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Editoriaux

vendredi, 02 mai 2014 11:02

La place du don

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En l'espace de quelques semaines, la nature donne... Plus de lumière, plus de chaleur, plus de vie. On pourrait dire que c'est dans l'ordre des choses, le cycle des saisons, et voir dans cette luxuriance quelque chose de tout à fait normal et ordinaire. Pourtant, à la lumière du don, le monde et l'être humain se révèlent sous un jour nouveau. L'être humain ne s'est pas fait lui-même ; il n'est pas sa propre origine ; il se reçoit d'autres que lui, à commencer par ses parents. Toute notre vie, toutes nos expériences s'articulent dans cet échange.

Donner, c'est accorder quelque chose à quelqu'un de manière irréversible et sans contrepartie. Dans sa nature même, Dieu est don : Il donne son Fils, qui donne sa vie, et Il donne l'Esprit. Chaque fois qu'un être se donne, on pourrait dire qu'il est comme « touché » par Dieu. Il fait acte de création. L'expérience de Marie témoigne d'une vie de dons. Elle se donne en accueillant la promesse. Et tout au long de son existence, discrètement, elle poursuivra ce don.

Ainsi l'histoire de notre monde témoigne de grandeur et de générosité. Pourtant nous ne sommes pas tous conscients de cette dynamique du don, ni tout ce qu'elle signifie : nous sommes en constant apprentissage. La pensée sociale des Eglises veut aider à cette découverte de l'importance et de la fécondité du don. Protestants, catholiques, riches de leurs spécificités, tentent d'articuler un discours qui aide à construire une société plus juste, plus généreuse, en mettant l'homme, qui est à l'image de Dieu, au centre de leur réflexion. Sa « divinité » s'exprime dans le don. Capacité à donner du temps, de la justice, de la confiance, de l'attention.

Ce numéro de mai montre à la fois les exigences et les réussites de cette aptitude à donner. Il souligne les défis que représente l'engagement social sur la durée et les ambiguïtés auxquelles il est parfois difficile d'échapper. Exigences aussi et dons que représente le travail pour une nouvelle traduction de la Bible liturgique. Formi­dable défi pour celles et ceux qui ont collaboré ; découverte, nouveautés, accueil pour celles et ceux auxquels ce travail est offert. Don et accueil du don...

La démarche se heurte souvent à la difficulté d'accueillir l'autre dans sa différence, dans sa manière propre d'être, de donner, et suscite alors incompréhension, voire jalousie. La disponibilité et l'ouverture que demande le don ne sont jamais anodines, ni acquises une fois pour toutes. Ces différentes facettes incitent à réfléchir sur la place du don dans nos vies. Les dons que l'on fait, ceux que l'on reçoit, ceux que chacune et chacun de nous a et est appelé à partager pour œuvrer au bien commun. Prendre notre place, pour participer à cette œuvre créatrice de Dieu qui passe par le don.

Mais parfois le don est arraché par d'autres. Impossible, au moment où s'écrivent ces lignes, de ne pas penser à ceux auxquels le« don » est imposé. Comme celui du sacrifice ultime vécut par le Père Frans van der Lugt, assassiné le 7 avril en Syrie, à Homs. Un confrère jésuite que plusieurs membres de la rédaction et de la communauté de choisir connaissaient personnellement. Peut-on encore parler de don ici ? Pour lui, sans aucun doute : Frans avait fait un choix, dont il mesurait les risques. Mais pour tous ceux et celles qui sont pris dans des injustices et des tourments qui ne leur laissent aucune chance ? Le don n'est tel que dans la liberté, et ce n'est qu'ainsi qu'il peut porter du fruit.

Reste qu'en reconnaissant la disponibilité de ceux qui œuvrent à plus de justice, plus de connaissance et de dialogue, en essayant de porter sur notre monde un regard qui découvre et encourage le don, nous devenons à notre tour témoins de ce que l'humain a de plus divin... Peut-être verrions-nous alors de nouvelles forces émerger. Un autre printemps, qui durerait plus qu'une saison.

mercredi, 02 avril 2014 11:40

La leçon pascale du bitcoin

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Baignée par le soleil d'un printemps précoce qui faisait penser à un jour de Pâque anticipé, une information discrète parut dans les médias people au début du Carême : l'informaticien japonais, en qui des fins limiers avaient cru découvrir l'inventeur du bitcoin,[1] s'est récusé. « Non, prétendait-il, je ne suis pas l'inventeur du bitcoin ! » Le bitcoin reste à ce jour sans paternité, ce qui convient tout-à-fait pour une monnaie virtuelle qui circule sur Internet, entre initiés, depuis bientôt quatre ans. Elle est dite virtuelle car elle n'est gérée par aucune autorité publique. Sa seule limite est la quantité disponible, qui augmente à un rythme connu à l'avance : quelque 12 millions de bitcoins sont actuellement en circulation, l'objectif annoncé étant de 21 millions à l'horizon 2040. Certains Etats, comme l'Allemagne, ont reconnu le bitcoin comme une « monnaie privée », ce qui permet de taxer les plus-values obtenues par la spéculation sur les variations de sa valeur. Le bitcoin, en effet, a un prix qui varie beaucoup : au printemps dernier, il est passé de 20 à 220 dollars en trois mois, pour chuter brutalement à 60 dollars, avant d'osciller aux grés des humeurs du marché.

Cette histoire de bitcoin révèle quelque chose non seulement de notre société, mais également de la résurrection. De notre société d'abord, où chacun s'occupe de ses affaires en se mettant à la plus grande distance possible des autorités publiques. Le bitcoin montre que tout symbole monétaire dépend autant de ceux qui l'utilisent que des autorités publiques : je n'accepte un billet de cent francs que si je crois qu'il sera accepté lorsque je voudrai payer mon beefsteak. Le bitcoin souligne en outre, mieux que les monnaies officielles, que toute institution humaine (langage, famille, droit, école, Eglise) repose sur la volonté de tous, et pas simplement sur celle de l'Etat. Son corollaire négatif a été bien épinglé par Yvan Mudry dans la précédente livraison de choisir[2] : l'argent « voile » les visages, qui disparaissent dans l'anonymat ; qu'importe qui je suis, pourvu que je puisse payer. A quoi j'ajouterai que l'argent « voile » les rapports humains dans le sens de la roue voilée, celle qui ne tourne pas rond et qui fait violence aux membres les plus faibles de la société.

Mais cette disparition des visages qui se dissolvent dans la liquidité monétaire n'est pas le dernier mot de la leçon. L'argent, selon le poète Paul Claudel, est un véritable « sacrement » de notre société, un signe « sensible et efficace », comme le disait le catéchisme de mon enfance. Le bitcoin nous le rappelle : signe sensible d'une réalité qu'on ne voit pas mais qui permet aux parties prenantes de « faire corps ». Il nous aide à comprendre combien les récits de la résurrection détruisent l'illusion d'un corps « glorieux » (comme disent les théologiens pour parler du corps du Christ ressuscité) imaginé comme le corps physique, un cadavre réanimé en quelque sorte.
Saint Paul est pourtant très clair : nous sommes les membres de son corps, c'est nous le corps du Christ. Comment cela peut-il se faire ? Marcel Proust a, comme par inadvertance, désigné dans Le temps retrouvé l'opérateur de cette transmutation : « Seule la perception grossière et erronée place tout dans l'objet, quand tout est dans l'esprit. »[3] L'opérateur de toute incarnation est l'esprit. L'esprit n'est pas contenu dans le corps à la manière d'un gaz dans une bouteille ; bien au contraire, c'est lui qui fait le corps : il réunit ce qui est distinct et, verso de la même expérience, le corps ne prend conscience de lui-même que dans la rencontre avec ce qui le limite.

Quand il s'agit du Ressuscité, le corps est le fruit de l'esprit du Christ, esprit d'amour qui remplace les relations calculées du donnant-donnant (celle symbolisée par le bitcoin) par des relations de gratuité. « Toi en moi, moi en toi », comme Jésus définit l'amour dans l'évangile selon saint Jean (17,21). C'est l'expérience de Marie-Madeleine pour celui qu'elle continue à aimer par-delà le tombeau. Selon la formule de saint Paul, ce n'est plus elle qui faisait vivre le Christ par la pensée, les souvenirs et les regrets ; c'est le Christ qui vivait en elle. Le bitcoin nous conduit ainsi bien loin d'un matérialisme vulgaire qui s'épuise à imaginer le Ressuscité comme un cadavre qui bouge encore. Il nous mène vers l'expérience de notre commune humanité dans le Christ.

1 • De l'anglais « coin », pièce de monnaie, et « bit », unité d'information binaire. (n.d.l.r.)
2 • « Du danger de l'argent », in choisir n° 651, mars 2014, pp. 13-15.
3 • Paris, Gallimard 1990, p. 219.

 

lundi, 03 mars 2014 09:58

Familles, oser la confiance

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Outre sa fonction affective, la famille est une école de valorisation durable de la personne. « L'histoire d'un homme, écrivait Emmanuel Mounier (1905-1950), c'est l'histoire de son sentiment d'infériorité et de ses recherches pour le résoudre. » Par extension, le philosophe rappelle que « telle est peut-être aussi l'histoire des civilisations » et des familles. Comme dans toutes collectivités, certaines blessures, physiques ou morales, inhibent à tel point la famille que les ruptures deviennent inévitables. Peut-on alors se contenter de constats navrants ? Mounier ajoute, à partir de la notion d'affectivité, qu'il ne s'agit pas essentiellement dans un ménage d'être « heureux » ensemble, mais de trouver la voie pour être « plus ensemble ».

La question est vaste... Au lieu d'entreprendre le problème à partir d'un grand texte bourré de principes intangibles ou de prévoir un Synode romain au langage incompréhensible à la majorité des fidèles, le pape François a lancé une consultation internationale sur la pastorale de l'Eglise catholique sur le mariage, la famille et la vie en couple. Une méthode crédible pour surmonter l'obstacle d'un dialogue de sourds. Heureuse initiative romaine ! Elle nous délivre du souvenir pénible de l'énorme tapage provoqué par l'encyclique Humanae Vitae, signée par le pape Paul VI et rendue publique le 25 juillet 1968... quelques semaines après un mois de mai resté dans la mémoire de l'Histoire. Ce texte plaidait pour un mariage qui soit « un amour total... un amour fidèle et exclusif jusqu'à la mort ». Des termes irréfutables mais qui ont beaucoup déçu parce qu'ils étaient associés à une condamnation sans appel des méthodes « artificielles » de régulation des naissances. Humanae Vitae provoqua un vaste exil de catholiques déçus par une Eglise qui n'écoutait pas leurs vies, leurs défis, leur espérance.

La pratique mise en place aujourd'hui est très différente d'esprit. Elle doit d'abord permettre aux couples, aux groupes, aux personnes seules également, de s'expliquer sur leur histoire et leurs attentes. L'enquête, ensuite, pourra nourrir les travaux de l'Assemblée générale extraordinaire du Synode sur la famille prévu cet automne. Une méthode qui devrait déboucher sur une meilleure connaissance des conditions sociales et culturelles des formes de mariage, non seulement dans les cultures modernes, mais également, par exemple, au sein des traditions ethniques africaines. Ce qui change donc dans cette méthode, ce n'est point la position fondamentale de l'Eglise, mais son attention beaucoup plus profonde portée au vécu de tous les peuples.

Car la gestion du mariage met à l'épreuve le clergé. Comment reçoit-il les demandes d'unions qui n'obéissent pas « strictement » à ses lois, à ses convictions ? Les Eglises doivent retourner aux origines du christianisme, aux exigences de Jésus ou de Paul. Le Christ, que l'on sache, n'a jamais rejeté quelqu'un au nom d'une loi qui écraserait l'espérance humaine. A défaut d'aboutir à l'acceptation de lois plus souples, notamment la reconnaissance de l'union de divorcés-remariés, les questionnaires envoyés laisseront de toute évidence des traces. Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, soulignait le 4 février dernier, lors de la Conférence des évêques suisses, la nécessité d'humanité qui doit accompagner la rigueur des lois ecclésiales. Il donnait l'exemple typique d'une mère de famille qui, confrontée à la violence de son mari, n'a pas d'autres solutions que de le quitter et de chercher son avenir dans une nouvelle union. Le cas est loin d'être rare.

On se gardera de penser que l'Eglise romaine renonce au principe de l'insolubilité du mariage. De même, personne ne devrait exiger qu'elle accorde le sacrement du mariage à des couples homosexuels, au risque de la diviser en­core plus qu'elle ne l'est déjà. Ce faisant, l'Eglise ne commet pas un ostracisme injuste, mais se comporte avec la prudence que requièrent son histoire, son enseignement, la tradition issue de Jésus lui-même et les sentiments désemparés de ses fidèles de par le monde.

Le pape François disait aux jeunes à Copacabana : « Jésus nous demande que son Eglise soit assez vaste pour pouvoir accueillir toute l'humanité... » Sa mission est d'« éclairer, bénir, vivifier, soulager, guérir, libérer ». Beau programme. Je prends. Et vous ?

 

mardi, 04 février 2014 01:00

Pierre Favre de berger à saint

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2014-02UN VOYAGE AUDACIEUX ! 

La confirmation est tombée en début d’année : le pape François se rendra en Terre sainte les 23, 24 et 25 mai prochains. Il s’agit, précise-t-on au Vatican, d’un pèlerinage ! L’accent est donc mis sur la dimension spirituelle du déplacement de François, avec les célébrations en Jordanie, en Palestine et à Jérusalem : une messe dans le stade de la capitale jordanienne, avec un temps de prière au lieu du baptême au bord du Jourdain, une messe sur la place de la Mangeoire dans la ville où Jésus est né, et, « le 3e jour », une célébration œcuménique au St-Sépulcre, lieu de la crucifixion et de la mise au tombeau de Jésus, avec le patriarche orthodoxe Bartholomée de Constantinople et les autres chefs des Eglises chrétiennes. Mais comment ne pas penser à la dimension politique que revêtira le voyage ? 

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vendredi, 31 janvier 2014 10:59

Un voyage audacieux !

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La confirmation est tombée en début d'année : le pape François se rendra en Terre sainte les 23, 24 et 25 mai prochains. Il s'agit, précise-t-on au Vatican, d'un pèlerinage ! L'accent est donc mis sur la dimension spirituelle du déplacement de François, avec les célébrations en Jordanie, en Palestine et à Jérusalem : une messe dans le stade de la capitale jordanienne, avec un temps de prière au lieu du baptême au bord du Jourdain, une messe sur la place de la Mangeoire dans la ville où Jésus est né, et, « le 3e jour », une célébration œcuménique au St-Sépulcre, lieu de la crucifixion et de la mise au tombeau de Jésus, avec le patriarche orthodoxe Bartholomée de Constantinople et les autres chefs des Eglises chrétiennes. Mais comment ne pas penser à la dimension politique que revêtira le voyage ? Sont prévues le 24 une rencontre avec le roi Abdallah II en son Palais à Amman, le 25 un accueil à Bethléem par le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, et le 26 une réception à Tel-Aviv par le président Shimon Peres et les autorités israéliennes.

Que peut-on lire entre les lignes d'un tel programme ? Sur le plan politique, il s'agit d'une grande « première » : le pape volera d'Amman à Bethléem par hélicoptère, c'est-à-dire sans traverser le pont Allenby et le check-point imposé par l'armée d'occupation d'Israël (personne aujourd'hui ne peut passer de Jordanie en Territoires palestiniens sans être contrôlé par Israël). Autrement dit, le voyage du pape fait fi des frontières nées de la guerre. De plus, c'est une reconnaissance implicite que Jordanie et Palestine sont naturellement voisines et que les entraves militaires ne sont qu'une anomalie qui ne saurait subsister longtemps encore. De même lorsque, toujours en hélicoptère, le pape quittera Bethléem pour atterrir à Tel-Aviv, comme s'il se rendait dans l'Etat hébreu, par la seule entrée possible à toute personne qui arrive par avion directement de l'Ouest. Et c'est à Tel-Aviv - que les Etats membres des Nations Unies, à quelques très rares exceptions, reconnaissent comme « capitale » d'Israël en y maintenant leurs ambassades - qu'il rencontrera le président et les autorités israéliennes. Quant à Jérusalem - capitale choisie par Israël mais non reconnue par l'ONU -, il n'y est prévu qu'un temps de recueillement au Mur et à Yad Vashem, pour prier l'Eternel, béni soit-il, que « jamais, jamais plus la guerre ».

Ces paroles de Paul VI rappelleront qu'il y a 50 ans ce même Paul VI rencontrait à Jérusalem, pour la 1re fois depuis le grand schisme qui a déchiré la chrétienté, le patriarche de Constantinople Athenagoras. N'est-ce pas du reste cet anniversaire qui a motivé le pape François à entreprendre son voyage ? Le baiser de paix échangé par les deux pontifes avait provoqué une onde de choc jusqu'auprès de l'homme de la rue. Dans les souks de Jérusalem, on ne se regardait plus de la même façon entre religieux des deux confessions ; on voyait même franciscains et popes se saluer lorsqu'ils se croisaient ! L'Eglise romaine était alors en plein Vatican II et les orthodoxes parlaient de la nécessité de mettre sur pied un concile panorthodoxe. Mais depuis, les partenaires ne sont plus les mêmes et les Eglises qu'ils président non plus. Le patriarche œcuménique a vu son primat de plus en plus mis en cause et « de nombreux orthodoxes considèrent Moscou comme le nouveau centre de l'orthodoxie ».[1]

Alors, quel geste François et Bartholomée pourraient-il échanger pour réchauffer l'enthousiasme très refroidi depuis, malgré 50 ans de dialogue théologique ?

Le 3 janvier dernier, le pape François a célébré en l'église du Gesù la fête du St Nom de Jésus, fête patronale de la Compagnie. Aux centaines de jésuites présents, il a adressé, dans son langage imagé et fraternel, deux recommandations : « Soyez audacieux ! Soyez in­quiets ! » Oserait-on lui souhaiter de les appliquer à sa prochaine visite à Jérusalem ? Audacieux, il devra l'être pour inviter dans l'égli­se du St-Sépulcre, sur un territoire qui appartient à l'Eglise orthodoxe, ses pairs dans la foi en Jésus-Christ. Inquiet - c'est-à-dire ne pouvant se contenter d'être quiet, figé sur des positions acquises -, il devra le manifester à ses frères en Christ, pour aller plus loin dans la réalisation de cette parole du Christ : « Que tous soient un ! » La proclamation d'une date commune pour Pâques, en l'église même où on célèbre le souvenir de la Résurrection, en serait un signe.[2] Car c'est de communion que le monde, et non seulement le peuple de Dieu, a le plus besoin.

1 • Cf. Jerry Ryan, « Dialogue panorthodoxe » in choisir n° 649, janvier 2014, pp. 13-16.
2 • Par le hasard des calendriers, Pâques sera commune à tous les chrétiens le 20 avril 2014, puis à nouveau en 2017. (n.d.l.r.)

jeudi, 19 décembre 2013 11:27

Au service de la réconciliation

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La force morale exceptionnelle de Nelson Mandela a été maintes fois évoquée le mois passé, suite à son décès. L'homme d'Etat sud-africain a su briser la spirale de la violence et dire à la population noire : « Je comprend votre souffrance. Mais nous ne pouvons pas répondre par la violence. » S'il avait autorisé et exigé la vengeance et laissé la haine orienter son existence, il serait resté pour toujours en prison, a-t-il encore déclaré. « C'est seulement par le pardon et la réconciliation que la vraie liberté peut être gagnée. Jamais aigri, Mandela a toujours trouvé la force de dire : faisons un nouveau commencement, que tu sois Noir ou Blanc ; essayons de construire un pays uni, pour que les hommes et les femmes puissent y vivre ensemble. » C'est en ces termes que l'archevêque catholique du Cap, Stephen Brislin, a résumé la trajectoire de l'ancien chef d'Etat.[1] On se souvient de la force du symbole de cette équipe sud-africaine de rugby, composée de Noirs et de Blancs, que Mandela a soutenue.[2]

Si le gouvernement helvétique a soutenu sans complexe le régime ségrégationniste, les Eglises de Suisse et d'ailleurs en Europe, se sont montrées, pour leur part, actives dans la lutte contre l'apartheid car elles avaient une responsabilité particulière. « C'est l'Eglise calviniste toute-puissante en Afrique du Sud et en Namibie qui a inventé l'apartheid en interprétant l'Ancien Testament [et la notion du] peuple élu. Il y avait les maîtres et les esclaves », rappelle Christine von Garnier, du Réseau foi et justice Afrique Europe.[3] Or les Eglises protestantes de Suisse, notamment, ont « toujours essayé de maintenir un dialogue avec leurs consœurs d'Afrique du Sud pour dire que cela n'allait pas ». Si l'Afrique du Sud n'a pas sombré dans un bain de sang, c'est aussi parce que l'Eglise calviniste a demandé pardon, observe encore C. von Garnier. Cette demande de pardon d'Eglises qui avaient été divisées selon les races, en contradiction avec le Nouveau Testament, a contribué au processus de réconciliation voulu par Nelson Mandela. En février 1990, celui-ci s'est rendu à Genève au Comité international de la Croix Rouge et au Bureau international du travail, mais aussi au Conseil œcuménique des Eglises (COE) pour lui exprimer sa reconnaissance pour son appui à la lutte contre l'apartheid.

Ce processus de réconciliation des Eglises s'inscrit dans un contexte plus large, marqué par l'histoire politique et l'ébranlement causé par les deux guerres mondiales. Le COE est né à Amsterdam en 1948. L'Eglise catholique y contribue depuis le concile Vatican II, à travers sa participation à la commission « Foi et Constitution », qui en est le pilier théologique. Elle participe aussi officiellement à de nombreux dialogues avec les branches de la famille protestante et de la famille orthodoxe. Or « Foi et Constitution » a publié, l'an passé, un important document de convergence, intitulé L'Eglise. Vers une vision commune.[4] Il a été envoyé aux Eglises pour examen et réactions officielles.

Trente ans auparavant, le document Baptême, Eucharistie, Ministère (BEM), dit de Lima, avait suivi le même chemin. Mais les circonstances et les réponses au document sont restées inconnues du public. Il a, de fait, servi de base à des accords de reconnaissance mutuelle entre Eglises, spécialement par rapport au baptême. Par contre, les propositions d'Eucharistie et de Ministère n'ont été que très partiellement acceptées par les Eglises, notamment les Eglises réformées de Suisse. Avec les déceptions que cela a engendré chez nous. Depuis lors, malgré de grandes avancées, comme l'élimination de points d'achoppement entre orthodoxes et catholiques pour proscrire l'« uniatisme »[5] ou comme l'accord entre luthériens et catholiques sur la justification par la foi, le regain identitaire, qui a gagné l'ensemble de la planète, ramène chacune des confessions chrétiennes vers sa tentation propre.[6]

Aussi a-t-on souvent entendu ces dernières années de la bouche d'évêques et de théologiens que les Eglises s'achoppaient sur le chemin de l'unité visible des chrétiens à cause de leurs conceptions divergentes de l'Eglise ; je l'ai moi-même répété. Souhaitons que ce nouveau document de convergence, fruit d'années de travail et de consultations, ne subisse pas le sort de celui de Lima. Qu'il soit accepté par les Eglises et nous fassent avancer vers une vision commune.
Joseph Hug sj

1 • Radio Vatican, 8 décembre 2013.
2 • Le film Invictus (2009) de Clint Eastwood relate cette histoire. (n.d.l.r.)
3 • Le Temps, 7 décembre 2013.
4 • Document de Foi et Constitution n° 214, COE, Genève 2013.
5 • C'est-à-dire le développement d'Eglises catholiques à côté d'Eglises orthodoxes.
6 • Cf. Etienne Fouilloux, « 1910 - 2010. Cent ans d'œcuménisme », in Unité des chrétiens n° 157, Paris, janvier 2010, p. 8.

mardi, 03 décembre 2013 15:20

Noël, la violence exorcisée

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« Paix sur la terre », chantaient les anges dans le ciel de Palestine. Le nouveau-né de la crèche en était le gage. Une longue histoire tissée de violences et de guerres le précédait, dont les malheurs avaient aiguisé l’espoir d’une paix durable. Le prophète l’avait laissé entendre: un jour viendra où, sous la conduite de l’enfant, le loup habitera avec l’agneau, et le lion comme le bœuf mangera du fourrage (Is 11,6-9). L’irréconciliable sera réconcilié.

Un trait de lumière dans la nuit des hommes, grande fête dans le Ciel et sur la Terre : la violence est neutralisée, celle surtout qui vient du Ciel. L’enfant relaie le Dieu des armées, au nom duquel des peuples ont été dépouillés ou passés au fil de l’épée. Véritable sourire de Dieu, il parle de bienveillance, de patience, de pardon, de miséricorde et prend sur lui toute la violence du monde, au risque d’être emporté par elle. Dans la crèche se profile déjà la croix, somme de toute la méchanceté du monde, symbole de la faiblesse de Dieu.

Dans le ciel de Palestine, aujourd’hui, sifflent les roquettes du Hamas et les oiseaux de proie de Tsahal[1] sèment la mort. A Bethlehem, pour contempler le berceau du Prince de la Paix, les anges doivent voler plus haut que le mur de la honte. En Israël, en Egypte, en Tunisie, les ambitions politiques et le fanatisme religieux compromettent les libertés démocratiques à peine retrouvées, et les intégristes de tout poil s’entredéchirent, persuadés que le Ciel cautionne leur violence.

Les chrétiens auraient tort de trop vite s’en scandaliser. Ils ont derrière eux une longue histoire de violence. Les promesses de paix de la nuit de Noël ont vite été oubliées. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les disciples de Jésus interdisent de parole ceux qui n’appartenaient pas à leur groupe, ou menacent du feu du Ciel les voisins qui leur refusaient l’hospitalité (Lc 9,49-56). Durant des siècles, le message de paix du Christ a été imposé par le fer et le feu : guerres de religion, croisades, chasses aux sorcières, bûchers, procédures inquisitoriales ont lésé les droits essentiels de l’homme, en rythmant l’annonce de l’Evangile avec une violence qui n’avait rien à voir avec l’esprit du Maître.

Une religion, quelle qu’elle soit, recèle un ferment de violence dès qu’elle ambitionne d’occuper l’espace public pour le structurer au nom de Dieu. Interprète de la volonté divine, elle ne peut être qu’absolue et exclure tout compromis, jusqu’à trouver son suprême accomplissement dans le sacrifice, la destruction de la vie. Les Anciens ne disaient-ils pas que les dieux sont jaloux ? Redoutable métaphore qui autorise toute violence, caution offerte aux fanatiques qui aspirent à se concilier les bonnes grâces du Paradis en éliminant ou en contraignant ceux et celles qui ne partagent pas leur foi. A vouloir trop satisfaire le Ciel et son sourcilleux locataire, on en vient à instrumentaliser l’homme.

Mais Dieu a quitté son Ciel pour rejoindre les hommes jusque dans leur plus profonde faiblesse (Ph 2,6-11). Loin de les surplomber, toute violence religieuse désamorcée, il parle et agit à partir de leur faiblesse. Aux hommes, désormais, d’en prendre soin et de le protéger. Dans la synagogue de Capharnaüm, d’un geste provocateur, Jésus a déplacé le point de mire du culte. A l’endroit où traditionnellement se trouvait la Loi, au centre de l’assemblée croyante, il a installé l’homme blessé (Mc 3,1-6). Celui que la religion maintenait dans son infirmité est devenu la référence d’un nouveau comportement religieux : tout ce qu’on lui fera ou qu’on lui refusera sera fait ou refusé à Dieu. Le service de l’homme devient service divin, et le seul absolu « religieux », l’engagement pour que le prochain vive.

1 • Forces armées de l’Etat d’Israël. (n.d.l.r.)

mardi, 05 novembre 2013 10:04

Devenir des saints !

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Début octobre, le calendrier liturgique nous invitait à commémorer successivement Thérèse de l’Enfant Jésus et François d’Assise, qui a marqué l’humanité par son choix prioritaire des pauvres et sa volonté de dialogue avec l’islam ; une semaine plus tard, nous faisions mémoire de Jean XXIII, que le pape actuel va déclarer saint en avril prochain ; puis est venu le temps de la Toussaint. Je me suis dit alors : « Voilà ce qui manque aujourd’hui ! Il est urgent de devenir des saints ! » Pas de ces hommes et femmes à la moralité au-dessus du commun des mortels, et souvent si tristes, mais de ceux et celles qui vivent les bras grands ouverts sur les autres. Je me suis du reste demandé d’où venait cette déformation de l’image des saints, que l’Eglise continue parfois de véhiculer en sacralisant à tour de bras des gens hors normes, majoritairement… célibataires et religieux. Certainement pas de l’Evangile ! Jésus n’a rien sacralisé. Il a ouvert pour tous le chemin vers la sainteté, le chemin vers les autres, celui qui conduit vers Dieu, qui seul est Saint.

Poursuivant ma réflexion, je me suis arrêté sur un nouveau coup d’éclat de Marek Halter, ce romancier français, juif, d’origine polonaise, bien connu pour son engagement en faveur de la paix au Moyen-Orient. Il y a trois ans, il réunissait un rabbin, Michel Sarfati, et un imam, Hassen Chalghoumi, et organisait avec eux un convoi pour la paix, avec des cadeaux pour les enfants de Gaza. Il avait prévenu les Israéliens et le Hamas. Il en parle aujourd’hui encore avec émotion : « Nous avons traversé Israël, nous sommes entrés à Gaza, le rabbin, l’imam et moi. Les gens ont applaudi le rabbin. Nous avons dansé et chanté en hébreu sous les applaudissements des gens du Hamas. Ces images étaient tellement fortes que les gens pleuraient, pensant que la paix était enfin arrivée. » En juin dernier, il a écrit au pape François pour l’encourager à poser « un acte fort » en se rendant à Jérusalem avec 50 cardinaux, 50 rabbins et 50 imams, afin de prier pour la paix devant le mur des Lamentations. Et voilà qu’il poursuit sur sa lancée : le 25 septembre, avec huit imams de France, il s’est rendu sur la place Saint-Pierre pour l’audience générale à laquelle participaient des dizaines de milliers de pèlerins. Marek Halter a expliqué ainsi sa démarche : « Il est urgent de promouvoir le dialogue entre les religions. Il faut dédiaboliser l’islam, sinon nous aurons une guerre des religions et c’est la pire des guerres qui existe. »

Je n’ai aucun pouvoir ni mandat pour « canoniser » Marek Halter, ni tant d’autres qui œuvrent sur le terrain pour un dialogue ouvert. Ils sont cependant tous présents dans cette communion que nous avons fêtée en cette Toussaint 2013, plus que ceux auxquels le Prix Nobel de la Paix vient d’être décerné, car ils sont saints au sens où l’entendait la petite Thérèse, dont l’enseignement est un encouragement pour tous à rechercher la sainteté. Y compris pour ceux d’entre nous qui doutons de notre capacité à répondre à cet appel. A l’époque de Thérèse, marquée par l’héritage janséniste, beaucoup pensaient que la sainteté était réservée à quelques âmes d’élite, vivant des phénomènes mystiques impressionnants ou réalisant de grandes choses. Bien que n’ayant rien fait d’extraordinaire, Thérèse a pourtant pensé avec constance qu’elle pouvait devenir sainte. Elle a ainsi montré, par sa vie et ses écrits, que la sainteté est accessible à tous. Un autre docteur de l’Eglise avait eu, trois siècles plus tôt, une intuition aussi forte : François de Sales. Il avait encouragé les chrétiens vivant dans le monde à progresser spirituellement, d’une façon propre à leur état de vie. Une anticipation du concile Vatican II. La « Constitution dogmatique sur l’Eglise » (Lumen gentium) ne souligne-t-elle pas que tous les chrétiens sont appelés à la sainteté ?

Alors, le terme « saint » ayant pris quelques rides et sentant le poussiéreux, faut-il le changer ? Au contraire ! Que tous ceux qui l’emploient dans leurs prières (juifs, musulmans et chrétiens) le mettent en pratique dans une tolérance et un respect mutuel, d’autant plus justifiable qu’ils se réfèrent tous au seul Saint !

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