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jeudi, 24 janvier 2019 22:45

Forgiven

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TutuForgiven © Saje DistributionForgiven, de Roland Joffé, est un film palpitant et rare, parce qu’il présente le combat exemplaire pour le Bien mené par un chrétien. En l’occurrence, celui de l’archevêque anglican Desmond Tutu, en Afrique du Sud, en 1995. Les lois de l’apartheid sont abolies depuis trois ans et Mgr Desmond Tutu est nommé par le nouveau président Nelson Mandela à la tête de la Commission Vérité et Réconciliation, dont la mission est de solder des décennies de ségrégation raciale.

La Commission sillonne le pays pour récolter les témoignages des victimes et des oppresseurs. Le but est de recenser les violations des droits de l’homme exercées de 1960 à 1963 et d’éclaircir les crimes et exactions politiques commis au nom du gouvernement sud-africain ou des mouvements de libération nationale. La spécificité du processus est de garantir une amnistie pleine et entière des crimes perpétrés en échange de confessions publiques.

Forgiven se concentre sur l’implication personnelle de Desmond Tutu dans deux cas particuliers, mais fictifs: celui d’une femme noire qui n’a aucune nouvelle de sa fille disparue, et surtout celui de Piet Blomfeld, un assassin condamné à perpétuité. Cet ancien officier des forces de défense sud-africaines et du mouvement de résistance afrikaner écrit à l’archevêque et lui laisse croire qu’il serait prêt à passer aux aveux. Il ne semble pourtant pas éprouver le moindre regret. Au contraire, son attitude provocatrice cherche à déstabiliser Tutu en le faisant douter de la pertinence du processus national dans lequel il est engagé corps et âme.

Entre christianisme et politique

Forgiven est un film de Roland Joffé, connu notamment pour Mission (1986). Il mettait en scène le drame de conscience de jésuites, au XVIIIe siècle, contraints par les autorités espagnoles et portugaises d’abandonner leur mission auprès d’une communauté amérindienne vivant dans une forêt tropicale. Le réalisateur franco-britannique s’attaque donc à nouveau à un sujet mêlant christianisme et politique, en s’appuyant encore sur des acteurs connus: à l’époque c’était Robert de Niro et Jeremy Irons, cette fois c’est Forest Whitaker (Le dernier roi d’Écosse en 2006, Le Majordome en 2013) pour incarner Desmond Tutu, et Eric Bana (Hulk en 2003, Munich en 2005) pour le rôle de Piet Blomfeld. Mission avait bénéficié d’une distribution importante et avait été couronné par une Palme d’or à Cannes, entre temps la société a changé. Forgiven, film au budget bien plus modeste, pâtit d’une distribution confidentielle et d’une critique mainstream dédaigneuse, voire hostile.

forgiven

Pourtant j’ai beaucoup aimé ce film, même si sa musique est parfois un peu lourde. Je ne connaissais pratiquement rien à cet épisode-clé de l’histoire sud-africaine contemporaine, et je n’avais donc aucune attente concernant son traitement fictionnel. Le fait que le scénario se focalise, de manière assez classique, sur un conflit précis vécu par le personnage principal, sans embrasser la complexité des enjeux du processus mis en place par la Commission, ne m’a pas dérangé, au contraire. J’ai été captivé par le duel entre L’évêque et l’antéchrist, pour reprendre le titre de la pièce de théâtre de Michael Ashton, qu’il a lui-même adaptée pour le film.

Un Combat contre le Mal

Forgiven a beaucoup de points communs avec un autre film magnifique, passé inaperçu en 2006, Longford. Ce téléfilm anglais de Tom Hooper [1] est basé sur l’histoire vraie, à la fin des années 60, de l’ancien ministre britannique Lord Longford, alors visiteur de prison, qui reçoit une lettre de l’un des criminels les plus connus du pays, Myra Hindley, condamnée à la prison à perpétuité pour avoir participé, avec son petit ami, au meurtre de plusieurs enfants. Catholique fervent, Longford décide de faire confiance à cette femme qui affiche une volonté de conversion religieuse. Il œuvre alors pour sa libération conditionnelle, malgré les vives critiques de la population, des tabloïds, des politiciens et même de sa propre famille.

Pour moi, de tels films sont essentiels, parce que le drame qu’ils mettent en scène est ramené à l’enjeu fondamental de toute vie humaine, du point de vue chrétien: gagner le combat contre les forces du Mal, avec les seules armes de l’Esprit saint. Et décidément celui-ci souffle où il veut, tant Forgiven, réalisé par un cinéaste agnostique, est un film édifiant.

Un reflet de la société

Blomfeld est très intelligent. Et dans ses face-à-face avec Desmond Tutu il est tellement haineux, qu’on croirait Satan s’adressant en personne à l’homme d’Église pour porter atteinte à ses efforts en vue de rétablir la paix dans sa communauté. D’ailleurs, à un moment, pour le rappeler à son humanité, Tutu lui dit cette parole salutaire: «Vous n’êtes pas un ange déchu et je ne suis pas Dieu... nous ne sommes que des hommes.»

Il n’est pas évident d’incarner un personnage noble, croyant, dans cette situation singulière. Forest Whitaker le fait très bien, avec subtilité. Tutu est rarement dans la réaction mimétique. Il essaie constamment d’en appeler à la conversion du cœur endurci de l’assassin: «Vous n’avez pas été bon jusqu’à présent, mais à partir de maintenant, vous pouvez changer (…) Vous ne pouvez revenir en arrière ou changer votre passé mais vous pouvez choisir là où vous allez.» Et ce qui semble être authentique, c’est que dans ce duel long et éprouvant, Tutu est très peu dans la planification stratégique, le calcul: il suit son instinct, sa conscience. Et prie… même si on ne le voit prier qu’une seule fois, quand il est au plus bas, assailli de doutes.

Enfin les scènes de prison sont excellentes. La violence inouïe qui y règne est le reflet de celle de la société sud-africaine dans son ensemble à l’époque. Roland Joffé n’a fait jouer que des anciens détenus, dont certains n’étaient sortis que six mois auparavant.

Nul doute à mes yeux, ce parcours d’un homme providentiel pour tout un pays fait de Forgiven un film à voir, alors que les tensions s’exacerbent dans nos sociétés.

[1] Le réalisateur de Danish Girl, 2015, et du Discours d’un roi, 2010

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