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Editoriaux

mardi, 28 avril 2015 14:59

Robot, es-tu là ?

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Dans ce numéro de choisir, Serge Tisseron, psychiatre, évoque le danger d’une relation affective avec les robots domestiques. On peut s’attacher à ces aides-ménagères électromécaniques comme on s’attacherait à un petit chat. Le risque provoqué par ces engins sans âme est d’asservir. Comme à un vieux tricot troué devenu trop familier, ou comme une huître au rocher, on s’y accroche. Au cinéma, dans La guerre des étoiles, le robot R2-D2 a fait couler plus de larmes aux spectateurs que les millions de morts de la planète que le méchant Dark Vador fait exploser sous les yeux horrifiés de la princesse Leia. D’où les tentatives évoquées par le psychiatre : donner aux robots quelques aspects repoussants pour neutraliser les dangereux sentiments d’empathie.

A vrai dire, le robot et ses dangers affectifs ne sont pas toujours là où on les attend. Ces objets rendus, par la grâce de l’électronique, plus malins, réactifs et polyvalents, capables de remplacer les ouvriers spécialisés de jadis (en fait, c’était la machine qui était spécialisée) et dont les fonctions familières produisent une empathie délétère, ne me semblent pas être les seuls dangers de la robotique. Car la société elle-même devient robot, méga-machine, au service d’un travail forcé (c’est le sens premier du mot tchèque robota).

Pourquoi cette transformation de la société en robot ? La raison en est simple : la peur du danger. L’accroissement des risques, très fortement ressenti, provoque la multiplication des règles et des con­trôles. Du coup, la société devient asservie comme un mécanisme cybernétique. Le moindre accident provoque une avalanche de nouveaux règlements. Pire encore, comme l’a montré le 24 mars dernier l’écrasement volontaire d’un avion dans les Alpes, les procédures se multiplient pour parer les éventuelles défaillances humaines. Certains spécialistes prétendent même qu’il y aurait moins d’accidents si les avions étaient conçus d’emblée sans pilote, comme des drones.

L’accumulation de l’expérience et du savoir augmente le sentiment d’un environnement dangereux. (Toutes les mamans l’éprouvent lorsqu’elles voient leur petit garçon s’approcher de la gazinière.) La réaction est de tout réglementer jusqu’au moindre détail. La fessée elle-même n’échappe plus à la réglementation européenne ! Face au danger, ressenti comme omniprésent, on demande à tous de se plier à la règle générale, quelle que soit la situation particulière de chacun. Et toute action est jugée sur la façon dont son auteur observe les rubriques et se soumet aux procédures, et non sur ses conséquences. Bref, en se pliant à la mécanique de l’organisation sociale, chacun délaisse le résultat pour se garantir contre les accusations de malversation. La société-robot engendre ainsi une situation d’asservissement, où chaque être humain devient l’esclave de la société qui le sert. Comme di­sait Jean-Paul Sartre : le mécanique, voilà l’inhumain.

Neutraliser l’empathie provoquée par les robots familiers est sans doute nécessaire, mais c’est tout à fait insuffisant pour échapper à la société-robot. Une tonne de technique servie par mille pages de réglementations ne fait pas une once d’esprit. A force d’écraser les personnes singulières sous le poids des rubriques, la société risque la déshumanisation, et le discernement spirituel devient indispensable. L’esprit unit, certes, et pour cela il doit se couler dans des formes contraignantes, des règles et des procédures. Mais au préalable, comme le savent tous ceux qui ont expérimenté l’esprit d’équipe ou l’esprit de famille, l’esprit doit distinguer, c’est-à-dire respecter la personnalité de chacun des membres. Les sciences humaines et les techniques de communication croient pouvoir mettre à la place de ce travail de l’esprit une parole, une loi ou une contrainte. Même si elle soulage un moment, la justification par la référence à la règle générale ou à la loi reste un pis-aller. Et penser que dans notre société, transformée en gigantesque robot, les formules, les images ou les procédures remplacent l’expérience vitale de la relation à autrui (et de son risque), c’est se payer de mots.

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mardi, 31 mars 2015 16:40

Le prix d’une vie

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La publication du livre Aimer c’est tout donner[1] a suscité quelques questions. Une de celles qui a retenu mon attention a été : « A quoi servent ces hommes et ces femmes ? » J’avais déjà entendu une remarque semblable à la sortie de la projection du film Le Grand Silence,[2] qui présente la vie des chartreux, ces moines ermites qui vivent dans des lieux inaccessibles et ne cherchent qu’à se donner à Dieu, dans la solitude. Mis à part le fait que cette question peut se poser pour toute vie, je trouve intéressant de s’y pencher.

Nombre de sujets évoqués dans ce numéro pourraient d’ailleurs être aussi exposés à cette interrogation. A quoi sert de parler des anges, de la résurrection, de faire mémoire du génocide arménien ? A partir de quand, une vie, une réflexion est-elle utile ? Lorsqu’elle rapporte de l’argent ? ou plutôt quand elle nous oblige à nous poser d’autres questions ? Notre monde est parfois bien triste parce qu’il ne s’interroge plus sur le sens, l’importance des choses et des personnes. Il est tentant de penser que seul ce qui se mesure, se comptabilise ou peut être considéré comme prioritaire a de la valeur. Mais nous nous rendons vite compte que ces mesures n’ont de sens que si elles nous conduisent à faire un pas de plus, un pas qui consiste à ne pas se satisfaire d’une situation ou de réponses immédiates.

La musique, la littérature, la poésie, la peinture ne « servent » à rien. Si l’on essaie de les réduire à une fonctionnalité, on passe à côté de l’essentiel. L’art marque une pause, qui permet de prendre du recul et de donner du sens. La beauté aussi ne « sert » à rien, mais, avec les arts, elle aide à rendre la vie plus lumineuse, les relations plus intéressantes. En un mot, elle permet de s’émerveiller du monde, au-delà de toutes les déceptions que nous pouvons y rencontrer.

Ainsi je crois que la vie des religieuses et des religieux est fondamentalement inutile, mais au même titre, probablement, que toute autre vie que l’on réduirait à ce qui peut s’en mesurer et s’en quantifier. Pourtant, chacune d’entre elles est une merveilleuse question. Posée en premier lieu à celui ou celle qui la mène. Chacun est mis au défi de donner du sens à son existence, à ne pas l’aborder que du côté de l’efficacité et du rendement. Tomber dans ce piège serait être acculé dans une impasse. Car il y a finalement fort peu de choses dont nous puissions vraiment mesurer l’importance, hormis les enfants … qu’il serait d’ailleurs très malheureux de compter parmi les choses… Ni les diplômes, ni le niveau de salaire, ni le nombre d’amis sur Facebook ne disent vraiment la valeur d’une existence. Seules les relations qu’un être établit disent quelques choses de sa « richesse », de sa beauté. Mais là encore, le plus important n’est pas dans la quantité de ces relations mais dans leur qualité, qui échappe parfois un peu à celui-là même qui les vit.

L’essentiel est au-delà de ce que nous en comprenons, en saisissons. La vraie richesse est dans les questions ! Ainsi s’interroger sur des sujets aussi « inutiles » que les anges, la résurrection ou, plus tragiquement, le génocide arménien permet de porter sur nos existences et notre monde un autre regard. Les réponses que nous formulons ne peuvent être définitives et comptabilisées, mais elles nous invitent à aller de l’avant et à travailler à un peu plus de beauté et de justice là où nous sommes ; parfois sans pouvoir le mesurer…

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[1] • Aimer c’est tout donner. Témoignages, photographies de Jean-Claude Gadmer, Fribourg/St-Maurice, Association La Vie consacrée/Saint-Augustin 2015, 220 p. Témoignages et photos sur www.vieconsacree.com. Lire aussi à ce propos l’article d’Albert Longchamp sj, in choisir n° 663, mars 2015, p. 39.

[2] • De Philip Gröning (2005).

mercredi, 04 mars 2015 01:00

La Parole nue

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Il y a quelques mois, la chronique publiée mensuellement dans choisir[1] a suscité quelques réactions étonnées. Recensant un livre lu et débattu par un très large public, hasardant sa propre opinion, le chroniqueur a semblé remettre en cause les fondements même de la foi chrétienne. Parce qu'il s'est risqué à soumettre à l'examen d'une mentalité moderne résolument rationaliste une série d'images et de mythes[2] utilisés par le Nouveau Testament, des lecteurs en ont conclu qu'il sapait les fondements de la foi. L'enjeu mérite explication !

Le malaise vient d'une confusion entre le message du Salut et son illustration, entre le Verbe de Dieu et les paraboles, les symboles, les mythes et les gestes symboliques qui l'habillent afin de le rendre compréhensible pour les auditeurs. Jésus en a fait large usage : « Il ne leur disait rien sans parabole » (Mt 13,34). Pour parler de Dieu, du problème des origines, de l'éternité, du sentiment de culpabilité, du pardon, de l'amour du prochain, du rapport à l'argent ou à la nourriture, de la mort, Jésus pose chaque fois un geste symbolique qui répond à l'attente de ses interlocuteurs. Il raconte une histoire, guérit, libère, ressuscite, donne du pain, rejoint ses disciples dans les situations les plus désespérées. Encore faut-il que ses auditeurs comprennent l'image, décryptent le geste et rejoignent la révélation de Dieu au-delà de la matérialité de l'image. Lorsque l'Evangile évoque la résurrection du Christ, loin de proposer un reportage de ce qui s'est passé, il exclut même la vérification proposée par Thomas. Seul le symbole lu dans la foi conduit à Dieu.

Les évangiles - celui de Jean en particulier - sont riches en malentendus lorsque Jésus parle de l'eau (Jn 4), du pain (Jn 6), de la lumière (Jn 9), du temple (Jn 2) ; même ses disciples n'y ont pas échap­pé (Mt 16,7-12). Confondre le message du Salut, qui est essentiellement religieux, avec le langage symbolique qui n'en est que le vecteur dans une culture, une langue et une sensibilité humaines, conduit à un fondamentalisme qui n'a plus rien à voir avec le Royaume. Jésus n'a pas manqué de dénoncer cette myopie qui bute sur la matérialité des symboles et empêche la foi de prendre son envol. Pour être perçus de manière concrète par les humains faits de chair et de sang, le Salut, l'amour, la miséricorde, la force créatrice de Dieu, le dynamisme vital de l'Esprit, le pardon, la fraternité, l'Au-delà ont besoin d'un vêtement, d'un corps qui les rende tangibles. L'Evangile, qui parle de marche sur les eaux, de guérisons, de conception virginale, de morts qui ressuscitent, ne prétend pas se substituer à un manuel de physique, de médecine, de physiologie ou de gynécologie. Il annonce essentiellement une bonne nouvelle, celle du Salut apporté par un Dieu créateur, maître des éléments, capable de tirer l'homme de tous ses désastres, de toutes ses morts.

L'homme n'a pas besoin de prodiges pour accepter une instance supérieure, mais il a besoin de signes pour croire que Dieu est un père qui lui veut du bien, qu'il peut lui faire confiance parce que rien ne lui est impossible, comme le rappelle le message de l'ange au moment de la conception virginale (Lc 1,37). L'image, le symbole, l'allégorie, le mythe qui habillent ce message peuvent légitimement être soumis à la critique la plus rigoureuse de la raison et de la science. La médecine peut bien refuser d'identifier maladie et possession diabolique, la physique chicaner sur la possibilité de marcher sur l'eau, la biologie et la physiologie s'interroger sur le phénomène de la résurrection d'un mort, le sens profond du message n'en est pas touché pour autant. Même dans un vêtement passé de mode, le message religieux garde toute la fraîcheur de son réalisme et continue d'interpeller.

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En emboîtant un peu trop radicalement le pas des théologiens protestants libéraux, le chroniqueur a donné l'impression de vouloir priver le message de son vêtement de chair et de l'avoir réduit à une philosophie ou une sagesse. La Parole excessivement désincarnée, trop nue, a choqué. Déconcertés, certains lecteurs ne l'ont plus reconnue.

[1] • Matthieu Mégevand, « Le Royaume », in choisir n° 658, octobre 2014, pp. 52-53.
[2] • Rappelons que le mythe n'est pas une chimère mais un récit qui se situe dans un temps indéterminé, pour apporter une réponse aux grandes questions de l'homme et non pour raconter une histoire invraisemblable.

mardi, 03 février 2015 01:00

Hymne à la transcendance !

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Les attentats injustifiables contre le personnel de l'hebdomadaire Charlie Hebdo ont provoqué un mouvement planétaire de protestation, bien orchestré par les politiques. Parmi tous les slogans, le plus répandu fut, sans aucun doute, « Je suis Charlie ». Ce slogan a résonné jusque dans le temple de Carouge, ce dimanche 11 janvier, où le pasteur le placardait sur sa toge noire, avant d'expliquer le sens de cette solidarité : ni au nom de l'unité (trop sensible à la récupération politique), ni au nom de la citoyenneté (trop sujette au refus des étrangers), mais au nom de l'humanité bafouée dans son existence-même, et dont la dignité est inséparable de la liberté d'expression.

Qui ne souscrirait à ces valeurs, qui s'appliquent notamment à la liberté de conscience et de religion dans son expression publique (article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme) ? Mais le légitime mouvement d'indignation ne saurait faire oublier les au­tres valeurs sans lesquelles la vie sociale devient inhumaine. L'ironie, le mépris, la négation de ce que l'on ne comprend pas, la mise à mort symbolique de l'autre, tout cela interdit le vivre ensemble.

S'identifiant peut-être à Charlie, les politiciens qui ont organisé la manifestation monstre du dimanche 12 janvier l'ont qualifiée de « républicaine ». Curieuse appellation lorsque l'on dénombre, parmi les chefs d'Etat ou de gouvernement qui paradaient en première ligne, des rois, des autocrates et des fauteurs de violence aux pratiques bien éloignées des valeurs de la République. Mais plus curieuse encore est cette appellation si elle prétend placer ces valeurs de la République au-dessus de celles de la religion, comme si la République ne supposait pas quelques conditions « religieuses » sans lesquelles liberté, égalité, laïcité, Etat de droit, tolérance, fraternité ne sont que des mots creux. Le catéchisme (sic) enseigné aux apprenties de la Grande loge féminine de France reconnaissait que, « ayant pour effet de relier les hommes entre eux, la franc-maçonnerie est une religion dans le sens le plus large et le plus élevé du terme ».

Dans ce numéro de choisir, l'article du professeur d'éthique sociale chrétienne[1] pose le vrai problème : l'humanité est-elle viable en dehors d'une transcendance publiquement affirmée, que les religions expriment à leurs manières ? Une laïcité bornée (qui n'est pas la laïcité) répond « oui » à cette question. Cette réponse nie l'évidence. Dans les années nonante, un frère maçon du Grand Orient de France, Philippe Dechartres, ancien ministre de la Participation dans le gouvernement du général de Gaulle, investissait les loges maçonniques pour expliquer qu'existait déjà, au sein même du fonctionnement républicain, une transcendance, qu'il qualifiait de laïque.[2] « Lorsque vous lisez un texte, me disait-il, l'esprit que vous y décou­vrez est-il extérieur aux mots, aux phrases ? Lorsque les urnes manifestent ce que vous appelez la volonté générale, ce résultat est-il extérieur à la votation de chacun des citoyens ? » En contre-point, je me souvenais de cette remarque, étonnante de naïveté, tombée, dit-on, des lèvres de Mme Thatcher : « La société n'existe pas, je n'ai rencontré que des individus. » Pour beaucoup de nos contemporains, le peuple n'existe pas, ils ne rencontrent que leurs voisins (et encore... !) ; pour d'autres, l'Etat n'existe pas, ils ne rencontrent que des appareils répressifs, idéologiques ou économiques.

Les chrétiens, pour leur part, n'ont pas peur de découvrir la Transcendance, fût-elle qualifiée de laïque, non pas en dehors du monde profane, mais bien comme ce qui rend humain le monde où ils vivent.[3]

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[1] •Thierry Collaud, Religion et liberté, pp. 9-12.
[2] • On peut appeler cela la transcendance « horizontale », par opposition à la transcendance « verticale » qui sous-tend le « divin » des religions en général, ou même le Dieu des chrétiens. (n.d.l.r.)
[3] • Lire aussi, à la p. 38 de ce numéro, la recension du livre de Yves Ledure, Sécularisation et spiritualité. (n.d.l.r.)

lundi, 22 décembre 2014 01:00

La peste nationaliste

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Evoquant les atrocités commises par les « Nationaux » durant la guerre d'Espagne, Lydie Salvayre écrit dans le beau roman qui lui a mérité le Prix Goncourt 2014 : « Il me semble que je commence à savoir ce que le mot national porte en lui de malheur. »[1] Suit une liste de partis et de mouvements qui, par le passé, affublés du qualificatif « national », ont justifié un effrayant enchaînement de violences : Rassemblement national, Ligue de la nation française, Révolution nationale, Rassemblement national populaire, Parti national fasciste... L'auteure aurait pu poursuivre son chemin pour aboutir sur les champs de bataille de l'Ukraine, non sans avoir salué au passage le Front national.

Dans le Donbass (Est de l'Ukraine), deux moitiés de pays s'affrontent. Un ensemble que l'on tenait pour une nation se casse en deux. Deux nationalismes ficelés dans un même Etat regardent dans deux directions opposées et perdent de vue leur destin commun. A l'Est, les pro-russes contemplent la Russie dont ils conservent le berceau comme celui d'une patrie dont ils partagent la langue, la religion, la culture et un bon bout d'histoire. Pour les autres, l'horizon est à l'Ouest, en direction de la Pologne et au-delà, du côté de la nébuleuse européenne, fascinante comme un mirage derrière lequel se cache Big Brother.

Suffit-il de vouloir vivre ensemble pour former une nation ? Comme si la seule volonté des peuples et l'habileté des politiciens à dessiner un pays sur une carte géographique faisaient fondre tous les clivages dans une identité commune. Seule la poigne des empereurs et des dictateurs (Empire ottoman ou austro-hongrois, URSS, etc.) a pu y réussir. Pour un temps seulement, jusqu'au jour où les empires démembrés, le mur tombé, le sentiment national s'est relevé pour réclamer ses droits, dans une escalade de violences d'autant plus redoutables qu'elles se parent du caractère sacré et irrationnel de la sauvegarde de la patrie, de la culture, de la race et ... de la religion.

Après la Bosnie, la Tchétchénie, la Crimée, l'Ukraine est à la barre pour témoigner. Parce que deux Eglises marchent main dans la main avec les gouvernements, le conflit se double d'un affrontement entre les patriarcats de Kiev et de Moscou. L'orthodoxie serait, pour ce dernier, le ciment d'un ensemble politique réunissant Ukrainiens et Russes en une seule nation. Il y a toujours grande perversion lorsque la religion tombe dans le piège nationaliste pour sacraliser la politique. Instrumentalisé, le Bon Dieu est mis au service d'une étroitesse qui enferme et exclut. Du coup, patriarches et évêques bénissent canons et armées ; portées sur les champs de bataille, les icônes confortent les soldats dans leur ardeur à se battre plus que les mourants dans leur agonie, et les lieux de pèlerinages et les sanctuaires se métamorphosent en arsenaux spirituels. Les défoulements assassins des troupes nationalistes sont élevés à la dignité d'une croisade,[2] et la purification ethnique prélude à l'établissement du Royaume sur terre.

En christianisme, l'amalgame entre les sentiments religieux et nationalistes ouvre une plaie dans le corps du Christ. S'il est une caractéristique du message du Christ, c'est bien son universalité : « Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus » (Ga 3,26-28). Le repli et l'exclusion au nom de la race, de l'ethnie, de la culture ou de la religion sont bannis comme une trahison de l'enseignement du Christ, mort pour tous les êtres humains. Il n'y a pas de nationalité chrétienne, mais seulement des citoyens d'une nation qui sont chrétiens.

Cette année, la semaine de prière pour l'unité rafraîchit les mémoires sur fond de conflits politico-religieux et de nationalismes exacerbés. Des hommes et des femmes qui se tournent vers un même Dieu pour l'appeler « Notre Père », qui prononcent un même Credo, qui écoutent un même Evangile et, peut-être, communient à la même table peuvent bien professer des solutions divergentes et même opposées pour l'avenir de leur nation. Mais personne n'a le droit de revendiquer de manière exclusive l'autorité de l'Eglise pour sa propre opinion politique.[3]

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[1] • Pas pleurer, Paris, Seuil 2014, p. 94.
[2] • En Espagne, les combattants nationalistes de la guerre 1936-1939 enterrés au Valle de los Caídos étaient considérés comme les « héros et martyrs de la Croisade ».
[3] • Concile Vatican II, Gaudium et Spes, 43,3.

lundi, 01 décembre 2014 01:00

Eve et Marie

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Le Christ n'a eu de cesse de nous appeler à une humanité nouvelle, qui ne séparerait plus le charnel du spirituel (Eve et Marie). De nombreux prophètes ont enseigné à travers l'Histoire que « la vulnérabilité est révélatrice à la fois de l'humanité et de l'altérité » (Amanda Garcia).[1] Les traités internationaux de protection des droits humains adoptés au siècle passé, telle la Convention internationale des droits de l'enfant dont nous venons de fêter les 25 ans, révèlent combien cette idée maîtresse a pris racine dans le monde.

« La vulnérabilité ne dépend pas uniquement de facteurs physiques intrinsèques, mais est influencée par des éléments historiques, sociaux et économiques », souligne Amanda Garcia. En défendant les enfants, les malades, mais aussi les pécheurs, les étrangers, les femmes, Jésus ne se contente pas de prendre en compte les inégalités « naturelles » ; il s'attaque à celles qui sont créées par les sociétés humaines. Ainsi il reconnaît par exemple à Marie, sœur de Lazare, le droit, réservé alors aux hommes, de l'écouter et de suivre son enseignement plutôt que de s'affairer en cuisine (Lc 10,38-42). Vingt siècles plus tard, l'égalité des sexes est toujours en souffrance, certaines religions et cultures sortant difficilement des schémas patriarcaux. Les articles sur les femmes en Tunisie et au Japon proposés dans ce numéro montrent le chemin encore à parcourir. C'est vrai dans le monde arabo-musulman[2] et dans l'archipel, certes, mais aussi dans notre propre Eglise. Une occasion de faire avancer la cause des femmes nous sera offerte en 2015, avec les 40 ans de l'Année internationale de la femme, et surtout le deuxième volet du Synode sur la famille qui revisite l'approche de la sexualité par l'Eglise.

L'Eglise ne peut faire l'économie de ce constat, redoutable dans son paradoxe : quels que soient les volontés affichées et les objectifs recherchés, les lectures bibliques et les théologies avancées, tant que les structures d'autorité resteront aux mains des hommes,[3] le discours de l'Eglise sur les sexes et sur le rôle et la place des femmes dans le monde et dans sa propre institution sera déterminé à partir d'un point de vue masculin. Dans un livre choc préfacé par le jésuite Joseph Moingt, Le déni, enquête sur l'Eglise et l'égalité des sexes,[4] la journaliste Maud Amandier et la bibliste Alice Chablis démontent ce mécanisme. Parmi leurs thèses, celle-ci, centrale : l'Eglise, à la suite de Jésus, doit œuvrer pour l'égalité entre les sexes, aux sens biologique et social (issus de l'éducation et de la culture). Elle est ainsi appelée à dépasser sa propre résistance à la fameuse théorie des genres (les sexes sociaux),[5] sans s'arrêter aux abus qui l'accompagnent. Ce qui induit une répartition des pouvoirs institutionnels et une réaffirmation plus claire des relectures des Ecritures qui sortent la femme des archétypes bibliques (Eve ou Marie, la pécheresse insoumise ou la Vierge servante) encore en vigueur.

C'est là une responsabilité majeure de l'Eglise dans le monde. En tant que guide spirituel qu'elle veut être, elle doit inspirer les sociétés, les inviter à dépasser la peur de la femme et les visions purement déterministes ou culturelles des sexes, ou encore uniquement instrumentales comme celles présentées ces dernières années par le FMI et la Banque mondiale.[6] Et (se) persuader que « la relation humaine n'est pas d'abord sexuée, contrairement à ce que l'institution veut croire et défend constamment. La relation humaine est de personne à personne. »[7]
Lucienne Bittar

[1] •Voir son article aux pp. 24-25 de ce numéro.
[2] •Des initiatives en ce sens sont aussi à l'œuvre dans l'islam. Le Congrès international féminin pour une culture de paix, organisé à Oran du 27 octobre au 2 novembre par l'Association internationale soufie Alâwiyya (ASIA), du cheikh Khaled Bentounes, a été très remarqué. Son objectif : agir pour la paix, en promouvant les droits des femmes et l'égalité des sexes. ASIA, ONG accréditée auprès des Nations Unies, a lancé une campagne de mobilisation internationale pour que l'ONU décrète une Journée mondiale du vivre ensemble. (www.jmve.ch).
[3] •A titre d'exemple, seules quatre femmes pour trente hommes sont déclarées docteurs de l'Eglise.
[4] •Paris, Bayard 2014, 394 p.
[5] •Pour s'en convaincre, il suffit de penser à l'émoi qu'a suscité chez des catholiques la proposition de nommer docteur honoris causa de la Faculté des lettres de Fribourg la philosophe américaine Judith Butler, théoricienne du gender.
[6] •Plus précisément, l'égalité des sexes est présentée comme un « outil » de développement économique. Voir l'article d'Annick Chevillot, aux pp. 17-20 de ce numéro.
[7] •Le déni, op. cit., pp. 369-70.

mardi, 04 novembre 2014 13:52

Guerre juste ?

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« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, mais pourvu que ce fût en une juste guerre », écrivait Charles Péguy, dont nous célébrons cette année le centenaire d'une mort cueillie sur les champs de bataille au tout début de la guerre de 1914. Depuis un siècle, l'idée de déclarer une guerre « juste » n'est venue dans la tête d'aucune personne de bon sens. Car il n'existe pas de guerre qui n'engendre ses injustes barbaries.

Et voilà que le 19 août dernier, le pape François semble rompre avec ce consensus. Dans l'avion qui le ramène de Corée du Sud, le saint Père évoque la guerre en Irak et l'avancée des hordes de l'Etat dit islamique. « Dans le cas où il y a une agression injuste, je peux seulement dire qu'il est légitime d'arrêter l'agresseur injuste », a-t-il précisé. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer, évoquant le désastre allemand sous la conduite d'Hitler, prenait la comparaison d'un train mené par un mécanicien fou ; il en concluait, lui aussi, qu'il fallait neutraliser le mécanicien, quitte à le supprimer si nécessaire.

Le pape François ne va pas jusque-là. D'autant plus qu'il tempère ses propos en précisant : « Je souligne le verbe stopper. Je ne dis pas bombarder ou faire la guerre, mais arrêter [...] Les moyens par lesquels l'agresseur doit être stoppé doivent être évalués. Stopper un agresseur injuste est légitime. » Il laisse dans le flou ces moyens à mettre en œuvre, ce qui nourrit les critiques habituelles contre les discours « idéalistes » qui font l'impasse sur les conséquences concrètes des rapports de force. Néanmoins le pape François souligne qu'« une seule nation ne peut pas décider comment il (l'agresseur injuste) doit être arrêté », allusion transparente à la politique américaine. Le pontife joue la carte des Nations Unies. Déjà, dix jours auparavant, le 9 août, dans une lettre officielle, il appelait le secrétaire général de l'ONU « à faire tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter et empêcher des violences systématiques ultérieures contre les minorités ethniques et religieuses ».

Certains ont voulu trouver dans les propos du pape François un retour à la notion de « guerre juste ». C'est douteux. Car celle-ci est née au XIIIe siècle, dans un contexte qui n'est plus celui d'aujourd'hui : pour justifier les Croisades, disent les uns, pour limiter les affrontements privés entre seigneurs chrétiens, disent les autres, mais peut-être aussi pour empêcher de stupides souffrances charriées par le « fléau de la guerre », comme l'évoquaient nos antiques livres de prière.

Une guerre ne fut déclarée « juste » qu'à quatre conditions. Celles-ci ne sont réunies dans la situation présente qu'en tordant le sens des mots. L'autorité qui mène la guerre doit être légitime, son intention droite, c'est-à-dire viser le bien commun et non pas son intérêt particulier. Est donc interdite la guerre totale (seule condamnation émise par le concile Vatican II)[1]. De plus, tous les autres moyens non-violents d'y mettre fin doivent être inapplicables ou inefficaces, et les moyens militaires utilisés doivent être proportionnés. Enfin, dernière condition, l'espérance de succès doit être raisonnable.

Reconnaissons que ces critères venus d'un autre âge ne sont pas tous réunis aujourd'hui. Seul le second, qui fait allusion à la guerre totale menée par l'Etat dit islamique, ne prête pas à discussion. La première condition peut, pour sa part, se discuter : en appeler à l'ONU a le mérite d'éviter cette apparence de « guerre privée » menée par les Etats-Unis, mais n'empêche pas la suspicion portée sur la légitimité de cet organisme international qui a figé les rapports de force nés de la dernière Guerre mondiale. Quant aux deux derniers critères, qui touchent les moyens proportionnés et l'espérance de succès, ils sont sujets à l'interprétation des forces et des stratégies en présence. Bref, le pape François - c'est bien dans son style - ne se cache pas derrière le gros mot de « guerre juste ». Et c'est une bonne chose. Car il cherche moins la minutie conceptuelle que la compassion active - fût-elle stratégiquement risquée - envers ceux qui souffrent.

[1] •« Faisant siennes les condamnations de la guerre totale déjà prononcées par les derniers papes, ce saint Synode déclare : "Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l'homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation" » (Gaudium et Spes § 80).

 

 

mardi, 30 septembre 2014 10:34

Des prêtres heureux !

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Voici quelques années, la célèbre publication américaine Forbes offrait à ses lecteurs des statistiques sur les métiers les plus épanouissants. On y découvre, avec surprise, que le « métier » de prêtre est celui qui rend les hommes le plus heureux, suivi du métier de pompier...

Une enquête menée en France - plus récemment (2006) - par l'Association protection sociale et caisse des Cultes, décrivait bien différemment la situation actuelle des prêtres. Bon nombre d'entre eux exprimaient des sentiments de surcharge, de surmenage, de découragement, voire de déprime. Les raisons majeures de ce malaise étaient énumérées : un plus grand nombre de paroisses à prendre en charge, une multiplicité accrue de demandes des fidèles quant à la préparation et à l'administration des sacrements, une impression de dispersion, des interrogations sur la relève à assurer en tenant compte de l'âge moyen du clergé, la communication avec les collègues, avec l'autorité du diocèse, etc.

Le titre accrocheur du numéro de choisir, ce mois-ci encore, permettra à chaque lecteur de se demander calmement ce que deviennent les prêtres par les temps qui courent... En fait, le clergé est-il plus « stressé » que les cadres, que les couples, que les familles ? Les prêtres que nous rencontrons et que nous connaissons sont-ils heureux ?

Demander à un religieux d'introduire les articles qui sont proposés dans cette livraison relève du défi ! En effet, comment un religieux peut-il sérieusement évoquer la vie quotidienne d'un prêtre de paroisse, à moins d'être lui-même responsable d'une communauté paroissiale ? Ce défi mérite toutefois d'être atténué dans la mesure où, il y a quelques mois et à la demande de l'évêque auxiliaire de Genève, des entretiens ont été conduits auprès de prêtres du canton de Genève par des consultants, en l'occurrence un laïc et un religieux ! Les rencontres duraient environ deux heures et portaient sur des questions pour le moins fondamentales, comme celles-ci : qu'est-ce qui vous fait vivre comme prêtre à Genève ? quels sont vos engagements, vos priorités ? quelles sont les difficultés personnelles que vous rencontrez ? Une démarche analogue était entreprise simultanément par deux laïcs auprès des agents pastoraux du Vicariat.

Dans la continuité de ces dialogues, les lignes de force de ces rencontres ont été communiquées à l'ensemble de ceux qui avaient accepté de témoigner. Le compte-rendu oral de ces entretiens, dans le respect de la confidentialité, a fortement mis en lumière l'impressionnante vague de bonheur intime qui émanait des participants. Un constat étonnant : la plupart d'entre eux se révélaient des messagers de bonheur ! Le point focal d'une telle approche régionale - le canton de Genève - confirmerait donc agréablement l'affirmation de la revue Forbes : des prêtres heureux existent parmi nous ! En fait, ce qui est le plus clair et le plus bouleversant se résume aux deux profondes convictions qu'ils vivent : un lien personnel au Christ ressuscité (« Il est au cœur de ma vie ! ») et un vif attachement à l'Eglise (« C'est le peuple de Dieu et j'aime ce peuple »).

A l'évidence, un tel écho positif, voire trop bienveillant, sinon naïf selon certains, ne nuit en rien à une imposante et perspicace lucidité sur les difficultés de leur ministère, à commencer par la solitude des uns et des autres qui s'enracine dans le poids du travail apostolique, ceci dans des réseaux de critiques, de rivalités sous-jacentes. N'empêche que ces enquêtes mettent en relief que les prêtres heureux sont, le plus souvent, ceux qui sont passés de « l'être en charge » d'une communauté paroissiale à une collaboration fraternelle, un « être avec » des hommes et des femmes qui sont mis, ou se mettent, sur leur route, non pas institutionnelle, mais évangélique. Les prêtres heureux sont ceux qui, attentifs à la vie des gens, se découvrent, avec l'Esprit saint et leurs paroissiens, d'humbles défricheurs de l'avenir. Voilà leur bonheur ! Leur tâche n'est pas leur propriété... C'est dire que le pape François comprend bien ce que de nombreux prêtres éprouvent et qu'il en parle à merveille !

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