystificateur revient à Dublin, triche sur son âge, travaille sa voix profonde, fume le cigare et se présente aux directeurs du Gate Theatre comme « vedette de théâtre new-yorkaise » ! Il est engagé et obtient des rôles importants dans des pièces qui rencontrent beaucoup de succès.
A 17 ans, il part pour la Côte-d’Ivoire, traverse le Maroc et s’installe à Séville, dans un bordel du quartier gitan. Là, il écrit des nouvelles pour des pulps et s’initie à la tauromachie. En 1934, à 19 ans, il se rend à New York. Il dessine, écrit, joue au théâtre et tourne son premier court-métrage. Trois ans plus tard, il fonde le Mercury Theatre, essentiellement pour servir le répertoire shakespearien. Il gagne sa vie en jouant dans des soap-operas pour la radio.

Un joueur habile
Son nom devient brusquement célèbre suite à un énorme canular. En 1938, pendant une émission de radio, il fait croire à une bonne part de la population du New Jersey que les Martiens ont envahi le pays. « Les maisons se vidaient, les églises se remplissaient ; les gens pleuraient dans les rues et déchiraient leurs vêtements. »
Il est alors appelé à Hollywood par le président d’un des grands studios, la RKO. « Le cinéma, ça paraissait amusant, mais j’étais occupé et heureux avec mon travail au théâtre et à la radio. » Welles pose donc des exigences aberrantes. « Plus je me moquais de lui, plus il en faisait. Et quand ils ont satisfait mes demandes les plus folles, et bien, j’ai cédé allègrement (…) Tout le monde aurait voulu un contrat comme ça : auteur-producteur avec une liberté artistique totale. Un type qui n’avait encore rien fait pour le cinéma avait absolument tout ce qu’il voulait ! Et le plus important, c’est que personne, absolument personne, ne pouvait voir les rushes ou venir sur le plateau. »
Il travaille tout d’abord sur Heart of Darkness (1899), le roman de Joseph Conrad qu’il a déjà adapté pour la radio. Malgré une préparation très élaborée, le projet est abandonné car trop audacieux, trop cher et rappelant trop les évènements qui déchirent l’Europe. Welles se lance alors dans le scénario original d’un film qui fera sa réputation de maverick (réalisateur solitaire, indépendant au sein du système hollywoodien) : Citizen Kane. Pour apprendre les ficelles du métier, chaque soir pendant un mois, il visionne La chevauchée fantastique (un western de John Ford) avec un technicien différent à qui il pose des questions. Puis, pour éviter la pression, il tourne durant deux semaines sans que le studio soit au courant. « Ils croyaient que nous faisions des essais, parce que je n’avais jamais réalisé de film. C’est un peu ce qui a lancé la légende : “Imaginez un peu, cela fait quinze jours qu’il répète et avec des acteurs et figurants en costume !” »
Citizen Kane est inspiré de la vie du magnat de la presse W.R. Hearst, contemporain de Welles. Le groupe de Hearst, révulsé par ce portrait critique, exerce des pressions pour que le film ne sorte jamais. Un jour, Welles assiste à une projection à l’issue de laquelle il sera décidé de brûler ou pas la pellicule. « J’avais un chapelet que j’avais mis dans ma poche et, à la fin de la projection, sous le nez du chef de la censure, un bon catholique irlandais, je l’ai fait tomber par terre en disant : “Oh excusez-moi.” Et je l’ai remis dans ma poche. Sans ce geste, c’en aurait été fini de Citizen Kane. »
Avant la sortie du film, un policier vient le voir incognito, alors qu’il dîne avec des amis après une conférence donnée à Pittsburgh : « Ne retournez pas à votre hôtel. Il y a une gamine de 14 ans dans le placard et deux cameramen qui attendent que vous rentriez. » Les journalistes du groupe de Hearst reçoivent l’ordre formel de ne pas écrire une ligne sur Citizen Kane, à part les articles qui montrent à quel point « il constitue une menace pour la famille américaine, la liberté de parole et de réunion, et la poursuite du bonheur ». Il n’est pas distribué dans les grandes salles du pays. Ainsi Citizen Kane, qui propulse Welles, en 1941, au firmament des cinéastes mondiaux, est un échec commercial… comme tous ses films suivants.

Des clous !
Welles enchaîne sur un film qui aurait dû surpasser Citizen Kane : La splendeur des Amberson. Mais juste avant d’attaquer le montage, les patrons de la RKO lui enjoignent de partir à Rio, pour tourner, sans scénario, un documentaire sur le carnaval… afin de contribuer à l’effort de guerre ! « Roosevelt en personne m’a fait comprendre que je n’avais pas le choix. » On lui promet une table de montage et une copie des Amberson. Mais il se retrouve bientôt à superviser le montage à distance. Puis la RKO est reprise par de nouveaux dirigeants qui lui sont hostiles. « En cette année-là, le slogan de RKO, imprimé sur le papier à en-tête, c’était le sens du spectacle, pas le génie. » Et suite à une pré-projection, le studio « démonte » le film à la hache. Des séquences entières sont définitivement perdues. Une campagne diffamatoire est orchestrée, si bien qu’à son retour du Brésil, après avoir travaillé gratuitement pendant plus de six mois sur un documentaire inachevé (It’s all true), « l’image du réalisateur instable, capricieux et dépensier était définitivement gravée dans les esprits ».
Ensuite, comme il le dira lui-même, il passera la majeure partie de sa vie à essayer de faire des films. Avec les plus grandes difficultés, il mènera à leur terme un dizaine de longs-métrages, notamment des adaptations shakespeariennes (Macbeth, Othello, Falstaff).
Dans la séquence nocturne finale de La soif du mal (1958), sous les derricks, la maquerelle gitane (Marlene Dietrich) regarde le cadavre de Quinlan (Orson Welles, 130 kg) qui flotte sur les eaux sombres et polluées. « C’était un grand détective, lui dit le procureur général. - Et un ripou. - C’est tout ce que vous avez à dire pour lui ? - C’était un sacré bonhomme. Quelle importance ce qu’on raconte sur les gens ? »

Retrouvez tous les jeudis de mai à 20h 40, sur TCM cinéma, l’intégralité des onze films réalisés par Orson Welles en copies HD restaurées : des incontournables comme Citizen Kane et La Splendeur des Amberson, aux films européens moins connus, ainsi que de nombreuses pépites et court métrage inédits. Ceux qui ont la chance de capter cette chaîne, pourront aussi visionner un court-métrage et un documentaire inédits, ainsi que les six épisodes de la série documentaire Autour du monde avec Orson Welles.

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