jeudi, 03 juin 2010 12:00

A visage découvert

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Pourquoi le débat sur la burqa enflamme-t-il tant les esprits ? C'est que l'image de la femme voilée des pieds à la tête, dont on ne peut percevoir que les yeux, soulève une gamme d'émotions variées. C'est ainsi que l'interdiction ou non de la burqa dans la sphère publique est devenue un nouveau cheval de bataille politique. Un cheval qui a bon dos puisqu'on lui fait porter toutes sortes d'arguments contradictoires et pour certains fallacieux. Sans parler de ceux qui le chevauchent au vol, comme la municipalité piémontaise de Novara qui a adopté en janvier dernier une ordonnance interdisant la burqa dans les lieux publics. Ou encore de ceux qui en profitent pour le transformer en mulet, misant sur la confusion des genres pour arriver à leurs fins, tel Pierre-Yves Rapaz, de l'Union démocratique du centre, qui demande dans une motion que le Conseil d'Etat vaudois interdise le port du voile tout au long de la scolarité obligatoire.

Un méli-mélo qui demande quelques éclaircissements. Il y a ceux qui prônent l'interdiction de la burqa au nom de la libération de la femme. L'argument a du poids : les femmes enfermées sous ces tissus n'adoptent généralement pas ce vêtement par libre choix. L'atteinte à leur être est profonde car la burqa a pour but de cacher ce qui fait d'une femme un être sexué. Pire encore (et c'est ce qui le différencie du « voile »), ce vêtement annihile la personnalité de sa porteuse en voilant son visage, symbole privilégié de la singularité d'une personne. Il lui « séquestre » le droit d'être reconnue par autrui. Mais voilà, expliquent certains, et là encore avec raison, une interdiction de la burqa ne « libèrera » pas ces femmes. Au contraire. Elle contribuera à accentuer leur isolement, puisque l'accès à la rue risque de leur être interdit.

D'autres militent contre la burqa par peur de l'expansion islamique ; inversement, certains prônent le statu quo par crainte de stigmatiser les musulmans et ainsi de les encourager au communautarisme. Ce débat a un goût de déjà vu, celui de l'interdiction des minarets en Suisse. Il y a là une belle confusion. Le port de la burqa n'est exigé ni par le Coran ni par la tradition islamique. En l'interdisant, on ne s'attaque nullement à l'islam. Il est vrai cependant que certains pays musulmans imposent le voile intégral,[1] faisant d'une coutume culturelle un signe religieux. Sous cet angle, condamner la burqa sur les lieux publics pourrait, par extension, être vu comme une atteinte au droit de manifester publiquement sa foi.

La question touche finalement fort peu de femmes en Europe, au point que certains demandent qu'on en reste là, pour éviter de faire des vagues pour pas grand-chose. Mais une loi ne se bâtit pas sur la « quantité » des gens touchés et ne peut éviter, hélas ! tous les effets pervers ou les injustices. La loi n'est pas toujours la justice? Par contre, elle se doit d'être fondée sur des arguments solides. Dans le cas de la burqa, le seul qui paraît valable est celui du respect de l'ordre public.[2]

On peut légitimement avancer que pour des questions de sécurité, toute personne doit être immédiatement identifiable dans l'espace public. Et donc avoir le visage découvert. La conseillère fédérale suisse Evelyne Widmer-Schlumpf[3] s'est exprimée dans ce sens lorsqu'elle s'est dite favorable à l'interdiction du port de la burqa. Un argument de bon sens, qui demande cependant un préalable : que les règles soient claires et identiques pour tous, citoyens et étrangers. Aujourd'hui, il n'existe pas de loi fédérale allant dans ce sens mais uniquement des réglementations dans certains cantons. Promenez-vous dans les rues de Genève avec un masque en dehors de l'Escalade ou de Carnaval et vous serez interpellé par la police. Si on veut une loi non discriminatoire, il ne s'agit pas d'en créer une qui interdise la burqa sur la place publique, mais tout ce qui voile le visage, sauf pour des raisons de sécurité (le casque du motard, le masque des infirmières?). Une loi qui instaurerait l'obligation de se tenir à visage découvert sur le domaine public.

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