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jeudi, 01 septembre 2016 17:27

Au hasard Balthazar

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« Au hasard Balthazar, c’est notre agitation, nos passions en face d’une créature vivante qui est toute humilité, sainteté. En l’occurrence c’est un âne. » (Robert Bresson)

Au hasard Balthazar est sorti il y a cinquante ans exactement. À ma connaissance, aucun autre film depuis lors n’a abordé l’animalité avec un tel art et une telle profondeur spirituelle.
Les films de Robert Bresson ont élevé le cinématographe au niveau des arts qui les ont inspirés, comme le roman russe ou la grande musique. Au hasard Balthazar est au centre et à l’acmé de cette œuvre: six films le précèdent, six le suivent. Le septième opus, le seul qui n’ait pas de substrat littéraire, est le plus original (par son sujet), le plus complexe (par son récit) et paradoxalement à la fois le plus abstrait et le plus émouvant.
Le cinéma de Bresson est toujours incarné et spirituel : sa caméra s’intéresse à l’être, captant les mouvements du corps pour révéler ceux de l’âme. La singularité d’Au hasard Balthazar est que son personnage principal est une bête. Après Journal d’un curé de campagne (1951), Bresson avait envisagé de raconter les «mémoires d’un âne» en utilisant une voix intérieure. Abandonné et repris plusieurs fois, le projet sera finalement tourné en 1966, quatre ans après Le procès de Jeanne d’Arc. Le procédé de la voix intérieure sera délaissé au profit d’une approche moins anthropomorphique.

Itinéraire d’un âne

Pour ceux qui n’auraient jamais vu le film ou qui ne s’en souviennent plus, voici un résumé des dix premières minutes. Un ânon tète sa mère, dans un pâturage de montagne. La main d’une fillette le caresse. Son petit frère (Jacques) s’adresse à leur père : «Donne-le nous : il nous le faut.» Puis Jacques baptise[1] l’ânon devant son amie (Marie), leurs pères respectifs et divers témoins : «Balthazar, reçois le sel de la sagesse.» Marie et Jacques se roulent avec Balthazar dans la paille d’un fenil. Tendrement assis sur la même planche, ils font de la balançoire dans le jardin, en compagnie des sœurs de Jacques et de Balthazar. Sur un banc, Jacques grave son prénom et celui de Marie dans un cœur. Son père l’appelle, la famille est sur le départ. Mais sa sœur semble décédée à l’instant (!) «À l’année prochaine», dit Jacques à Marie.
Ces premières scènes évoquent une certaine douceur de vivre, vite menacée. Balthazar brait : il se fait fouetter. On le ferre. Il tire des charrues, des bûches. «Les années passent», ses pattes se transforment. Un jour, la charrette de foin qu’il tire bascule dans une pente. Libéré, l’âne s’enfuit. On le poursuit. Il arrive à un portail : Propriété à vendre. Il retrouve son ancienne écurie et brait. Marie (Anne Wiazemsky), 16 ans, le reconnaît, le caresse. Assise dans une carriole à laquelle est attelé Balthazar, la jeune fille regarde son père descendre de son tracteur. Instituteur du village, il est fier d’avoir cultivé les terres alentours. Sur la route, des loubards rejoignent la carriole en mobylettes. Gérard, le chef de la bande, dit : «C’est chouette, un âne. C’est rapide. C’est moderne.»
Marie et Jacques vont se revoir, mais leur relation va pâtir de différends entre leurs parents. Marie délaisse Balthazar. Son père (dont l’orgueil est source de litiges) vend cet «âne rétrograde et ridicule» au boulanger, qui le confie à Gérard pour porter le pain. Gérard est une sorte d’ange noir qui chante à la messe et fascine la boulangère. Il va maltraiter le pauvre animal et l’utiliser comme appât pour séduire Marie et la souiller.
L’âne va ensuite passer entre les mains de maîtres successifs, et en souffrir. Ses tribulations représentent le fil conducteur du film, alors que s’entrelacent différentes histoires révélant les turpitudes des personnages: notamment Arnold, un vagabond colérique qui, selon son humeur éthylique, appelle l’âne Satan ou camarade ; ou encore un marchand de grains, avare, cynique et jouisseur (interprété par l’écrivain Pierre Klossowski). Tous deux s’acharnent sur la bête, le premier quand il est soûl, le second avec une rage méthodique.
À cet itinéraire se superpose celui de Marie, figure à la fois candide et tourmentée, qui offre un double pathétique des souffrances de Balthazar. Mais celui-ci subit, alors que la jeune fille se révolte.
Une scène centrale irradie de sa force et de sa stupéfiante singularité l’ensemble du film. Balthazar se retrouve dans la ménagerie d’un cirque. Tirant de la paille, il est conduit par le licol de cage en cage: il échange des regards avec un tigre (intense), un ours blanc (à l’étroit), un chimpanzé (chaîne au cou), un éléphant (l’œil triste).

Un chemin de croix

La prosodie du titre,[2] avec une assonance en «a», rappelle la démarche de l’âne. Entravé ou bâté, tirant une carriole ou transportant divers faix, des reliques ou de la contrebande, monté par Arnold ou par des touristes, faisant tourner la noria d’un puits sous le soleil et le fouet claqué par le marchand assis, Balthazar est toujours en marche, «soumis à cette perpétuelle errance sur place, entraîné vers des destinations inutiles et soupirant après l’origine».[3]
L’andantino de la Sonate pour piano n° 20 de Schubert exprime le courage poignant de l’âne, cette patience dans l’adversité qui fait sa grandeur et qui ressortit de la longanimité divine. Le leitmotiv revient en contrepoint tout au long du film, depuis le générique, où il est momentanément interrompu par des braiments déchirants, jusqu’à la mort de Balthazar.
Celle-ci advient à l’issue d’une ultime virée nocturne, où l’âne porte des objets de contrebande sous les bastonnades de Gérard et les coups de pied de son comparse. À l’aube, alors que les trafiquants ont pris la fuite, Balthazar se retrouve seul, dans sa montagne natale. Son flanc saigne. Il regarde monter un troupeau guidé par un berger. Le voilà bientôt accroupi, entouré de moutons dont les clochettes tintent dans le silence matinal. Le long chemin de croix de sa vie débouche sur ces images bucoliques, empreintes d’un lyrisme tendre et paisible. Les chiens aboient, le troupeau s’écarte un peu, isolant l’âne moribond. L’andantino reprend pour quelques mesures, plus tristes et douces que jamais, accompagnant les derniers souffles de l’animal. Puis la musique s’arrête : après avoir toujours été dans une relation oblative aux autres, Balthazar a enfin trouvé le Repos. Avec Dieu, sans maître.
À travers l’animal figure de l’anima – l’âne-âme – Au hasard Balthazar a illustré cette invocation de saint Augustin selon laquelle «de quelque côté que se tourne l’âme de l’homme, et quoi qu’elle recherche pour y trouver son repos, elle n’y trouve que des douleurs jusqu’à ce qu’elle se repose en vous, quoique les choses qu’elle recherche hors d’elle et hors de vous soient toutes belles, parce qu’elles sont vos créatures, qui ne seraient rien du tout si elles n’avaient reçu de vous tout ce qu’elles sont (...) parce que l’âme désirant naturellement de se reposer dans ce qu’elle aime, il est impossible qu’elle se repose dans ces choses passagères puisqu’elles n’ont point de substance, et qu’elles sont dans un flux et un mouvement perpétuel...»[4]

Un témoin

Balthazar est-il un saint, comme le dit la femme de l’instituteur avant la séquence finale ? C’est en tous cas le seul personnage innocent. En lui, nul scandale, terme qui, dans la Septante, est tiré d’un mot hébreu signifiant obstacle, piège, pierre d’achoppement. Sans trébucher ni faire trébucher personne, Balthazar a marché humblement vers les «verts pâturages» et les «eaux paisibles»[5] de ses origines.
Pris dans un maelström d’iniquités, l’animal a été à la fois le fil de la trame narrative (à travers son appréhension comme simple instrument par les personnages) et le témoin des scandales... C’est un martyr, 6 qui témoigne de «la continuité de l’être, parmi les errances, les faux pas, l’absence à soi-même dont souffrent les humains».[7]
Le génie de Bresson est de présenter une réalité fragmentée, de trouer la continuité narrative avec des ellipses, de bousculer notre raison avec des liaisons par contradiction (une chose est dite et, au plan suivant, infirmée par la réalité). Se déploient ainsi une mosaïque d’instants, souvent violents, toujours intenses, qui nous laissent un peu hébétés, perdus quant à leur cause ou leur cohérence, incapables de les réfléchir. Bresson éveille notre attention et nous trimbale. Dès lors «le chemin de croix de Balthazar finit bien par se présenter ‹au hasard›, dans la mesure même où nous épousons subrepticement le point de vue de l’animal (...) En cela, Bresson aura accompli à la lettre son idée d’une autobiographie animale, sans jamais passer par le discours.»[8]

* Patrick Bittar a notamment réalisé un film en noir et blanc, La Gardeuse d’Oies à la Fontaine d’après le conte des frères Grimm, ainsi qu’une série documentaire sur le jardin. Retrouvez ses chroniques pour choisir sur www. choisir.ch, rubrique cinéma.

[1] «Je voulais donner à mon âne un nom biblique, dit Bresson. J’ai donc donné le nom d’un des rois mages.»
[2] C’est la devise des anciens comtes de Baux, descendants présumés du roi mage Balthazar.
[3] Noël Herpe, «Le regard de l’âne», in Acta fabula, vol. 14, n° 8, «1966, annus mirabilis», Paris, novembre-décembre 2013.
[4] Les Confessions, chapitre 10.
[5] Psaume 23.
[6] Du grec marturos, témoin.
[7] Noël Herpe, ibid.
[8] Id.

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