lundi, 28 novembre 2016 16:13

Tentation ou innocente manie?

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La prise compulsive de selfies, le plaisir pris à se photographier soi-même, amène à cette question, sans doute hâtive mais légitime: est-on confronté à une manière de narcissisme? Question de moraliste en mal de jugement, étrangère au mythe auquel il est fait référence, celui de Narcisse.

De même que Freud utilisa la tragédie d’Œdipe pour signaler une disposition fondamentale de l’inconscient humain, on stigmatise volontiers les gestes d’autoadulation, l’amour (excessif et exclusif) de soi, comme du narcissisme. On pense ainsi actualiser le mythe de Narcisse, qu’Ovide retient dans les Métamorphoses, et le faire passer du statut de poème à celui de fait observé.

Toutefois, faire œuvre de philosophie, c’est s’emparer du texte du mythe, en déployer des contenus possibles, en estimer la puissance d’éclairage de la réalité et, si possible, approcher et comprendre une vérité que le mythe «donne à penser».
Pour satisfaire à autant de diverses exigences, écartons-nous de l’immédiat, qui est de mettre le selfie en rapport direct avec le soi-même. Privilégions plutôt le fait que le selfie est une photographie et donc une image. Et relevons l’écart significatif entre ces deux manières courantes de s’exprimer à ce sujet: quand on parle d’une photographie comme d’un instantané et quand on dit d’une personne photographiée qu’elle est immortalisée. En effet, l’image photographique produite est du réel figé dans l’instant, et le sujet photographié, pris dans l’instant et arraché à demain, se trouve promu à l’immortalité.
Or ces deux extrêmes retentissent nécessairement sur le Moi: je me photographie et ce n’est qu’une image parmi des centaines d’autres possibles; ou c’est une image de moi, que j’ai prise moi, et c’est le même moi qui a pris la photo et qui figure sur celle-ci. Est-ce alors l’instant même de cette identité qui est éternisée? Éternelle figure du même, eût dit Nietzsche...
Cette collusion de l’image produite et d’un temps figé nous ramène au mythe de Narcisse, où il est question d’un conflit entre deux amours incompatibles: l’amour d’Écho pour Narcisse et, à l’opposé, l’amour de Narcisse pour une image dont il ignore que c’est la sienne, pour un reflet aimé d’un amour si exclusif qu’il en devient mortel.

Le rapport au temps

Deux lignes de réflexion s’ouvrent alors. L’une, plus métaphysique que ne l’est le mythe, conduit à Platon. Chez celui-ci, l’image se fait Idée, archétype, modèle idéal, condensé de toute beauté possible qui suscite un amour sublime et vital. En ce sens, il est l’inverse de l’amour narcissique qui conduit à la mort. Le psychologue et le philosophe ordinaires diront, avec raison, que l’un de ces amours est intellectuel et l’autre sensible, d’où des destins opposé : transparence éternelle et opacité mortelle... Mais ce n’est pas cela que suggère la seconde ligne de réflexion.
Platon assimile l’Idée intemporelle au Divin, et en écarte tout rapport au temps, alors que l’image a nécessairement un rapport au temps, mais en un double sens: tout d’abord l’image n’est pas une réalité existante en soi, de toujours et pour toujours, mais seulement un reflet d’autre chose qu’elle-même, produit dans le temps ; ensuite l’image peut suggérer la suspension du temps. «Ô temps, suspend ton vol», dit l’image -qu’elle soit figée dans le roc, l’ivoire ou l’or, ou seulement protégée des outrages de la corruption du papyrus, de la toile ou de la pellicule.
Chez Ovide, l’image qu’aime Narcisse est un reflet dans l’eau, qui par sa fluidité évoque le cours du temps; mais Narcisse va la fixer jusqu’à l’évanouissement du temps, ce qui en fait une idole arrachée au Temps. Avec cette suspension, l’image acquiert l’éternité négative de la mort.
De son côté, Écho, qui aime Narcisse mais que Narcisse ignore, a le pouvoir de retenir le flux des paroles qu’elle entend en les répétant. Il y a dans cette répétition une écoute. Et l’écho acoustique maintient en vie un discours et une relation.
Ainsi, deux suspensions du temps s’affrontent: celle de l’abolition et celle de la retenue; celle de l’image idolâtrée et celle de l’image préservante et conservée.
Plus encore: de la part de Narcisse, le refus de l’écho (donc d’Écho elle-même) est non seulement un refus de la voix, de la parole, mais une fixation sur la vision, mais sur une vision en quelque sorte aveugle. En effet, Narcisse ne voit pas et ne sait pas que l’image qu’il aime est une image de lui-même. Il s’aime sans même se savoir. La mort, c’est aussi cette déconnexion entre voir et savoir. Tant le non-savoir de soi-même que l’ignorance de la nature du reflet conduisent à l’identité de l’amour et de la mort. En ce sens, Narcisse est l’anti-Platon par excellence, puisque l’Idée est avant tout ce qu’en conscience il faut apprendre à connaître et à aimer, alors que Narcisse meurt inconscient d’avoir hypostasié et idolâtré un reflet figé en image.

Information ou captation

Il est en du Moi comme de l’Idée et de l’image. Il y a un Moi idéal, c’est-à-dire un Moi pensé, source de savoir vrai, que l’on retrouve à divers titres et, avec de notables nuances, chez Augustin, Descartes, Husserl, et dont les échos se retrouvent dans toute la tradition idéaliste et égologique. Je ne retiens pour l’instant que l’expression d’Augustin: Noverim me, noverim Te (si je me connaissais, je Te connaîtrais). L’amour de Dieu passe par la connaissance de soi. Plus loin on retiendra que ce Moi, cet Égo appelé transcendantal, est considéré comme source et garant de vérité.
Et puis, il y a le moi empirique, le moi de l’individu qui se sent, se regarde, se juge, s’admire ou se dégoûte. Fixé sur soi, chacun se fait une image de soi: moi ausculté ou moi fantasmé. Or cette image de soi peut être un élément indispensable de la connaissance de soi -sous forme de corrections continues- ou l’occasion d’une adulation outrée.
Deux versants de l’image se dessinent ici nettement: soit elle décrit et informe, soit elle captive et aveugle. Cliché qui permet de (se) reconnaître ou reflet captivant et trompeur. Mais dès lors, aussi, que l’enjeu n’est plus seulement la lucidité ou l’aveuglement mais l’amour ou la mort, un éveil doit se produire. La question devient pesante: est-ce bien moi, ou un autre se cache-t-il derrière une apparence? L’apparaître est-il phénomène, manifestation, ou apparence déviante et illusion fugace? Le portrait comme nécessité, tel est alors le thème de réflexion qui succède à l’analyse du mythe.

La fonction du portrait

Il n’est pas bon de s’ignorer. «Connais-toi toi-même», disait Socrate. Il pensait certainement à ce retournement du savoir cosmique en une conscience éthique, mais je ne me souviens pas d’un passage par l’image de soi, pourtant indispensable (comme intuition immédiate ou comme passage par un portrait, c’est à chacun d’en décider). Quoi qu’il en soit, c’est ici que le portrait peut faire sens.
Un autre me voit, me dépeint, me présente une image «trait-par-trait». Je peux alors louer le peintre pour la ressemblance et la perfection de la facture, ou pour ce qu’il m’apporte de connaissance de moi-même, telle marque de faiblesse, telle tendance à la dissimulation. A-t-il rendu visibles des traits cachés de mon caractère, de mes désirs? des accents qui ponctuent ma vie? Le portrait me trahit-il aux autres ou me révèle-t-il à moi-même?
Quant le selfie a pour quelqu’un cette fonction -secrètement cultivée ou ouvertement affichée- de révélation et de monstration, il n’y a pas à se demander s’il est narcissique. Il ne l’est pas. Mais cette mode de se photographier soi-même a sans doute une autre signification que celle que l’on a faussement imposée au mythe. Une signification plus proche des préoccupations du psychologue et du sociologue, mais pas moins emblématique pour autant.
Le selfie n’apporte pas toujours et nécessairement la preuve d’une complaisance à soi-même, mais bien l’affirmation d’un besoin de s’assurer que l’on est visible et vu parmi les autres. S’assurer de la possibilité de prouver que l’on est visible, en brandissant une preuve matérielle, voilà la parade au risque angoissant de ne pas être en vue, qu’il faut appeler l’oubli (sinon la mort) social. Esse est percipi, écrivait David Hume (Être, c’est être vu). Ce qui finalement n’est que le prolongement de la vie réduite aux convenances «bourgeoises», proprement «mondaines», lestée d’une modalité nouvelle : la mort sociale.
Nous avons rencontré dans l’image (celle que Narcisse ne sut pas déchiffrer et qui resta pour lui une fascinante énigme) une arme contre l’écoulement du temps; nous retrouvons l’image du selfie comme une arme contre l’oubli social, une sécurité avancée sous la forme du maintien dans ce «monde» (à la limite purement virtuel) dont la substance est image: image narcotique, image efficace, image subsistante d’un «monde» mondain.
Si dans le mythe, c’est l’eau du Temps qui permettait le reflet bien-aimé, c’est aujourd’hui à la surface d’un monde appelé Image que se jouent la vie et la mort sociales. Chacun cherche à avoir son image reflétée dans l’Image, ou alors il meurt. Le selfie devient une défense bien réfléchie, mais de pure conformité: sois sage comme une image...

Des Vivants

Contre cette angoisse sans véritable objet, il n’y qu’une mise en garde sérieuse. N’attachez pas aux selfies plus d’importance qu’ils n’en ont; gardez-les comme des témoins et non pas comme une preuve de votre existence sociale; ne confondez pas votre vie et le souvenir que vous en avez; et finalement revenez à l’icône, à l’image sainte qui nous rappelle ce que nous sommes: non pas un reflet de nous-mêmes à la surface de l’eau, de la conscience mouvante, du fragile tissu social, mais réellement créés et créant, à la ressemblance -plutôt que l’image- du Créateur, dans la Mémoire duquel nous sommes réellement des Vivants et non de simples souvenirs, de simples reflets soumis à la loi du Temps.

Initié à la philosophie par Paul Ricœur, Philibert Secretan a enseigné la philosophie au Collège de Genève et à la Faculté de théologie de Fribourg. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Édith Stein. À la recherche d’un visage perdu, Paris, Ad Solem 2014, 76 p.

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