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vendredi, 22 novembre 2019 17:21

Terrence Malick

MalickUn maverick est quelqu’un qui ne se conforme pas aux règles d’un milieu. C’est ainsi que les Étatsuniens qualifient les réalisateurs atypiques et ambitieux qui creusent tant bien que mal leur sillon personnel à Hollywood. Le terme, tiré du nom d’un éleveur texan du XIXe siècle à l’esprit indépendant, s’applique d’autant plus à Terrence Malick, 76 ans, qu’il a grandi au Texas. Son dernier film, Une vie cachée, a obtenu l’an passé à Cannes le Prix du Jury œcuménique.

D’ascendance libanaise du côté de son père, de confession chrétienne, Terrence Malick fait d’abord des études de philosophie à Harvard et Oxford, enseigne la philosophie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et publie une traduction d’une œuvre de Heidegger. Parallèlement, il suit des cours à l’American Film Institute, dont il sort diplômé en 1969. Il travaille ensuite en tant que journaliste pour le New Yorker et comme script doctor à la Warner.

Son deuxième long-métrage, Les Moissons du Ciel (1978), est un film superbe… Situé au Texas au début du XXe siècle, c’est l’histoire d’un triangle amoureux formé par un couple de fuyards et un fermier malade, le tout sous l’œil curieux d’une petite fille. Malick y déploie son talent exceptionnel à proposer une expérience sensitive sidérante, un lyrisme fondé sur l’émerveillement, notamment devant la beauté de la nature et des hommes. Le film reçoit le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes.

Après vingt ans d’absence (jamais dans l’histoire du cinéma un cinéaste n’a autant attendu entre deux productions), ses admirateurs peuvent enfin voir son troisième long métrage, qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, sur le terrain des combats entre Étatsuniens et Japonais, dans le Pacifique. La Ligne Rouge (1998) est un film de guerre non conventionnel du fait de son point de vue intimiste; ou plutôt une œuvre anti-guerre, sombre et puissante comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979), mais à l’approche plus clairement métaphysique. C’est un film choral, comme Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), mais porté par un chœur de voix intérieures, celles de plusieurs marines, toutes confrontées au contexte dramatique de la guerre. À travers elles, Malick pose des questions fondamentales en recherchant, durant les trois heures du film, une unité panthéiste au-delà de l’apparente dualité du monde humain.

Le début des doutes

Son opus suivant, Tree of Life, ne sort que treize ans plus tard, auréolé du mystère entretenu par un réalisateur n’ayant plus accordé le moindre interview depuis… 1979 ! Conçu comme «une épopée cosmique, un hymne à la vie», le film porte un regard croisé sur la genèse de l’humanité et la jeunesse difficile d’un Texan des années 50. Il remporte la Palme d’Or à Cannes en 2011. Pourtant de gros doutes commencent à poindre chez une partie de la critique et des fans du réalisateur, atterrés notamment par la séquence finale qui ressemble à une publicité pour parfum.

Ses films suivants, enchaînés à un rythme inhabituel pour lui (quatre en sept ans !), poursuivent sur la même veine très personnelle. «Sur le papier», ses projets apparaissent très prometteurs, proposant tous une méditation sur la relation de l’homme à Dieu dans le contexte d’une modernité aliénante. Rares sont les réalisateurs occidentaux à ce point ostensiblement animés par une recherche spirituelle: on peut au moins apprécier la démarche de Malik à défaut d’aimer ses derniers films.

Knight of cup

Prenons Knight of Cups (2015). Le film s’ouvre avec en voix-off (devenu un signe distinctif du style Malick) une citation du Voyage du pèlerin, un conte initiatique rédigé au XVIIe siècle par un pasteur anglais, devenu un classique de la littérature protestante anglo-saxonne. Peu après, une autre voix-off murmure des extraits de L’hymne de la perle, un conte syriaque du IIIe siècle narrant l’histoire d’un prince envoyé en Égypte par son père pour en ramener la perle qui gît au fond de la mer, tout près du «serpent qui siffle». «Quand le prince arriva, les gens lui servirent une coupe qui lui enleva la mémoire.» À l’image, on voit Rick, un scénariste, la cinquantaine, balloté dans la ronde éphémère des soirées hollywoodiennes. On pense à Malick, qui a commencé en tant que scénariste. Rick s’est laissé d’abord séduire par la vanité de ce monde d’apparences et d’artifices qu’est l’industrie du rêve. Il tente de sortir de son étourdissement existentiel, de la mascarade perpétuelle, de la multiplication des conquêtes féminines. «Toutes ces années à vivre la vie de quelqu’un que je ne connaissais même pas (…) J’ai passé trente ans à gâcher ma vie et celle des autres.» Rick a oublié l’essentiel et craint d’être déjà damné.

Knight of Cups est un film-cerveau: la réalité extérieure nous arrive comme à travers un filtre, avec des voix-off qui murmurent des aphorismes. En soi, ce n’est pas un défaut: Alexandre Sokourov utilise le même procédé et ses films sont des chefs-d’œuvre. Le problème est que chez Malick, la réalité, présentée par bribes de quelques secondes, n’est jamais investie. Les acteurs jouent mal. Ils ne sont manifestement pas dirigés (beaucoup s’en plaignent). Et de toute façon, on ne voit pas comment ils pourraient travailler alors qu’ils doivent enchaîner les tournages de quantité de micro-scénettes (sans réels échanges entre eux). Donc Malick vise le sublime, mais échoue à sublimer ce qu’il montre. Le résultat pour Knight of Cups est une sorte de clip métaphysique assez mou. Peut-être qu’en voulant travailler à nouveau avec des stars et de gros moyens, le maverick n’a-t-il pas su s’extraire du milieu fake qu’il critique?

Et puis en décembre dernier est sorti Une vie cachée, récompensé par le Prix du Jury œcuménique de Cannes.

Une vie cachée

Le film raconte l’histoire de Franz Jägerstätter, un fermier autrichien, père de trois filles, qui a refusé de combattre pour le Troisième Reich lors de la Seconde Guerre mondiale. Seul homme dans son village à rester fidèle à ses convictions, il finit exécuté. En 2007, sous le pontificat de Benoît XVI, il a été décrété martyr et béatifié.

Le sujet est très intéressant et le propos pertinent. Ce dernier est résumé dans un carton final par cette citation d’un roman anglais: «(…) car le bien croissant dans le monde dépend en partie d’actes non historiques; et si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus.»[1]

Pour aborder ce mystère de la destinée humaine, la patte de Malick est malheureusement plus proche de celle de Besson (Luc) que de Bresson (Robert). Le réalisateur semble se contenter d’illustrer ses pensées avec de beaux (et vastes) lieux, de beaux comédiens (même les hommes d’Église!), une belle image (en grand angle), de la belle musique (du grand répertoire). Pendant trois heures, Une vie cachée rajoute à notre monde saturé d’images des images sans âme, des «clichés».

Malick a toujours eu tendance à tenir le réel à distance. Ici, ses efforts pour ancrer ses personnages dans la réalité (notamment celle, dure, des paysans de montagne) sont ruinés par une esthétique pub (des bouts de vie de 3’’) et par l’absence de direction d’acteurs. À nouveau ceux-ci sont réduits à des figurants (les malheureux errent… ou rament) et leurs personnages à des silhouettes; y compris Franz Jägerstätter, présenté plutôt comme un objecteur de conscience, sur lequel sont saupoudrées quelques pincées de spiritualité. Kubrick, autre réalisateur démiurgique qui fuyait lui-aussi les journalistes, composait ses films par blocs de séquences inoubliables, où l’on avait le temps d’entrer. Le temps… Malick nous plonge rarement dans le présent d’une scène.

Mais les réactions sont loin d’être unanimes: beaucoup crient au génie. Pour moi, Une vie cachée oscille entre le ridicule, le pompier, et une forme fascisante d’autant plus dérangeante qu’elle est supposée soutenir un propos antifasciste. Terrence Malick est déjà sur le tournage d’un film sur Jésus. Faut-il s’en réjouir ?

 [1] George Eliot, Middlemarch, 1871.

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