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mercredi, 16 septembre 2020 09:45

Les enfants du Platzspitz

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Les Enfants du Platzspitz, un film de Pierre Monnard (2020)Zurich au début des années 1990. Depuis quelques années, les autorités ont décidé d'autoriser l'utilisation et la vente de drogues dans un parc au cœur de la ville (le Platzspitz) afin d’y contenir le problème. Chaque jour, jusqu'à 3000 toxicomanes suisses et étrangers viennent s'y approvisionner, principalement en héroïne. Le film Les enfants du Platzspitz s’ouvre sur la recherche par Mia, 11 ans, de sa mère Sandrine dans le chaos du Platzspitz. Naviguant entre les épaves humaines de ce mouroir à ciel ouvert, elle finit par la retrouver.

Quelque temps plus tard, lorsque le Platzspitz est évacué, Sandrine, comme tous les toxicomanes qui le fréquentaient, est renvoyée dans sa commune d’origine, un petit village de l’Oberland bernois. Séparée d’André, qui ne supportait plus de vivre avec une héroïnomane, elle a obtenu la garde de Mia et semble déterminée à se sevrer. Mais elle croise bientôt un ancien partenaire de shoot et retombe dans la dépendance. Obtenir sa dose devient son unique obsession, et non seulement elle néglige sa fille, mais elle l’utilise pour ses trafics. Heureusement, Mia trouve du réconfort dans la musique, dans la communication avec une sorte d’ange gardien, et auprès de Lola, une adolescente rebelle, régulièrement battue par son père.

Les enfants du Platzspitz est une adaptation réussie du livre témoignage de la Zurichoise Michelle Halbheer, Platzspitzbaby, publié en allemand en 2013. L’approche du réalisateur suisse Pierre Monnard est modeste, dans la mesure où il cherche juste à rendre cette rude histoire, sans affèterie, et le résultat est bouleversant. Tous les interprètes sont bons. La petite Luna Mwezi qui joue Mia est très bien choisie, à cet âge de sortie de l’enfance, où la gravité se mêle à l’innocence. Sarah Spale, qui interprète Sandrine, est crédible en junky hâve, tirant compulsivement sur ses cigarettes…

Pris dans cet éprouvant drame familial et social, on sympathise avec tous ses protagonistes: on comprend Sandrine, parce qu’on sait que la drogue est un maître puissant, destructeur et totalitaire. On plaint André, qui angoisse pour sa fille et ne peut la voir qu’une fois par mois. Mais on a surtout envie de prendre la petite Mia dans les bras… «J’ai été obligée de grandir très vite et d’être un peu la maman de ma mère», dit Michelle Halbheer. Et elle ajoute, avec son accent suisse-allemand: «J’ai toujours cru à quelque chose du Bien qui me surveille, qui fait attention à moi.» Les séquences justement avec ce personnage «irréel», en qui j’ai vu son ange-gardien, sont bienvenues et rendent le film supportable.

Les enfants du platzspitz, un film de Pierre Monnard

Les films sur le milieu de la drogue sont souvent éprouvants: The Panic in Needle Park (Jerry Schatzberg, 1971), qui se passe à New York, bénéficiait d’une photo exceptionnelle et de l’énergie d’Al Pacino, dont c’était la première apparition dans un long-métrage; Moi, Christiane F, droguée, prostituée (Uli Edel, 1981), sur la descente aux enfers d’une adolescente dans le Berlin des années 70, n’avait pas grand-chose pour nous extraire du sordide; quant à Trainspotting (Danny Boyle, 1996), où des jeunes Écossais laissent mourir un bébé alors qu’ils font un trip sous héro, faisait passer la pilule avec son ton fun, speed et déjanté.

En visionnant Les enfants du Platzspit, j’ai été stupéfait par le fait que la petite Mia puisse être laissée à sa mère, droguée notoire. Apparemment à l’époque, c’était possible. Michelle Halbheer explique pour sa part: «La raison pour laquelle j’ai été chez ma mère, c’est qu’elle m’avait dit qu’elle se tuerait si je m’en allais. Je suis restée jusqu’au dernier jour possible…» Quant aux services sociaux de ce village suisse, ils semblent dépassés: «Je me sentais comme une erreur, qu’il fallait cacher», raconte encore Michelle.

Les enfants du platzspitz, un film de Pierre Monnard

Depuis cette époque, la politique suisse en matière de drogue a évolué. Aux trois piliers classiques (prévention / thérapie / répression) a été ajoutée la réduction des risques. Les premiers locaux d’injection ont d’abord vu le jour dans certaines villes, avec des projets prévoyant l’échange de seringues ainsi que des offres dans le domaine du logement, de l’emploi et de l’accompagnement. Sous l’égide de Ruth Dreifuss, élue au Conseil fédéral et qui attachait une importance particulière à cette problématique, la Confédération a ensuite mis au point un programme de mesures.

La mise en œuvre de cette politique est laissée aux cantons, en collaboration avec les communes, ce qui rend les pratiques disparates sur le territoire helvétique. Malgré tout, aujourd’hui, la consommation de drogues n’entraînant pas systématiquement de marginalisation sociale (cannabis, cocaïne, ecstasy…) a explosé en Suisse, comme partout en Occident…

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