lundi, 28 novembre 2016 16:10

Des pigments aux pixels

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Rembrandt, « Autoportrait à la tête nue » © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) - Hervé Lewandowski choisir 682 | ARTS | 51Qu’est-ce qui diffère tant entre le miroir de Narcisse, l’autoportrait de Van Gogh ou encore le selfie de Kim Kardashian? Les trois renvoient à une image, pour ne pas dire à une obsession, mais à des époques qui n’avaient ni la même sensibilité, ni le même art de la mise en scène.

Geneviève Nevejan est enseignante à l’École du Louvre. Retrouvez ses articles pour choisir sur www.choisir.ch, rubrique expositions.

Au demeurant, rien de nouveau sous le soleil. Le selfie n’est guère plus qu’un autoportrait, thème vieux comme le monde. Dans Les Métamorphoses d’Ovide, Narcisse se contemplait déjà amoureusement dans l’eau claire des fontaines, avant de se métamorphoser en fleur. La peinture abonde d'exemples de cette obsession de soi, de Rembrandt à Van Gogh. La pratique demeure toutefois assez discrète jusqu’à la Renaissance. Au IVe siècle, saint Ambroise et saint Augustin fustigeaient la somptuosité des pierres tombales, auxquelles, selon une tradition pourtant établie depuis l’Antiquité, on associait l’effigie du défunt. Dès lors, les sarcophages anthropomorphes se raréfièrent au profit de sépultures anonymes. Dans cette société qui ignorait l’état civil, la signature d’une toile eût été assimilée à une marque d’orgueil. Dominés par une morale chrétienne qui décourageait l’individualisme, les artistes œuvraient sous le sceau de l’anonymat.
À la fin du Moyen Âge, ils commencèrent d’enfreindre la règle, pour se représenter à l’intérieur de scènes. Au XIIIe siècle, Cimabue «assista» à la Crucifixion, et plus tard Giotto s’insinua dans le cortège des élus du Jugement dernier.

La caution de l’humanisme

L’autoportrait n’aura véritablement droit de cité qu’à partir du quattrocento (XVe siècle italien), au moment où la pensée humaniste contribue à redéfinir le rôle de l’artiste. Ce dernier signe dorénavant ses œuvres, parfois de manière ostentatoire. Les miroirs fabriqués en abondance en facilitent l’exécution, tout en soulignant la dextérité de l’auteur. Témoin, le fameux double portrait des Epoux Arnolfini (1434), de Jan Van Eyck: à l’arrière-plan, entre les deux époux, figure au-dessus d’une glace convexe l’inscription Johannes de Eyck fuit hic, qui ne peut échapper au regard du spectateur tant l’écriture en est enjolivée. L’autoportrait du peintre, fatalement miniaturisé dans le miroir compte tenu de la distance, importe moins que sa virtuosité à restituer la perspective à l’intérieur d’un miroir convexe.
Ce tableau marque une rupture: il ne saisit plus l’auteur en spectateur d’une scène sacrée, donc dans un acte de dévotion, mais dans l’exercice de son art. Et en 1523, au sud des Alpes, Le Parmesan offrira, avec son propre portrait à l’âge de seize ans, un manifeste encore plus spectaculaire de ces changements. Le maniériste y accomplit la prouesse de reproduire à grande échelle son reflet dans un miroir sphérique. «Il fit faire autour une boule en bois, relate Vasari, qu’il divisa pour obtenir une demi-sphère de la même taille que le miroir, sur laquelle, avec un grand talent, il se représenta.» Il ne s’agit pas d’un simple exercice de style, puisque Le Parmesan destine son œuvre au pape Clément VII afin d’être admis à la Cour pontificale.

Art et vie confondus

Avec la photographie, la représentation s’efface devant la reproduction. Si le portrait connaît un regain d’intérêt, l’autoportrait est peu affecté par cette invention, dont la complexité en réserve l’utilisation à des professionnels, du moins jusqu’à l’apparition des appareils Brownie. Dans les années 1910, la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna y recourt en s’aidant d’un miroir. Le siècle qui inaugure l’usage de la carte d’identité, mais aussi la psychanalyse, les médias et leur emprise sur l’imaginaire, offre un territoire prodigieusement fécond à ce nouveau genre, inventant des techniques qui mettent l’autoportrait à la portée de tous. Les appareils permettent une reproduction parfaite de la réalité et Photoshop apporte les moyens de la dissimuler. La peinture de soi devenant, du même coup, un délice des yeux et un jeu de l’esprit.
L’art contemporain va considérablement renouveler le genre, sans pour autant forcément recourir à la photographie. Avec le XXe siècle, les happenings et performances se substituent aux médiums traditionnels. Quelle image plus véridique de l’artiste que l’artiste lui-même?
De cette évidence naît chez les Britanniques Gilbert & Georges le concept de sculpture vivante, à laquelle ils donnent chair en 1969 en se transformant en sculpture chantante. Revêtus pour la circonstance de complets, l’un tenant une canne, l’autre un gant en parfaits gentlemans, et le visage peint en or, ils se déplacent mécaniquement durant six minutes au son de Underneath the Arches de Flanagan & Allen. L’ambition? Abolir les frontières entre l’art et la vie, idée qui hante tout le XXe siècle. Lorsque, la même année, Gilbert & George invitent plusieurs convives à The Meal, qui relève d’un même activisme artistique, le peintre David Hockney déclare: «Je crois que ce qu’ils font est une extension de l’idée que tout le monde peut être un artiste, que ce qu’ils disent ou font peut être de l’art.»
Durant des décennies, les artistes multiplièrent ainsi les actions, dont le cinéma, la vidéo et la photo immortalisaient le déroulement, chacun divulguant ainsi une part de lui-même. Plus radicalement, Orlan est la première femme à avoir recouru à la chirurgie esthétique dans ses performances, en élaborant un art charnel. «J’ai complètement mis en scène chaque intervention», dit-elle, transformant ainsi le bloc opératoire en atelier éphémère. Il s’agissait toujours d’autoportrait auquel, grâce à la chirurgie, elle retirait «le masque de l’inné afin de redéfinir le principe même de l’identité».
Le grand pionnier et l’un des plus féconds utilisateurs du selfie demeure l’artiste dissident chinois Ai Weiwei. Fils du poète Ai Qing déclaré «ennemi du peuple», Ai Weiwei passa son enfance et son adolescence avec sa famille dans des camps de travail. Son œuvre engagée et contestataire ne peut se comprendre sans ce vécu douloureux de la Chine communiste.
La participation d’Ai Weiwei aux mouvements de contestation le place aujourd’hui dans le champ des médias dont il fait appel via les nouvelles technologies. Arrêté en Chine après avoir dénoncé la responsabilité des autorités et des entreprises de construction dans le tremblement de terre du Sichuan, il réalise un selfie au moment de son arrestation, le 12 août 2009. Un mois plus tard, il récidive avec une série de selfies dans sa chambre d’hôpital, à la suite d’une hémorragie cérébrale consécutive aux violences subies lors de son incarcération. Nevejan

Art ou com?

Si, avant lui, d’autres ont fait de leur vie leur champ d’expression, Ai Weiwei y ajoute une dimension actuelle, celle des réseaux sociaux. À ses yeux, une création n’a d’existence que grâce au regard de l’autre. «Une œuvre d’art incapable de mettre les gens mal à l’aise ou de les faire se sentir différents, déclare-t-il, n’a aucune valeur.» Il multiplie les provocations à l’encontre des autorités chinoises, avec un courage qui lui a valu l’empathie de la presse et de millions d’internautes pour lesquels l’artiste médiatise chacun de ses actes. Ses tweets et selfies sont les J’accuse de notre monde connecté. 
Le secret de son succès planétaire trouve son origine dans sa compréhension des moyens de communication qui permettent une diffusion en temps réel, autant qu’un rapport de proximité avec l’internaute. À l’occasion d’un gala de bienfaisance organisé à Berlin, Ai Weiwei en a fait la démonstration en invitant les convives à se photographier avec des couvertures de survie, en signe de solidarité avec les migrants. Les mondains du gala berlinois, qui se sont prêtés hilares au jeu du travestissement, se sont-ils vraiment sentis les semblables, ne serait-ce qu’un instant, des millions de migrants? Pas sûr... Du reste Tim Renner, secrétaire allemand de la culture, a réagi dès le lendemain pour qualifier cet acte, supposé de solidarité, «d’obscène». Quant aux migrants, ils auraient pu penser qu’on se moquait d’eux et de leur détresse, s’ils n’en avaient vu d’autres en termes d’humiliation...
Blâmable, le selfie l’est pour ne pas respecter les codes sociaux. Le prince Harry l’avoue en refusant de poser aux côtés d’une adolescente rencontrée en Australie, la renvoyant ainsi à sa condition de spectatrice dépossédée du droit de figurer dans la société du spectacle, à laquelle, lui, appartient. Quant à Thierry Frémaux, maître de cérémonie du Festival de Cannes, il a tenté d’interdire les stars de selfie lors de la montée des marches. En vain. Plus de reporters à distance; l’image de soi impose dorénavant un rapport de proximité égalitaire. On conquiert ses fans en leur donnant l’illusion d’être semblables... en apparence. Sur ce point, Internet n’a rien changé : on ne peut pas se mettre à la place des autres.

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