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Editoriaux

mercredi, 01 juin 2016 15:17

Pour le bien de tous

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Il y a un an, au printemps, je me rendais au nord de la Grèce, dans le port de Kavala, anciennement Néapolis, là où Paul, pour la première fois, foula le sol européen. Avec mes compagnons, nous avons relu le récit des Actes des apôtres où Luc raconte comment « une nuit, Paul eut une vision : un Macédonien lui apparut, debout, qui lui faisait cette prière : “Passe en Macédoine, viens à notre secours !” A la suite de cette vision de Paul, nous avons immédiatement cherché à partir pour la Macédoine » (Ac 16,9-10). Ainsi, em­barqué avec ses compagnons à Troas sur la côte asiatique, passant près de Lesbos et de Samothrace, Paul débarqua le surlendemain à Néapolis en Europe, pour y annoncer la Bonne Nouvelle.

Ce récit des Actes m’accompagna comme une parabole durant tout l’été et les mois suivants, lorsque des dizaines de milliers de migrants, à la suite d’autres vagues, venant de la Turquie ou par d’autres voies, abordèrent sur les côtes sud de l’Europe. Le Macédonien, c’est-à-dire l’Européen du rêve de Paul, changea alors de visage et de posture. Se raidissant sous l’effet de peurs alimentées par des stéréotypes, ou par des politiques ignorantes parfois du destin de très nombreux migrants, il vint à crier à ces exilés : « Eloignez-vous de nos côtes ! », même lorsqu’il en vit des centaines disparaître dans la mer. Puis, après l’émotion, l’indifférence reprit le dessus.

Une autre lecture du rêve de Paul peut s’imposer. En se libérant de la crainte, l’Europe et la Suisse pourraient s’approprier les valeurs des hommes et des femmes venus d’outre Méditerranée, pour ne pas rester barricadées dans une culture, avec ses préjugés et ses limitations. Lors d’une visite au Centro Astalli du Service jésuite des réfugiés (JRS), à Rome, en janvier de cette année, le Père général Adolfo Nicolás sj a déclaré : « Chaque pays court le risque de s’enfermer à l’intérieur d’horizons très limités, très petits, alors que, grâce aux migrants, notre cœur ainsi que notre pays peuvent s’ouvrir à de nouvelles dynamiques. »

En ce sens, les migrants nous apportent eux aussi le Salut ! Car « ils peuvent nous aider à ouvrir notre cœur, à devenir plus grands que nous-mêmes », a poursuivi le Père Nicolás. Ils ne sont donc pas simplement des hôtes ou des quémandeurs, mais « des personnes qui peuvent apporter leur contribution à la vie civique et fournir un apport considérable à la culture et à son évolution profonde ».1 En Suisse, Christoph Albrecht sj, du JRS, a participé l’an dernier à la rédaction de la première Charte de la migration. Il souligne qu’il faut cesser « de penser l’immigration comme un fléau. Dépenser pour ériger des barrières physiques et morales est un non-sens. In­vestissons dans les solutions d’intégration, de formation, de rapprochement entre les cultures. Pour le bien de tous. »

Ici, chez nous, des rencontres de loisirs, le temps d’une marche, d’un repas ou d’une célébration par exemple, avec des migrants de Syrie ou d’autres pays, nouent des liens et permettent d’entretenir des échanges amicaux qui enrichissent les uns et les autres. « Les migrants nous font voir l’humanité sous son aspect le plus faible, mais aussi le plus fort, a dit encore le Père Nicolás. Le plus faible, parce qu’ils ont connu la peur, la violence, la solitude et les préjugés des autres (...) Mais ils nous montrent aussi la face la plus forte de l’humanité : ils nous font comprendre comment on peut surmonter la peur en trouvant le courage de courir des risques que tous ne sont pas en mesure de prendre. »

Ainsi le rêve de Paul et l’appel du Macédonien revisités peuvent éclairer notre actualité. Ils nous apprennent à rester humains malgré tout.

[1] • Lire l’intégrale de cette allocution sur www.jesuites.ch, rubrique news / réseau jésuite. (n.d.l.r.)

mardi, 03 mai 2016 17:37

Réaliste et concret

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L’opinion publique a réservé un accueil favorable à la récente Exhortation apostolique Amoris laetitia du pape François sur la famille. Une faveur à la hauteur de l’attente des personnes qui s’interrogent sur l’avenir du mariage et sur la capacité de l’Eglise catholique à proposer un enseignement réaliste. Seuls les partisans du mariage homosexuel et de rares cardinaux plus nourris de droit canon que d’Evangile ont manifesté leur désaccord. Les uns attendaient une reconnaissance, les autres un enseignement dogmatique musclé. En bon jésuite, le pape a surpris tout le monde en empruntant un autre chemin, celui du pasteur conscient de la diversité et de la complexité des situations auxquelles sont confrontées ses ouailles : le chemin du discernement.

Le pape constate : « Il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l’agir d’une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale, car cela ne suffit pas pour discerner et assurer une pleine fidélité à Dieu dans l’existence concrète d’un être humain. »[1] Du moment que le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas, mieux vaut renoncer à une législation de type canonique et accompagner plutôt la personne dans son cheminement compliqué, pour l’aider à faire des choix inspirés par l’Evangile. Se contenter d’appliquer des lois morales à ceux et celles qui vivent des situations « irrégulières » évoque, pour le pape, la lapidation des pécheurs à l’époque de Jésus. L’image est forte !

La pratique du discernement a toujours suscité la méfiance de ceux qui cherchent à se rassurer en cloîtrant la vie derrière les grilles d’un catalogue de normes. Comme s’ils redoutaient que la subjectivité humaine l’emporte sur la vérité. On se souvient des Provinciales de Pascal et des querelles plus récentes concernant la « morale de situation ». Certains prélats se sont empressés de minimiser la portée des propos du pape. Oubliant que l’Exhortation apostolique reprend les conclusions d’un Synode général représentant le magistère, un pétulant cardinal américain a trop vite conclu qu’il ne s’agit pas d’un acte du magistère, mais d’une opinion personnelle du pape François, capable d’engendrer une confusion nocive.

Pour qui emprunte le chemin du discernement, la réalité n’est plus toute noire ou toute blanche. S’il respecte certaines catégories dogmatiques, il ne les confond pas avec la vie. Il s’engage dans une dynamique à la recherche d’une solution concrète et réaliste, et au confort paresseux du formalisme, il préfère s’exposer au Dieu des surprises.

Ceux qui applaudissent aujourd’hui aux propos du pape sur le mariage devront s’en souvenir lorsqu’ils apprendront les tractations entre le Vatican et la Fraternité schismatique d’Ecône ! Jusqu’ici, Rome avait engagé le débat sur le terrain doctrinaire : il s’agissait pour Ecône d’accepter le concile Vatican II dans son ensemble, comme un enseignement insécable. Aujourd’hui, les exigences dogmatiques cè­dent le pas à une invitation à entreprendre un discernement commun. Désormais, à en croire les déclarations de Mgr Guido Pozzo, secrétaire de la Commission Ecclesia Dei,[2] Rome n’exige plus une reconnaissance sans distinction de l’ensemble du concile, mais propose de moduler son acceptation selon le degré d’importance des documents conciliaires. Si l’adhésion à la profession de foi, le lien des sacrements et la communion hiérarchique avec le pape restent incontournables, d’autres décrets et déclarations qui ne sont que des directives pratico-pastorales doivent être accueillis « selon le degré d’adhésion requis ».[3] Reste à voir si Ecône acceptera de renoncer à sa rigidité inquisitoriale. Les critiques de Mgr Fellay à Amoris laetitia permettent d’en douter.

Une mentalité nouvelle se fait jour dans l’Eglise. A la raideur dogmatique succède un chemin de discernement, une dynamique de miséricorde. L’annonce du salut offert à tous doit tenir compte non seulement de la force de la vérité, mais de la personne et de ses circonstances.

[1] • Amoris laetitia, nos 300-305.
[2] • Commission chargée des discussions avec Ecône. Cf. cath.ch-apic, 07.04.2016.
[3] • C’est le cas du dialogue avec les religions non chrétiennes.

mardi, 05 avril 2016 02:00

Des héros

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La 31e session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies s’est clôturée à Genève le 24 mars dernier. Le fonctionnement du Conseil est souvent - et légitimement - critiqué. Cependant il ne faut pas perdre de vue le travail d’enquête gigantesque sur lequel ces sessions reposent. Les comptes rendus des rapporteurs spéciaux se basent sur les expertises d’organisations non gouvernementales engagées dans la défense des droits humains, sur les investigations de journalistes, les témoignages de victimes et des réseaux citoyens d’entraide. Ces milliers d’enquêteurs de par le monde s’impliquent sans relâche, en prenant des risques énormes, parfois même au péril de leur vie. Ils notifient les exactions commises, identifient leurs auteurs et leurs victimes, récoltent des preuves.

Plus impressionnant encore, ils ne se « contentent » pas de dénoncer les atteintes aux droits humains : ils dénouent sur le terrain des situations intolérables et sauvent des vies. Ces activistes sont de vrais héros, dont il faut saluer le courage. C’est ce qu’a magistralement démontré la dernière session du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH, Genève, du 4-13 mars). Y assister en tant que spectateur, c’est, inévitablement, avoir envie à un moment ou un autre de détourner le regard, et se demander « pourquoi s’infliger cela ? ». Par égard pour ceux qui ont vécu dans leur chair la barbarie et qui témoignent, par respect pour ceux qui ont réalisé ces documentaires dans des contextes dangereux, par admiration pour ceux qui s’engagent pour sauver des vies. Et parce que chacun peut, une fois informé, devenir à son tour un lanceur d’alertes. Le FIFDH, en effet, a ceci de profondément constructif qu’il éduque[1] et apporte des réponses au sentiment d’impuissance.

La plupart des œuvres présentées et des débats l’ont démontré : face au Mal, dont l’imagination paraît sans limites, le Bien agit. A l’internationalisation des circuits mafieux (gouvernementaux ou pas) et terroristes, répond une mondialisation de la résistance. Comme le dit dans ce numéro Benoît Orval : « Lorsque des militants ou des journalistes mettent au jour des affaires, ils participent à la délégitimation de régimes despotiques et contribuent, modestement mais chaque fois un peu plus, à assécher les circuits de prédation dont ces derniers ont impérativement besoin pour se maintenir au pouvoir. »[2] Le documentaire Escape from Isis, projeté lors du FIFDH, informe sur les milliers de femmes et enfants yézidis enlevés en Irak par les forces de Daech, chosifiés et réduits à l’état d’esclaves sexuels ; mais aussi sur l’admirable travail de Khaleel Al-Dakhi, avocat originaire de Sinjar, membre d’un réseau souterrain qui a infiltré Daech pour sauver quelques-unes de ces femmes. Le reportage suisse Non assistance dénonce, pour sa part, le déficit des réponses des Etats face aux centaines de milliers de personnes qui tentent de trouver refuge en Europe en traversant la Méditerranée ; mais il montre aussi comment des bénévoles s’engagent, avec détermination et humanité, pour pallier ce manque.

Pour paraphraser le psychanalyste Daniel Strassberg,[3] il n’y aurait pas d’activisme politique sans une forme de transgression. Se révolter et lutter contre une force supérieure qui paraît insurmontable, c’est vivre le récit de David contre Goliath, c’est s’affirmer dans sa dignité d’individu et refuser de rester une victime. Pour un chrétien, cette résistance au Mal, à la haine, prend encore un autre visage, celui de la prière. A Bangui, en novembre passé, le pape François invitait les jeunes à prier, pour résister, pour ne pas haïr.[4] Pour aimer. A l’image de cet Erythréen suivi dans Voyage en barbarie, qui, comme bien d’autres, a voulu fuir la dictature de son pays, a été enlevé et s’est retrouvé au Sinaï dans un camp de torture inhumain. Libéré par un commando, on le voit parcourir les rues du Caire à la recherche d’un compagnon de détention, qui s’est « perdu » en cours de route en acceptant de devenir tortionnaire pour échapper à la torture ; rongé par la honte, il veut mettre fin à sa vie. « Mais nous en aurions tous fait autant si nous avions pu ! » dit en substance son ami qui le cherche. Ou qui sommes-nous pour juger... Cette forme d’engagement pour la paix, le plus souvent discrète, demande, elle aussi, un énorme courage.

[1] • Le festival d’ailleurs contribue au Programme mondial en faveur de l’éducation aux droits de l’homme, avec un programme pédagogique à l’intention des élèves genevois.
[2] • Voir Benoît Orval, Les affaires d’abord, aux pp. 18-23 de ce numéro.
[3] • «Le bénévolat, une transgression», in choisir n° 623, novembre 2011, pp. 21-24. A lire sur www.choisir.ch.
[4] • Voir Michel Segatara Kamanzi, Résistance, à la p. 13 de ce numéro.

jeudi, 03 mars 2016 15:53

Pas de souci !

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« Pas de souci ! » Cette expression, familière et rassurante, fait partie du vocabulaire de bon nombre d’entre nous. Elle court dans les magasins, sur les quais de gare, dans les cliniques, les banques, et même à la maison. Les lecteurs de ce numéro de choisir, au travers des réflexions qui sont proposées sur le travail à l’heure du numérique[1] et sur le « transhumanisme »,[2] vont se réjouir ou s’inquiéter en découvrant ce que les scientifiques nous préparent dans l’ombre. Des recherches dans l’univers médical et technique se développent rapidement. Une logique rigoureuse, notamment dans une perspective thérapeutique, vise à créer des humains toujours plus performants. Ainsi se mijote dans les laboratoires, avec discrétion et efficacité, une forme d’humanité nouvelle. Ainsi certaines avancées technologiques étonnantes nous libèreront à coup sûr des tracas quotidiens et seront accueillies avec bonheur.

Tandis que vous ouvrez ces pages avec intérêt et qu’un appel sur votre téléphone portable vous sollicite, votre regard se porte sur une liste détaillée de ce qui est « à faire » et qui languit lamentablement sur votre bureau. Elle vous saute au nez, avec ses priorités, ses délais incontournables, ses préoccupations. Une lutte incessante avec et contre le temps... Un combat personnel au jour le jour, heure par heure. Quelle lumière apaisante dans le déroulement de nos activités et responsabilités quotidiennes nous offre alors la robotisation ! Avec le précieux concours d’un fidèle et performant « mobile », la température du chauffage de l’appartement est réglée pour nous accueillir chaleureusement, l’inventaire de ce qui manque dans le frigidaire est soumis à vérification et les commandes sont passées. Avec de tels instruments techniques, un espace nouveau s’ouvre sur notre horizon. Décidément, l’expression « pas de souci » fait florès, plus que jamais.

Dans ce courant impressionnant de mises au point technologiques, de plus en plus pointues et réconfortantes (spécialement dans le domaine médical), surgit toutefois la célèbre réflexion du général de Gaulle : « En cas de difficulté, prenez de la hauteur, on ne s’y bouscule point ! » Il semble même que la ligne à suivre vis-à-vis de ces explorations est non seulement de prendre de la hauteur, mais aussi de les appréhender en prenant de la profondeur, notamment en pensant à la société qui se prépare et dans laquelle quelques-uns d’entre nous vivront. Alors que la civilisation occidentale, encore « théocentrée », glisse vers un univers « techno-centré », il y a assurément de quoi se faire du souci...

Les conséquences sociales, culturelles et éthiques de ces con­quêtes technologiques se présentent comme un impressionnant défi, qui concerne aussi bien les secteurs industriels, les marchés financiers et commerciaux que les foyers, les familles. Quel est et quel sera le prix (le coût et les effets sociaux) de ces investissements ? Des questions majeures resteront inévitablement à résoudre. Toutes les tâches développées par les logiciels, même les plus affinés, ne sauront imiter les essentiels de l’existence : aimer, désirer, contempler, sourire...

Certes, la stricte rationalité scientifique est estimable, mais convenons qu’elle laisse de côté la question du sens convivial de notre passage sur Terre. Et quoi qu’il en soit, celles de la vie, de la rencontre de visages humains et, inéluctablement, celle de la mort. Quand des pages stimulantes et inquiétantes de l’histoire de notre univers s’ouvrent comme un « tsunami » (selon certains chercheurs), une voix intérieure nous rappelle, dans le tréfonds le plus intime de notre être, que nous ne nous sentons pas très à l’aise. La formule branchée « y a pas de souci » en prend un sacré coup ! La résurrection du Christ, homme parmi les hommes, qui est célébrée à la fin de ce mois de mars 2016, nous invite à accueillir les recherches scientifiques avec discernement. Belle fête de Pâques !

[1] • Voir l’article de R.-Ferdinand Poswick, aux pp. 24-28 de ce numéro.
[2] • Voir les articles de Charles Delhez et de Lucienne Bittar, aux pp. 16-19 et 20-23 de ce numéro.

mardi, 02 février 2016 15:25

Rester dans le jeu

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Dans la tradition chrétienne, le carême est l’occasion de faire le point sur nos responsabilités envers le monde. L’écologie intégrale évoquée par le pape François tombe à pic ! Dans l’esprit de Laudato Si’, l’écologie englobe non seulement tous les êtres humains, mais également leur milieu de vie naturel et social. Dans ce numéro, Michel Maxime Egger en rappelle le sens : c’est le bien commun.[1] Comme la paix, la sécurité ou l’hygiène publique, l’écologie intégrale ne peut se penser ni se vivre si chacun croit pouvoir se décharger, qui sur un service administratif, qui sur une instance internationale, qui sur les adhérents pugnaces de quelques ONG spécialisées dans le développement, l’écologie ou les migrants.

Une manière concrète de participer à cet effort est certainement de soutenir l’initiative fédérale Entreprises responsables - pour protéger l’être humain et l’environnement. Portée par une soixantaine d’organisations, dont Action de Carême et Pain pour le prochain,[2] elle est mieux étayée et plus consensuelle que l’initiative contre la spéculation financière sur les produits alimentaires sur laquelle les Suisses sont appelés à se prononcer le 28 février prochain. Elle vise à rendre contraignants les devoirs des firmes multinationales (FMN) quant aux droits humains et à l’environnement écologique dans les pays étrangers où ils ont quelques pouvoirs. Sur ce point, à l’étonnement de beaucoup, la Suisse, si prompte à obéir aux dictats financiers venus d’outre-Atlantique, est en retard sur les normes internationales.

Depuis longtemps, les droits écologiques et humains ne se contentent plus de compter sur la seule conscience et la bonne volonté ; ils ont su trouver le chemin de la loi. Certes, le Comité des droits de l’homme de l’ONU ne fait que des « constatations », mais il attend que les Etats concernés prennent des mesures à effets juridiques. L’implication des FMN dans les droits de l’homme s’est faite par étapes de plus en plus contraignantes : Codes de conduites et Principes directeurs de l’OCDE en 1976, réactualisés en 2000 pour y intégrer ceux de l’OIT (1998) et du développement durable (Rio 1992) ; puis, en 2003, la sous-commission des Droits de l’homme de l’ONU édicte des « Principes sur la responsabilité en matière de droits de l’homme des sociétés transnationales et autres entreprises », assortis d’un contrôle avec « expert indépendant », et impose une « réparation rapide, efficace et adéquate » selon les normes applicables par les tribunaux nationaux. Et depuis 2011, la Commission européenne a mis en œuvre les « principes Ruggie » qui en précisent les modalités. Bref, l’initiative n’a rien d’une originalité, mais elle se révèle d’autant plus nécessaire que les scandales les plus visibles dans le contexte du commerce international proviennent de multinationales suisses spécialisées dans le négoce de matières premières.

Cependant, en supposant que l’initiative aboutisse à un changement constitutionnel et à une loi coercitive, elle ne saurait dispenser de toute autre souci. En effet, se voulant contraignant, le nouvel article constitutionnel 101a (si l’initiative est adoptée) fera entrer la loi correspondante dans la logique pénale qui, comme chacun sait, est d’interprétation stricte (tout ce qui n’est pas strictement interdit est autorisé). Ce qui laisse un « jeu » possible dans l’interprétation selon les circonstances. Préciser la responsabilité juridique des firmes multinationales en matière des droits humains et de l’environnement écologique pourrait ainsi dédouaner à bon compte les signataires de l’initiative. Contrairement à une idée répandue, hors les situations de monopole global, les grandes firmes, et principalement celles qui se portent bien, sont généralement avides de normes les plus élevées possibles : outre l’effet d’image positif, les règles affaiblissent les concurrents financièrement plus faibles...

La signature de l’initiative ne saurait donc être le dernier acte béni par l’encyclique Laudato Si’. Nul ne peut ici tirer son épingle du jeu. Comme le rappelle à sa manière Annick Chevillot à propos des nouvelles plateformes web[3] - Uber en étant l’archétype -, nous bénéficions et nous pâtissons d’un monde où s’entrelacent les réseaux techniques, économiques et sociaux.

[1] • Vers le bien commun, pp. 12-14.
[2] • Voir l’article d’Yvan Maillard Ardenti, aux pp. 9-11 de ce numéro.
[3] • Imposture sur le web, aux pp. 18-21 de ce numéro.

lundi, 04 janvier 2016 09:15

La Terre entendue

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Parmi les rares bonnes nouvelles de 2015, l’accord sur le climat, signé le 12 décembre à Paris, fait incontestablement du bien. L’état d’esprit qui a régné lors des négociations aussi. De l’avis des différents observateurs, la majorité des 195 pays participants étaient animés d’une réelle volonté d’engagement contre le réchauffement climatique et ont sincèrement cherché un compromis ambitieux. C’est là un exploit en soi. Mais peut-on parler pour autant de révolution politique, dans le sens d’une nouvelle manière d’appliquer l’art de gouverner ? Oui et non.

Les politiques ont du mal à décider sur la base de projections à long terme. Le fonctionnement humain est ainsi fait : le local et l’aujourd’hui agissent sur nos émotions et influencent nos décisions bien plus sûrement que l’outre-mer et l’après-demain. La Cop 21 n’a pas dérogé à la règle. En ce sens, elle n’a pas été révolutionnaire. La Conférence de Paris a été une réussite parce que les catastrophes climatiques ont déjà dépassé le stade de « scénarios ». Les négociateurs étaient réunis autour d’un objectif commun (arrêter la marche du réchauffement de la Terre), basé sur des projections scientifiques acceptées par tous (en dehors de quelques climato-sceptiques négationnistes), mais surtout sur des expériences douloureuses vécues en temps réel et n’épargnant aucun pays. Ce ne sont donc probablement pas les appels à la justice intergénérationnelle qui ont influencé les négociateurs, pas plus que la disparition des ours polaires ou des lointaines îles Marshall...

Plus cyniquement, que la Cop 21 ait eu lieu l’année où l’Occident a affronté sa plus grave crise migratoire depuis la guerre froide a sans doute provoqué un électrochoc autrement probant : les 250 millions d’écoréfugiés d’ici 2050 pronostiqués par les Nations Unies à cause du réchauffement climatique se font moins abstraits pour les Européens. S’y ajoutent : le retour sévère annoncé pour cet hiver du phénomène El Niño ; le brouillard toxique dû à la combustion du charbon qui a noyé les Pékinois durant la Cop 21 ; l’annonce que la Mer de Glace sur le massif du Mont-Blanc, fierté française, a perdu plus de trois mètres d’épaisseur en 2015 ; la hantise des habitants de Los Angeles de voir leurs côtes englouties par l’océan, et les digues qu’ils construisent pour se protéger...

L’accord de Paris a ceci de révolutionnaire néanmoins qu’il a mis en tête de la liste des crises mondiales celle due au changement climatique, tout en recherchant des solutions dans une optique de justice sociale, fondée sur les principes de solidarité et de participation. Toutes les parties ont accepté de rechercher activement, mais en fonction de leurs capacités respectives, « un équilibre entre les émissions dues aux activités humaines et celles absorbées par les puits de carbone » (par exemple les forêts). Les Etats les plus polluants (car plus développés) devront faire plus d’efforts, et les plus industrialisés aider financièrement les pays en développement à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. L’accord rejoint ainsi indubitablement l’esprit de l’encyclique Laudato Si’ du pape François, qui stipule qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (LS 49).

Cet accord fait encore des signataires des « révolutionnaires » puisque ceux-ci se sont montrés capables de devancer les mentalités des peuples. Les concepts de sauvegarde de la création et de développement durable ne sont pas intégrés par tous dans le monde,[1] loin s’en faut, même si les nombreuses marches pour le climat, les pétitions nationales et mondiales montrent que la conscience s’aiguise. Les politiques, qui n’aiment pas prendre des décisions impopulaires (même si la raison les y exhorte !) se sont dit prêts cette fois, à Paris, à imposer des mesures sérieuses qui impacteront le mode de vie des citoyens. Un imposant défi législatif et éducatif les attend. Ils auront besoin du soutien de toutes les personnes conscientes. Et donc, à double titre, de celui des Eglises locales, au travers des clercs appelés à s’impliquer à titre individuel, mais surtout d’une pastorale environnementale affirmée.

[1] • En Suisse, l’échec cuisant des Verts aux élections fédérales indique que pour nombre de citoyens, les préoccupations économiques priment sur les questions environnementales.

Le 17 mars 2013, au cours du premier Angélus suivant son élection, Jorge Mario Bergoglio citait le livre du cardinal Kasper, La miséricorde, notion fondamentale de l’Evangile, clé de la vie chrétienne, et déclarait : « Ce livre m’a fait du bien, beaucoup de bien. » Peu nombreux étaient à l’époque ceux qui pouvaient deviner l’importance que ce thème allait avoir pour son pontificat. François a d’ailleurs con­servé sa devise épiscopale Miserando atque eligendo. Il l’a expliquée dans son entretien avec Antonio Spadaro sj pour les revues jésuites[1] (qui publient de concert le présent éditorial). Le pape François disait alors : « Le gérondif latin miserando me semble intraduisible tant en italien qu’en espagnol. Il me plaît de le traduire avec un autre gérondif qui n’existe pas : misericordiando (en faisant miséricorde). »

mardi, 01 décembre 2015 09:37

Noël perverti ?

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« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime. » Toute la tendresse du Ciel pour l’humanité est comme ramassée dans le chant des anges. Un message qui ne cesse de ravir ceux et celles qui aspirent à la paix comme au suprême bonheur. Si le mystère de l’Incarnation et de la naissance de Jésus interpelle de moins en moins l’ensemble de la société, l’annonce de la paix ne laisse personne indifférent. Une fois l’an, elle vient réveiller une aspiration qui sommeille dans le fond insondable des inconscients, plus tenace que les croyances et les enseignements des Eglises.

Qui se hasardera cette année à reprendre le chant des anges risque bien d’encourir le reproche d’ignorer la situation dramatique dans laquelle se débat un monde déglingué de toutes parts. Seriez-vous myope au point de confondre les drones tueurs avec des anges chanteurs ? Le silence de cette nuit d’exception ne serait-il pas celui du vaste cimetière méditerranéen où gisent par milliers des hommes, des femmes et des enfants partis à la recherche de la paix ? La folie meurtrière des récents attentats, la rapacité des marchands d’armes, la comédie des instances internationales, la foule immense des réfugiés qui se désespèrent derrière les barbelés et les murs dénoncent vos anges et leurs chants de paix comme une plaisanterie de mauvais goût.

Que Noël ne soit parfois qu’une mise en scène hollywoodienne, il faut en convenir. Les vitrines, les lumières, les arbres ruisselants de lumière et de paillettes, et les pères Noël made in USA, hilares et bambochards, s’efforcent de vous entraîner dans le rêve pour vous faire oublier que « tout est truqué », pour reprendre l’expression indignée du pape François. Mais à ceux qui auraient oublié leur catéchisme ou qui n’auraient jamais lu une seule ligne de l’Evangile, qu’il soit permis de rappeler que le chant des anges a résonné dans un Ciel aussi noir que le nôtre, et sur une Terre pas moins tourmentée que celle que nous habitons.

A l’époque, la Palestine était humiliée et pillée, occupée militairement, morcelée et colonisée par des roitelets à la solde d’une puissance étrangère. La religion, ce refuge des pauvres et des petits, était le terrain d’affrontement de partis adverses, en mal d’influence politique ou de pouvoir doctrinal ; le commerce et l’argent avaient porté la corruption jusque dans le Temple ; empêtrées dans des mouvements nationalistes et triomphalistes, les élites trahissaient le peuple. Rien de bien nouveau sous le soleil... Les anges s’adressaient à des bergers qui étaient des hommes de mauvaise réputation, méprisés et mal socialisés. On les tenait pour des gens malhonnêtes, des brigands même parfois, de toute façon pour des marginaux dont il fallait se méfier et qu’il valait mieux tenir à distance pour protéger la société des honnêtes gens. Le Talmud de Babylone les cite en compagnie des collecteurs d’impôts et des publicains, pour lesquels il est difficile de faire pénitence !

La paix que les anges leur annoncent est un don de Dieu, un bonheur fondé sur la justice. Elle est l’état de celui qui vit en harmonie avec lui-même, avec Dieu et les autres. Elle est l’assurance que Dieu aime les hommes, les petits surtout, les pauvres, ceux et celles qui souffrent physiquement, socialement et moralement : la reconnaissance de leur dignité envers et contre tout. Elle implique la délivrance de tout ce qui opprime, marginalise, prive, empêche de vivre pleinement. La bonne santé, la sécurité, l’intégration sociale, la concorde et la confiance mutuelle suivront, comme les fruits de la paix promise.

Rêve ou réalité ? Les anges, qui n’habitent pas les contes de fées, ont envoyé les bergers à la bonne adresse, vers un lieu bien concret, inscrit dans l’histoire de l’humanité, un berceau dans lequel repose un enfant dont le nom signifie Le-Seigneur-sauve, Jésus. Autour de cette naissance, les bergers se sont retrouvés en compagnie de la foule immense de ceux et celles qui aspirent à la paix et à la justice : blessés de la vie, victimes de la violence aveugle, réfugiés parqués dans les camps ou les ghettos urbains, pécheurs à la conscience trop lourde, Samaritains et publicains d’autrefois et d’aujourd’hui. Destinataires du chant des anges, ils l’ont porté plus loin en criant Paix ! par-dessus les frontières, les barbelés et les murs dressés pour étouffer leur cri. Qui l’entendra pourra le reprendre à son tour sans encourir le reproche de participer à une plaisanterie de mauvais goût.

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