jeudi, 06 octobre 2011 12:00

Voter responsable

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L'émotionnel se retrouve une fois de plus au centre de la campagne politique pour les élections fédérales du 23 octobre, et la peur est l'un de ses grands axes. Une corde aisée à pincer quand la crise économique est promise longue et cruelle, quant pauvres et mendiants se font de plus en plus visibles, quand la violence augmente, surtout dans les cantons frontières... La Suisse est dorénavant elle aussi rattrapée par les effets de la mondialisation et de la croissance démographique. Chacun peut se retrouver dans les couleurs du drapeau de la crainte et être tenté de marcher sous sa bannière. Mais si la peur est nécessaire pour réagir au danger, elle induit toujours un comportement « défensif », qu'il se traduise par la fuite ou par la neutralisation de la force de frappe. En bref : la peur peut sauvegarder momentanément le présent, mais elle ne construit pas l'avenir.

Dans la Bible, nombreuses sont les exhortations à la confiance. Des anges se manifestent pour rassurer les appelés, Dieu lui-même s'adresse à ses « passeurs » ou à son peuple pour dire « ne craignez rien » et Jésus fait de même. Ce ne sont pas des paroles creuses, de simples slogans, mais des appels à reconnaître le projet de Dieu, à s'inscrire dans un avenir pensé, planifié. Il a été donné à l'homme des capacités d'abstraction et de se projeter dans le futur inégalées par aucune autre espèce. Ce sont elles qui lui permettent de déchiffrer ce projet.

Dans un autre registre, c'est aussi cette capacité qui fait de l'homme un animal politique et qui le mène à une vision et à une gestion complexe du monde. La campagne politique suisse actuelle ne l'a pas totalement oublié : chassez le naturel, il revient au galop, même si c'est par des chemins de traverse parfois surprenant de trivialité? Comme ce clip de l'UDC : un lac de montagne ; trois belles femmes se pâmant devant un homme que l'on devine viril (on ne voit que des parties ciblées de son anatomie...) ; un geste des bras de sa part, et voilà qu'elles se détournent, presque dégoûtées ; sur l'herbe, un linge de bain avec les étoiles de l'Europe ; une voix off assène que les femmes suisses choisissent les vraies valeurs. Un slogan que l'on retrouve à peu de choses près dans un clip du parti radical.[1] Les femmes sont présentées ici comme les dépositaires des valeurs et, si on pousse le bouchon un peu plus loin, comme les gardiennes de la lignée ! L'anthropologie rejoint la politique... C'est déjà un petit pas vers la bonne direction, vers le politique, mais il manque l'essentiel : la définition des valeurs sur lesquelles on veut construire l'avenir et une réflexion sur les moyens de les faire coïncider au mieux avec la réalité de la société.

Le politique exige en effet une vision du monde, une projection, que la politique mettra en place, à travers des organes appropriés et des programmes réfléchis. C'est un art difficile, douloureux car il implique des choix perpétuels et demande beaucoup de courage, ainsi qu'une grande capacité de discernement. « En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal », disait Nicolas Machiavel. Marcel Gauchet développe sur son blog cette distinction entre le politique et la politique.[2] Il rappelle que tout vote divise forcément, puisqu'il implique un choix, mais que l'élu doit pour sa part chercher à faire du politique, c'est-à-dire à prendre des décisions qui incarnent l'unité de la collectivité, « un grand écart qui ne va pas du tout de soi ». Et il rajoute : « D'une certaine façon, cela se retrouve au niveau des citoyens. (...) Je peux me dire : "Je vote, en fait, comme si j'étais un gouvernant qui avait la responsabilité du sort de l'ensemble." Voter est loin d'être un exercice anodin. Il est utile d'en avoir pleinement conscience au moment où nous nous apprêtons à élire nos parlementaires, pour agir en tant que citoyens soucieux de l'intérêt général et non comme individus poussés par nos propres intérêts. Difficile quand on est dans la peur.

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